Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De Fos à Eylie d’en Haut (23)

Mercredi 22 juillet

La solitude de l’ours

 

Lever avant le soleil et départ à l’aube: l’étape est conséquente. La plus substantielle depuis le début de la traversée avec ses mille neuf cents mètres de dénivelée et onze heures quarante de marche annoncés hors pause, si je veux aller jusqu’à Eylie-d’en-Haut. Avec possibilité en cas de défaillance de pouvoir trouver néanmoins à dormir au refuge d’Araing ou à l’abri de Bentaillou.

Plateau d'Uls vu du Pas du Bouc : l'arène aux fauves
Plateau d’Uls vu du Pas du Bouc : l’arène aux fauves

Je déjeune seule ce matin dans une salle sens dessus dessous, à une table répugnante, où se côtoient sur un tapis de miettes et d’auréoles poisseuses, jeux de société dispersés, vaisselle sale et bouteilles de jus de fruits entamées. L’adolescence à encore quelques progrès à faire avant d’acquérir quelques rudiments de respect envers les autres.

J’arrive au pays qui peut se flatter d’être l’univers de l’ours. Il y en a eu de tout temps et depuis le début du programme de réintroduction, les immigrés ont régulièrement été déposés dans ce secteur. Partout des panneaux signalent leur présence ou en font l’apologie, et autant d’inscriptions hostiles fleurissent sur les murs et sur les routes « Non à l’ours ! ». Un habitant de Fos me disait avec une pointe d’humour : “La population locale n’est pas vraiment contre la présence des ours, il y en a toujours eu. Les bergers non plus d’ailleurs, mais ils ne supportent pas que ce soit des ours slovènes qui bouffent leurs brebis!”.

Une pancarte sur le chemin après Melles invite le promeneur à rester sur les sentiers balisés pour éviter toute rencontre malencontreuse. A-t-on appris à ces plantigrades à reconnaître le marquage spécifique des chemins de randonnée pour qu’ils s’en écartent ?

A part les pisteurs chargés de les surveiller, y a-t-il beaucoup de monde à les avoir seulement aperçus? Avec un peu d’habitude, on peut tout au plus repérer des traces ou des crottes.

De la solitude nait la conscience de soi.

Les ours sont des solitaires contrairement aux loups qui vivent en meutes. Pourquoi certains animaux vivent en groupe, d’autres dans l’isolement, et d’autres encore modifient les relations avec leurs congénères selon les phases du cycle de la reproduction? C’est un grand mystère de la nature mais ce comportement inné est propre à chaque espèce. A contrario, dans l’espèce «Homme», on trouve toutes les variantes entre l’ermite et l’être à l’instinct grégaire exacerbé.  L’acquis compose avec l’inné, le vécu et l’environnement avec le gène.

Je suis devenue une ourse, pas toujours, ni définitivement, mais souvent. Quand l’environnement me paraît pesant, la meute insupportable ou envahissante. Quand mon envie de suivre ma route n’est partagée par personne. Quand je veux fuir le regard et le jugement des autres, quand je veux vivre mes envies. Pas seulement quand je marche, mais aussi quand je dessine, j’écris ou je travaille.

Les moments de solitude servent à établir de la distance avec son entourage, à se construire des idées, prendre conscience de ce que l’on est et ce que l’on veut, individuellement, en dehors de la pression de la communauté, de son bruit, de ses préoccupations. Ils permettent, de retour dans la société, de confronter et intégrer le résultat de ses propres réflexions à celles des autres, sans prendre comme argent comptant l’opinion générale.

La vie en groupe perpétuelle aliène la liberté de pensée ou la moule dans un gabarit, étouffe les passions et cultive la dépendance.

L’accession à la solitude suit un cheminement par étape. Il faut probablement à la base être naturellement enclin à rechercher des moments d’isolement. Ensuite, y être confronté par les circonstances de la vie. Et selon son tempérament on y répondra en se raccrochant à tout prix aux autres ou par la construction personnelle de son être, tirant profit de cette mise en marge temporaire de la société pour développer ses pensées et cultiver ses envies. Et enfin, pour certains, un élément décisif, souvent douloureux, un deuil, une séparation, un licenciement, une maladie, révèle ce besoin de solitude qui devient refuge et jalons d’une vie à reconstruire.

J’ai suivi approximativement cet itinéraire. Il me reste de mon enfance la mémoire de longs moments d’une belle solitude où je prenais plaisir à dessiner, bricoler, jouer de la cithare (un merveilleux cadeau de Noël !), confectionner des vêtements pour mes poupées grappillant en cachette des chutes d’étoffe et des restes de laine. Comme me le disait ma mère : “Tu dois faire des sottises !”. La solitude a pour les autres toujours quelque chose de suspect. Puis ce fut la solitude-souffrance, la solitude-abandon, celle de mes premières années de pensionnat à l’âge de onze ans où je ne suis plus revenue à la maison entre la rentrée scolaire et les vacances de Toussaint, où chaque petit problème que je ne savais régler devenait une montagne d’angoisse. Une solitude qui m’a tant fait pleurer. Déracinée, loin des miens, loin de mes repères. C’était pour mon bien, paraît-il, on travaille tellement mieux en pension. Pensez-donc, à l’étude du soir, je bâclais mes devoirs et passais le plus clair de mon temps à dessiner, trouvant dans ce plaisir le réconfort que je cherchais.

Il y eut aussi pour finir après un naufrage qu’on appelle dépression, la solitude-apaisement, celle que j’ai voulu vivre dans mes itinérances pour pouvoir me reconstruire et prendre un nouvel élan. Au-delà de cet objectif, la marche solitaire s’est révélée être beaucoup plus.

Sur ce chemin vers la solitude, bien sûr tous n’arrivent pas au bout. Beaucoup même n’en font que peu de distance: Une solitude mesurée, le temps d’une lecture, d’un film à la télévision, ou des courses au supermarché. D’autres vont plus loin en s’engageant seul dans un projet, un rêve à réaliser et à l’extrême, on trouve les anachorètes retirés du monde des vivants.

Je monte dans la forêt à l’affût d’un grognement ou d’une empreinte, mais aucune trace de Hvala , Balou ou tout autre de leurs congénères. J’aurais peut-être dû prendre leur numéro de portable, car ils sont équipés d’un émetteur intra-abdominal relayé par le réseau de téléphonie mobile !

Dans des temps pas si éloignés, on partait à la chasse à l’ours comme on va à la guerre. Pour ramener un trophée et éradiquer celui qu’on tenait responsable de tous les délits. Ou pour le domestiquer, ce “va nu pied” comme on l’appelait, ou plus exactement le dresser, à coup de fouet et de privations, pour qu’il gagne sa vie et surtout celle de son dompteur qui l’avait enchaîné. Mort de sa mauvaise réputation et mort de cet esclavage. Moins d’un siècle plus tard, on réalise que la population est décimée et on a alors le curieux réflexe de faire appel à des ours des pays de l’est, comme on va chercher des étrangers pour reconstruire un pays dévasté après un conflit !

Etang et refuge d'Araing
Etang et refuge d’Araing

On devrait tourner sept fois sa plume dans son encrier avant d’écrire. Dans le vaste plateau d’Uls, au-delà de la forêt, où je n’ai bien sûr ni vu ni entendu le moindre ours, un grand troupeau de moutons stagne. Pas de berger, mais trois chiens, des patous. Que de souvenirs détestables m’ont laissés ces gaillards dans ma traversée des Alpes !  Hier encore, je trouvais un certain charme à ces colonies pacifiques peuplant ça et là, les herbages d’altitude. Jamais encore depuis Hendaye je n’avais vu de ces cerbères. Ils serrent de près les bêtes et par des attitudes et aboiements combattifs, m’obligent à faire un grand détour au milieu des bruyères. Soudain, sortant de la cabane d’Uls, un autre chien fait son apparition, fuse dans ma direction comme une flèche. Il a l’air féroce. Nonchalamment, le berger sort de la maisonnette. Et semble se contenter d’observer la scène comme un empereur romain devant un combat de gladiateurs, sans rappeler son fauve. Je tremble de colère et de peur, je l’injurie. Il est loin, évidemment, il ne m’entend pas. Je ne me laisserai pas faire, je massacrerai sa bête si elle me touche, à coup de bâtons et de gaz lacrymogène. Arrivé à quelques dizaines de mètres de moi, un sifflet strident stoppe net le molosse. Le cœur battant, je poursuis ma montée au Pas du bouc, sans un regard en arrière, furieuse de ce petit jeu pervers. La cohabitation entre marcheurs et bergers n’est pas toujours idyllique. Ils voient les promeneurs comme des intrus, des nantis qui prennent leur lieu de travail pour un terrain de jeu.

Arrivée en Ariège contre vents et marées

 

Le vent qui se lève dans une montée signale toujours l’approche du col. Mais aujourd’hui, il souffle avec une force inhabituelle. Arrivée au sommet de la crête

Vue de la Serre d'Araing
Vue de la Serre d’Araing

entre le Pas du Bouc et le Col d’Auéran, il est si violent que j’ai de la peine à respirer et avancer. Je lutte, aidée de mon sac qui me leste, arqueboutée sur mes bâtons qui m’ancrent au sol. Je rattrape au vol mon chapeau que je ligote de mon foulard comme une vieille paysanne. Pour lire ma carte, je dois m’asseoir ou m’arrimer aux poteaux. A deux reprises il me bouscule dans la prairie. Il me faut redoubler de vigilance quand les abords sont en surplomb et m’accroupir pour laisser passer les bourrasques. Le gardien du gîte, le soir-même me confirmera que la météo locale a enregistré sur les sommets des rafales à cent vingt cinq kilomètres par heure.

 

« Un vieux vaisseau une nuit s’est échoué
Carcasse éventrée d’écume de jours
Rouillée elle tangue en rouleaux simagrées”

(Extrait d’un poème sur les mines de Bentaillou – Anonyme)

 

Les premières installations minières apparaissent dans les versants ou se découpent sur les cimes. Oubliées là, dans le jardin de la montagne, comme des dépotoirs, des déchetteries à ciel ouvert : Excavations envahies de friches, reliques de murs émergeant de gravats, squelettes de pylônes et carcasses de charpentes rongées par le temps, wagonnets désarticulés et filins à terre, serpentins oxydés. La mine de Bentaillou est la plus grande. C’est un hameau perché, au sommet d’une petite route en lacet, à près de mille neuf cents mètres d’altitude.

Il en reste une succession de tristes baraquements aux toits de tôle et murs lépreux incrustés dans la pente qui, telle une écharde indestructible empêcherait la blessure de cicatriser. On a l’impression de revenir dans un monde laissé à l’abandon, longtemps après une explosion nucléaire ou un séisme qui aurait anéanti toute vie d’un seul coup.

Village fantôme ? Non, pas tout à fait,  je vois avec surprise débarquer une voiture EDF. Les ouvriers ont pour mission de vérifier les installations électriques d’une conduite forcée alimentant le lac d’Araing que j’ai dépassé une heure plus tôt. Au bout de l’allée, un bâtiment un peu restauré a été réhabilité en refuge sommairement aménagé et occasionnellement visité par quelques randonneurs qui y passent la nuit.

Mine d'Eylie
Mine d’Eylie

Le vent, par ici, semble souffler par habitude et un marcheur facétieux a voulu lui rendre hommage par une maxime personnelle rédigée sur un mur : « Qui pisse contre le vent, se rince les dents ». Et plus sérieusement pour prêter foi à cette galéjade, il est possible que bentaillou  » soit la déformation de  » Bentayou ou Ventajor  » signifiant en biroussan   » lieu venteux ».

De Bentaillou, on descend dans le sillon de la vallée du Lez, croisant les plaies variqueuses qui constellent le pan de la montagne, débris de rails ou de machines désarticulées, chariots échoués et hangars en ruine. Des câbles rouillés rampent entre la végétation ou s’agrippent encore mollement à quelques poteaux érodés.

Comment un si beau massif, a-t-il pu en moins d’un siècle, poussière de temps au regard des époques géologiques, être à ce point massacré ? Et pourquoi, n’a-t-on jamais eu le souci de lui accorder un peu de chirurgie esthétique ? Mon regard d’amoureuse de paysages de montagne préservés et sauvages en est blessé.

Eylie-d’en-haut est un minuscule village. Le gîte est rempli d’un peloton de cyclistes et d’une famille de marcheurs. Pas de mélange, pas d’échanges. Contre l’effervescence du groupe, la discrétion de la parentèle et le silence de la solitaire.

Je pars diner chez les propriétaires du gîte à quelques centaines de mètres de là, les autres se préparent eux-mêmes leur repas. La salle à manger est aménagée en petit musée qui fait revivre par des photos et documents d’époque, des outils et des échantillons de minerai toute l’histoire des mines du Biros. La montagne se montre sous un autre jour, différent de celui que j’avais voulu voir cet après-midi. Sous mes yeux, le passé surgit et la mine renaît. Sur les photos ternes et écornées, sépia ou en noir et blanc, les hommes en large pantalon et veste d’ouvrier, juchés sur tous les promontoires, posent fièrement le pic à la main sous un ciel qui semble gris. Ou bien avalent leur casse-croûte affichant un grand sourire. On imagine, les plaisanteries, les rires, sur fond de bruit cadencé des machines. La souffrance ne se voit pas, les photographes n’étaient là que pour faire des clichés flatteurs.

Le cuisinier se fait également conservateur de musée et m’explique l’histoire éphémère des mines de Bentaillou qui a débuté vers 1849. On y extrayait la blende (ou sulfure de zinc) et la galène (sulfure de plomb), mais son exploitation épisodique, dirigée par plusieurs sociétés françaises ou étrangères qui se succédèrent n’a pas duré plus de cent ans, faute de rentabilité. Les paysans ont cru que le sous-sol les enrichirait plus que le sol et ont abandonné leurs champs. Ils montèrent là haut, y habitèrent même. On y travaillait dur, enseveli sous des galeries mangeuses d’hommes, loin des grands espaces. Le minerai descendit successivement par attelage, par rail et enfin par téléphérique. La neige, l’accès difficile ont contrarié les efforts des hommes-taupes à vouloir martyriser le pays qui les a vus naître : ils ont renoncé, il a gagné, mais à quel prix.

Plongée dans ce passé, mon regard sur cette blessure infligée à la montagne change. Si disgracieuse quelques heures plus tôt, elle m’apparait maintenant comme un élément de son d’identité, sa patine personnelle, la mémoire d’une parcelle de son histoire. La vie d’un lieu est comme celle d’un homme. C’est une somme d’évènements qui se suivent, s’enchevêtrent, se chevauchent et se contrarient. La chronique des Pyrénées, n’est pas seulement le pastoralisme, c’est aussi, car il a fallu s’adapter et pouvoir survivre, l’exploration minière, le thermalisme et maintenant le tourisme et le ski.

Eylie était essentiellement peuplé de mineurs. Aujourd’hui, il n’est habité en continu que par le propriétaire du gîte et sa femme qui s’y sont installés il y a une quinzaine d’années. Le dernier témoin de cette époque révolue, était une vieille dame partie depuis trois mois en maison de retraite.

Lorsque les ultimes habitants auront tiré leur révérence, Eylie-d’en-Haut deviendra un lieu de mémoire désert dix mois par an et village de vacances pour la période estivale.

Je mange, face au versant coiffé d’une crête teintée d’amarante par le soleil couchant, où zigzague joyeusement le chemin que je monterai demain. (lire la suite)

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