Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De Cauterets à Barèges (16)

Mercredi 15 juillet

La fugue

 

Le petit déjeuner préparé de la veille se déroule à trois dans un climat austère. Le propriétaire, José-Maria et les autres clients sont encore couchés. Restée seule dans la salle à manger où je boucle mon sac, prête à démarrer, un homme me salue et m’interpelle.

  • Vous êtes dans l’enseignement, n’est-ce pas ?
  • Euh, … non, pourquoi me demandez-vous cela ?

J’ai presque envie d’ajouter “ Est-ce un délit ? A croire que je fais le plus vieux métier du monde, alors que certains (pas ceux qui le dénigrent, mais ceux dont les enfants ont fait de brillantes études) clament que c’est le plus beau ! ”

  • Non, non… je suis … infirmière.

    Vache amatrice de barbe à papa
    Vache amatrice de barbe à papa

Je sens que ce mensonge passe mal. Je n’y crois pas. Et lui non plus.  Ma conversion professionnelle soudaine est trop fraîche.

  • Pourtant, hier soir j’avais compris que vous étiez enseignante, me répond-il avec un sourire complice.

La discussion était si animée que personne, à moins qu’il ne fût sourd n’a pu passer à coté.

  • Vous savez, je crois qu’à partir de maintenant je vais cacher cette tare comme une maladie honteuse.
  • Non, vous avez tort. Je comprends ce qu’est le métier de professeur, ma femme est à la retraite à présent, mais elle était dans l’enseignement. Les gens ne savent pas de quoi ils parlent. Mais il ne faut pas faire le dos rond.
  • C’est vrai, mais je ne viens pas en vacances me battre contre des moulins à vents.

Regardons les choses en face : la réalité du métier est comprise par un pourcentage très faible de la population : les enseignants eux-mêmes et leurs conjoints. Dans l’échelle de popularité, ils doivent se situer, à peu près au même niveau que les CRS et les contrôleurs des impôts.

Berger bronzé
Berger bronzé

Il me faut avancer vite aujourd’hui pour espérer rallier Viella. Dès le début de la montée, je dépasse Albert à qui je donne au passage la direction à suivre. Probablement mon dernier conseil.

La détermination me donne des ailes. J’avale en un temps record dans un brouillard égal à celui de la veille, les mille mètres de dénivelée jusqu’au Col de Riou affleurant de justesse une barbe à papa ondoyante que les vaches gourmandes broutent avec délectation. La descente basculant dans la vallée de Luz me replonge dans cette masse cotonneuse. Je n’y vois rien. Je perds mes marques, me faufile dans des veinules quadrillant des massifs d’airelles et arbustes, échoue dans des prés ou à l’arête d’aplombs infranchissables, débarque sur un autre parcours près d’une ferme où des chiens enchaînés se déchaînent à mon passage, remonte pour suivre une piste, pour enfin discerner après plus d’une trois quarts d’heure de tergiversations dans la plus grande solitude aveugle le parking de la station de Luz Ardiden. Après tout est si facile, car on passe en dessous de la nappe de nuages. La vallée se dessine, les tatouages du chemin réapparaissent et en fin de matinée le soleil a même la bonne idée de faire une apparition durable. On traverse ensuite Grust et Sazos, deux villages semblant inhabités, aux habitations impeccablement restaurées en résidences secondaires pour la plupart. L’entrée dans Luz est interminable ; Je me fourvoie à plusieurs reprises dans des impasses pour vouloir écourter le parcours. Il s’étire dans des quartiers sans attraits le long d’une route passante pour aller trouver un pont cloué au seuil de la gorge du Gave de Pau.

Il est encore tôt. Il me reste presque tout l’après-midi, je n’aurai donc aucune difficulté à aller jusqu’à Viella et peut-être plus loin. Ma randonnée aborde un nouveau tournant. Finies les soirées répétitives à trois ou quatre. Je vais vers l’inconnu, vers des rencontres nouvelles. Cette perspective me donne un sentiment d’indépendance et me renvoie à ma traversée des Alpes qui avait été si solitaire.

La pause de Luz ne sera pas culturelle mais gastronomique. L’église fortifiée des Hospitaliers ne fait pas le poids face au savoureux morceau de fondant au chocolat vanté par une pancarte aguicheuse placée sur mon chemin. C’est l’alibi idéal, pour prendre le temps de consulter la carte.

Pour l’après-midi, ce sont les petits villages qui feront la vedette ; pas de dénivelées extravagantes, pas de hauts cols et de sommets arrogants, comme si le regard pour ne pas se lasser devait se reposer un peu; au contraire, des côtes et des descentes faciles, adoucies temporairement de l’ombre des feuillages et jalonnées de villages charmants, soigneusement rebâtis, ourdis de ruelles pavées. Séduisants, mais déserts. A part un berger de bronze assis sur un muret pour l’éternité, réchauffant un agneau de sa cape. Sans commerces et restaurants, pas d’affluence.

Je pousse ainsi jusqu’à Barèges, deux étapes en une, près de dix heures et demi de marche.

A dix sept heures trente, la petite ville thermale parsemées de débris d’emballages et de papiers replie les étals du marché où se sont affrontés pendant toute la journée, produits du terroir et articles manufacturés made in China. Une petite fanfare déambule dans la rue principale accompagnant de ses mélodies dansantes et débridées les derniers touristes et curistes qui flânent encore avant de rejoindre hôtels et locations.

L’oasis ou l’Hospitalet ? Allez, j’opte pour le gîte le plus traditionnel, celui à l’appellation peut-être moins exotique mais qui en impose dès l’entrée. Grande bâtisse, ancien hospice qui recueillait les indigents, c’est aujourd’hui une maison familiale. Le hall spacieux est cossu, lustré, habillé de bois sombre ciré et de carrelage patiné par cent cinquante ans de passage et s’envole vers les étages par deux magnifiques escaliers. La directrice souriante m’accueille dans un petit bureau austère, me fait asseoir pendant qu’elle m’inscrit dans son registre comme pour une admission à l’hôpital avant de me donner les instructions.

Je jouis d’un grand dortoir pour moi seule. Ancienne salle commune. Maintenant, les lits sont modernes et superposés et les sanitaires fonctionnels ont remplacé les cuvettes et les pots de chambre.

J’imagine ces pauvres hères des temps passés, alignés sur leur paillasse comme des anchois séchant au soleil, qui venaient ici, avec le maigre espoir de guérir et qui pour certains ressortaient les pieds devant. La petite chapelle qui ne sert maintenant plus qu’à entreposer les draps sales devait être la chambre mortuaire. La superbe petite pharmacie, prisonnière d’une porte vitrée fermée à clé est restée, figée dans son XIXe siècle, avec ses pots de porcelaine et de verre scrupuleusement rangés sur des étagères, son trébuchet et sa balance Roberval, ses mortiers, ses planches anatomiques.

Squelette et urinoir

Squelette et urinoir

Potions magiques, trébuchet et Roberval

Potions magiques, trébuchet et Roberval

 

Je dîne au milieu d’une famille d’habitués à la terrasse dans la bienveillance d’un soleil qui finit de se consumer derrière les sommets. Tout ce petit monde règle sa vie comme il l’entend : la grand-mère est ici pour soigner sa polyarthrite. Elle ne semble pas très convaincue de l’efficacité de la cure mais elle aime bien venir ici, entourée des siens; les adultes font des promenades et du tourisme. Ils apprécient d’être déchargés des tâches ménagères pour un prix plus abordable que l’hôtel et trouvent ici une ambiance garantie, puisque ce sont toujours les mêmes résidents qui reviennent. Les enfants, de leur coté, participent aux activités proposées par la maison.

Tous semblent me prendre pour une originale. Il est vrai que je ne cadre guère avec le reste de la clientèle et ils n’ont de cesse de collecter pour moi tous les plats inachevés censés me donner des forces pour l’étape suivante.

Je suis gentiment invitée par les animateurs à venir écouter le conte musical, mais je tombe de fatigue. Je m’endors dans les roulements étouffés de percussions imprévisibles et les accords fantaisistes de saxophones dévergondés. (lire la suite)

traversee pyrenees

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *