Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De Gabas à Gourette (13)

Dimanche 12 juillet

« Tout est musique. Un tableau, un paysage, un livre, un voyage ne valent que si l’on entend leur musique. »

(Jacques de Bourbon Busset)

Qu’y a-t-il de particulièrement remarquable dans cette journée du 12 juillet entre Gabas et Gourette ? A la fois tout et rien. C’était une journée, belle comme une symphonie, sans fausse note. Ou presque. Un simple petit bémol à la clé sans importance, qui m’avait échappé sur le coup, et qui est remonté à la surface après, comme du temps où je jouais dans un orchestre et que je prenais soudain conscience, comme bon nombre de mes voisins de pupitre, de l’altération après cinq ou six mesures, alertée par la discordance, les gestes rageurs et les sourcils froncés  du chef.

Pour une fois nous nous levons et mangeons tous les quatre de concert discutant de choses et d’autres.

  • C’est drôle, dit Aïla, les français parlent mal les langues étrangères.
  • Oui, c’est vrai, lui répondis-je. C’est peut-être parce que nos méthodes d’apprentissage ne sont pas efficaces. Il y a encore des cours de langue dans les lycées et les collèges où les élèves sont à plus de trente par classe. Comment veux-tu que les plus timides, ceux qui ne parlent jamais puissent progresser dans ces conditions !

Un couple mange silencieusement à une autre table. La femme, passant près de nous pour aller ranger son bol, intervient :

  • Je me mêle peut-être d’une conversation qui ne me regarde pas, mais je suis bien d’accord avec vous, lance-t-elle à mon intention. L’apprentissage des langues en France n’est pas bien fait… Et en plus, les enseignants y mettent de la mauvaise volonté!

Et, vlan, un coup de griffe au passage pour ces profs qui y mettent de l’obstruction !

Je ne réponds même pas et me contente de penser “ Eh bien en effet  madame, vous n’étiez pas invitée à participer à la discussion et en plus, je ne crois pas que nous soyons d’accord ! Dans dix minutes je vous aurai oubliée, nous avancerons sur des chemins différents ou peut-être sur le même, mais vous serez probablement derrière, car si les profs si solitaires devant vos gamins odieux traînent les pieds dans leur salle de classe, en revanche sur les sentiers ils marchent plus vite que les couples. Nous avons donc peu de chances de nous revoir”.

Fin du premier mouvement.

Symphonie fantastique…

Corniche des Alhas
Corniche des Alhas

Les premiers kilomètres sont toujours un échauffement. Dans la combe ombreuse, les muscles comme des instruments dans une fosse d’orchestre s’accordent avant que le chef fasse son entrée en scène. Notre quatuor démarre à l’unisson, mais très rapidement chacun interprète librement la partition à son tempo, ralentissant ou accélérant à son gré, marquant ses propres pauses et ses silences, rejoint parfois par l’un ou l’autre.

A l’usine électrique, le chemin, comme les cordes des altos et violoncelles frottés d’un archer caressant, débute en sourdine, étouffé par les bois enveloppants. Il grimpe progressivement la gamme des dénivelées pour aller se contorsionner dangereusement sur l’étroite corniche des Ahlas, longue appogiature sur la falaise, échappant pour quelques mesures aux couleurs harmoniques assombries des hêtres et des sapins. Un grondement annonce le rendez-vous avec un gave né à deux pas de là, dans le berceau de la forêt, le fougueux Soussouéou, que l’on enjambe par un pont.

Soussouéou ! Si l’on m’avait dit un jour qu’un petit torrent portait ce nom j’aurais demandé dans quel pays d’Afrique on pouvait le trouver. Le basque, le béarnais ou le bigourdan ont le secret des appellations aux sonorités les plus exotiques qui renvoient à des villages perdus de la savane, des déserts orientaux ou des sommets andins…

Un peu plus loin, un couple que j’avais remarqué hier soir au gîte de Gabas se repose, assis sur une pierre. On se salue cordialement.

  • Comment se fait-il que vous soyez déjà là ? Vous avez démarré drôlement tôt ! m’étonné-je.
  • Non, nous sommes partis vers huit heures. Après vous !
  • Par où êtes-vous arrivés ? Je ne me souviens pas vous avoir vu me dépasser !
José Maria dit Speedy Morales sur le Soussouéou
José Maria dit Speedy Morales sur le Soussouéou

Rire complices entre eux.

On nous a conduits en taxi et déposés après la corniche sur la variante du pont de Goua !

  • Ah, ah … on triche !
  • On fait transporter nos bagages par une agence de trek et pour certaines étapes un peu longues, on nous épargne quelques kilomètres.
  • Vous faites la traversée des Pyrénées ?
  • Oui, on en fait un petit bout chaque année. Une semaine, ça nous suffit.
  • On parle un bon moment pendant qu’ils terminent leur sandwich. Ils sont sympathiques et drôles.

C’est certainement mon statut de femme seule qui m’ouvre les portes du dialogue, privilège dont j’use et abuse, pour le plaisir de pouvoir ponctuer mes étapes de ces césures verbales, de me défaire de mes pensées quelques dizaines de minutes, et repartir, l’esprit nourri des conversations et des rires qui égaient et génèrent de nouvelles idées ou réflexions.

et symphonie du nouveau monde.

Après des lacets assez raides dans la clarté tamisée des feuillages frais, la frontière entre forêt et prairie nous jette au visage un autre monde. Brillant, coloré et incandescent. Une symphonie en harmonies majeures. Les cordes piétinées par les cuivres et les percussions, jouant fortissimo, accompagnées de l’orchestre tout entier. On cligne des yeux pour dompter la lumière violente d’un soleil qui attaque de front. Le spectacle est grandiose du sentier en balcon fleuri d’iris des Pyrénées, qui domine le Soussouéou bouillonnant quelques heures plus tôt, et qui glisse maintenant, serpent de verre indolent, au fond d’une large vallée vert tendre pour aller se perdre au sud entre les sombres versants boisés invitant mon regard à le suivre.

Le panorama n’est pas fugace, il se laisse admirer, longtemps et généreusement, sans retenue, sous un ciel cristallin.

Le soleil brûle. Terriblement. Je plonge mon chapeau et mon foulard dans tous les filets d’eau qui croisent le chemin, asperge mon tee-shirt. J’y plonge aussi la tête quand la maigrelette cascade ne m’oblige pas à des acrobaties et remplis ma bouteille si l’eau me semble suffisamment claire. Mais tout sèche si rapidement.

José-Maria me dépasse ou se laisse dépasser. On en profite à chaque fois pour échanger quelques mots. Ce n’est pas toujours facile, il parle très peu le français, à peine plus l’anglais. Mais on arrive néanmoins à dire l’essentiel.

Tranquille Soussuéou sous l'oeil d'un iris des Pyrénées
Tranquille Soussuéou sous l’oeil d’un iris des Pyrénées

On passe aujourd’hui le plus haut col de la traversée depuis le départ : La Hourquette d’Arre à deux mille quatre cents soixante cinq mètres. Cette altitude n’en fait pas pour autant sur le papier l’étape la plus difficile.

Chaque soir l’une de mes tâches consiste à visualiser l’étape du lendemain : distance et dénivelée. Ces deux paramètres me permettent d’évaluer la difficulté et le temps de marche. En conséquence de quoi, je définis l’heure de départ. Mais jamais, depuis le début, la réalité du terrain n’a été conforme aux prévisions. L’effort à fournir dépend de tant d’autres facteurs. Aujourd’hui, l’étape est trompeuse. Elle était censée être plus facile que celle d’hier. Mais c’était sans compter avec les cailloux qui roulent sous les pieds dans le dernier raidillon avant le col, le névé à traverser au sommet de la côte qui ne garde en souvenir des randonneurs passés que de vagues alvéoles glissantes que le soleil d’été s’acharne à aplanir, les ruptures de pente, la chaleur terrible. Et le nombre d’heure de marche avant l’effort final.

José-Maria me devance de peu. Avant la Hourquette d’Arre, je le vois s’installer et déballer son pique-nique. Je n’aime pas m’arrêter avant la fin de la montée car la reprise pour remettre la machine en route est terriblement épuisante, mais je me résigne à faire comme lui, tant mes forces m’abandonnent; Il est près de treize heures, et je n’ai rien avalé depuis mon petit déjeuner pris vers six heures trente.

Nous mangeons ensemble, à mots comptés. A cette altitude, il fait bon. Soudain Aïla surgit, épuisée elle aussi. Elle se laisse tomber à notre table panoramique. Les paroles sont superflues, le décor parle pour nous.

Albert est derrière. Je le vois avant de repartir, loin, très loin, petit point qui ne semble pas avancer sur le chemin que nous venons de monter.

Le col est l’instant de la symphonie où la tension se résout et l’impatience est récompensée. C’est l’aboutissement du crescendo qui réunit toutes les familles d’instruments, la fusion des harmoniques chaudes des bois, brillantes des cuivres et vibrantes des percussions.

Longtemps on reste à niveau. Sublimes kilomètres d’altitude à peine entachés d’une discrète présence humaine qui prolongent l’émotion et saturent la mémoire. Sillage chaloupant entre des amas de roches rouille ou plomb, des haillons de prairies rases et des lambeaux de nappes blanches qui trempent dans des auges d’eau claire.

Dès que l’on perd de la hauteur, on reprend pied dans la réalité. Celle des vacances estivales et des congés payés. On sent que l’on est dimanche, lendemain d’arrivage hebdomadaire de touristes. Ils se reconnaissent à leur visage blafard, aux vêtements neufs ou propres et au chapeau impeccable qu’ils arborent, à leurs épaules cramoisies comme des merguez et aux fragrances d’ambre solaire qui flottent autour d’eux.

Plus on approche de Gourette, plus il y a de monde, surtout à partir du lac d’Anglas, où s’arrête la majorité des promeneurs.

L’arrivée au bourg est un défilé. On y rencontre tout un monde mouvant, coulant dans la vallée, aspiré par la station: des familles, des groupes, des couples et des chiens. Il y a même au milieu du chemin un attroupement autour d’un homme allongé, presque inconscient terrassé semble-t-il par un coup de chaleur, un malaise lipotymique comme on dit maintenant.

Une secouriste est à pied d’œuvre et les pompiers prévenus. A proximité, sa compagne affolée répète à qui veut l’entendre que c’était leur première randonnée des vacances et qu’ils ont peu d’entraînement. La montagne, ça ne s’improvise pas surtout avec cette température !

Gourette est une station de ski aussi laide que toutes les autres.

Au pied de grands pâturages, elle ne fut longtemps qu’un village pastoral, point de passage obligé de la transhumance. Un jour, l’engouement de l’impératrice Eugénie pour les Pyrénées poussa l’administration de Napoléon III à construire une route pour relier les stations thermales passant par l’Aubisque, col qui ne doit sa célébrité actuelle qu’au passage du tour de France. Ce fut le début d’une ère nouvelle, celle des loisirs aristocratiques où il était de bon ton de s’émerveiller du panorama de hauts sommets. Elle a amené les touristes, les vacanciers et les premiers pyrénéistes. Puis ce fût au tour des géologues d’arriver et à leur suite des industriels. Ils y creusèrent des mines qui devaient arracher au ventre de la montagne son fer et son cuivre. Que d’atout pour un si petit village ! Mais la montagne était anémique, difficile d’accès, enfouie sous la neige plus de six mois par an et cruelle pour ces fouailleurs d’entrailles qu’elle tua par dizaines. Alors on cessa de la ponctionner, laissant à l’abandon, incrustées dans les plaies béantes du massif, les installations qui n’en finissent pas de se déliter au milieu des rhododendrons ferrugineux.

Sentier de crête à la Hourquette d'Arre
Sentier de crête à la Hourquette d’Arre

On les voit ces mines au dessus de la vallée du Soussouéou, après le col d’Arres et au lac d’Anglas, tristes stigmates d’un passé révolu et d’une vie de dur labeur, derniers échos d’une symphonie mécanique. La récession ne dura qu’un temps. L’homme est capable de s’adapter et se faire alchimiste. Le cuivre et le fer se transmutèrent en or blanc. Une véritable manne céleste. Les téléskis remplacèrent peu à peu les pylônes, les wagonnets et les rails. Les hôtels et les commerces se multiplièrent, Gourette, pour son salut passa alors du statut de village à celui de station.

A la différence d’Arette, elle est vive, bruyante et achalandée. On passe de la consonance à la discordance, de l’harmonie des cimes à la cacophonie des moteurs, des klaxons, des musiques techno et du brouhaha urbain. Les terrasses des bistrots sont combles. Quand j’arrive dans une telle agitation après une journée de quasi solitude, j’éprouve toujours un sentiment étrange. Celui de ne pas être à ma place, parachutée sur une planète hostile et inquiétante dont je ne connais pas le mode d’emploi.

Soudain un appel me tire de mes réflexions.

  • Hé ho, Martine !

Le couple rencontré ce matin dans la montée est installé devant un thé.

Je m’invite à leur table pour la quotidienne boisson, point d’orgue d’une journée de marche. Comme de coutume on fait un bilan de l’étape. Les avis concordent souvent : les temps forts, les difficultés sont en général les mêmes pour tout le monde. Les erreurs parfois personnelles.

Ils me questionnent sur le début et l’ambiance de ma randonnée.

  • Il y avait du monde jusqu’à Saint Jean Pied de Port, et progressivement les rangs se sont éclaircis, leur répondé-je.
  • Nous avions fait le même constat les années précédentes. Vous marchez avec le Monsieur qui était à Gabas hier ? me demande la femme.
  • Le Monsieur ?… Ah, Albert ! Euh, non, nous avons commencé le même jour à Hendaye, mais nous ne marchons pas ensemble.
  • Ce matin nous l’avons vu, il avait l’air de ne pas marcher à son rythme. On aurait dit qu’il avait de la peine. Il  faut dire qu’il est vraiment chargé !

Le refuge colonisé par des hollandais et des anglais du troisième âge est caché dans le fond du village au milieu d’un quartier d’immeubles. Sans charme, le bâtiment a mal vieilli.

On nous installe dans des chambres de quatre lits pas plus grandes que des compartiments de train. Les couples ont souvent des faveurs pour préserver leur intimité, les solitaires sont parqués en groupe.

José-Maria est déjà là, installé dans le pigeonnier. Albert arrive peu après moi. C’est  si exigu qu’on est obligés de mettre le troisième sac dehors. Quand Aïla arrive, on se révolte sachant que d’autres chambres sont encore libres. Face à la fronde, la gérante cède un peu réticente et ouvre pour elle une autre cabine.

Si peu agréable qu’il soit, le village a au moins l’avantage de détenir plusieurs magasins de sport, un bureau de tabac et des supérettes. C’est le moment de faire le point sur les achats indispensables, les occasions sont plutôt comptées dans les Pyrénées.

Je mange avec mes coéquipiers habituels et le couple croisé à plusieurs reprises dans la journée. Je ne le reverrai plus. Demain il s’arrêtera à Arrens-Marsous.

Albert avoue sa fatigue et son intention de faire une étape plus légère demain. Je lui dis que ce doit être le contrecoup d’hier, mais il refuse de l’admette. C’est pourtant une réalité de tout sport et à plusieurs reprises j’aurai l’occasion de constater qu’une étape longue, fatigante, accusant beaucoup de dénivelée se payait le lendemain.

Moi, je suis décidée à aller plus loin. Jusqu’aux Viellettes. Nous passons probablement notre dernière soirée commune.

Fin de la représentation, le rideau se baisse sur les accords apaisants decrescendo d’une inoubliable symphonie en sol majeur. (lire la suite)

traversee pyrenees

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