Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De Barèges au refuge de l’Oule (17)

Jeudi 16 juillet

Un moment d’égarement

Je n’aurais jamais imaginé, depuis dix sept jours que j’avance sur un chemin de plus en plus dépeuplé, alors que ma solitude se confirme que je serais confrontée à un problème d’hébergement.

Gîte très hospitalier
Gîte très hospitalier

Arrivée à seize heures au lac de L’Oule, après neuf heures de marche, dans un refuge animé. L’affluence ne m’inquiète guère, car en général, les consommateurs installés à la terrasse ne sont pas ceux qui dorment là. Avant d’entamer la descente vers les voitures, ils s’offrent un dernier plaisir au grand air. Le jour décline ensuite, le refuge se referme alors sur une ambiance un peu familiale où les petits groupes échangent leurs impressions sur le vécu de la journée.

A peine aimable la jeune femme qui officie au comptoir répond à ma demande de façon tranchante :

  • Mais, vous n’avez pas réservé ! C’est complet, j’ai vingt sept réservations !

Elle ne discute pas, ne cherche pas à négocier ou me proposer une solution et continue son travail comme si je n’existais plus. Elle me donne la désagréable impression de vouloir me punir de ma légèreté.

  • Je ne peux pas continuer à cette heure, le gîte suivant est à cinq heures de là ! Vous n’auriez pas une tente à me prêter ?
  • Non.
  • Bon, ben … je dormirai sous l’auvent… avec le chien !

Sa collègue, un peu plus affable la remplace au comptoir. Je l’interpelle :

  • Comment se fait-il qu’il y ait tant de monde ? Hier à Barèges, j’étais seule !
  • On est sur le tour des lacs de Néouvielle et ce soir on a plusieurs groupes qui ont réservé.
  • Ils ne sont peut-être pas au complet.
  • Peut-être, mais il faut attendre dix huit heures qu’ils arrivent pour faire le point.

Le temps joue pour moi, car il est évident qu’à cette heure-là, il sera trop tard pour me jeter dehors.

Avant l'erreur...
Avant l’erreur…

Je m’installe à une table et commence à vivre ma vie d’indésirable en transit comme le sans-papier à qui l’on refuse le droit d’asile et que l’on ne peut pas refouler. Je change de chaussures, je m’approprie une prise électrique pour recharger mon téléphone portable, puis une autre pour mon baladeur, j’étale mon pique-nique, mes cartes, mes livres, et me mets à mon journal de randonnée dans l’indifférence des deux jeunes gérantes qui s’activent entre la cuisine et le service. J’occupe à moi seule une table qui devient mon territoire, l’espace de deux heures. Je rends quelques menus services en me faisant à l’occasion dame-pipi pour tous les consommateurs du dehors qui cherchent la porte des toilettes cachées au fond de la salle.

J’ai tout le loisir de revenir sur une journée qui avait si bien commencé.

Partie de bon matin, sous un ciel indigo, alliance de fin de nuit et de petit jour radieux, heureuse de ma liberté retrouvée, je remonte jusqu’au pied des télésièges du Pont de la Gaubie, point de départ de l’ascension du col de Madamète. La large piste s’élève progressivement, personnalisée par un marquage infaillible. Quelques groupes me précèdent et parce qu’il y a longtemps que je suis privée de musique, je m’enferme dans la bulle de mes écouteurs. Je monte, à la cadence joyeuse des mélodies comme le soldat allait autrefois au combat. Une marche énergique. Sans me poser la moindre question, je suis aveuglément un petit bataillon épars qui serpente jusqu’au sommet d’un verrou glaciaire. Derrière s’étale un magnifique lac, un éclat bleu intense dans une paume rugueuse vert de gris. Splendide, mais absent de ma carte. J’ai fait fausse route. Il faut relire la partition, reprendre quelques mesures en arrière. Mais jusqu’où dois-je revenir ? J’avais vu en ouvrant mon topoguide au départ de la côte que le chemin décrivait jusqu’au col une large courbe. Et là, le zigzag de la montée ne m’a aucunement interpellée ! La musique vous emporte au point d’endormir la vigilance par ses envolées lyriques ; c’est probablement pour cela qu’elle embellit la vie et certainement la mort.

Une famille est là. Trois adultes, assis en train de discuter et une volée d’enfants qui batifole en grignotant des barres chocolatées.

  • Bonjour, interpellé-je l’un des deux hommes. Quel est ce lac ?
  • Je ne sais pas, on a loué un guide, on peut vous le prêter. Il s’appelle Roro, me dit-il avec un clin d’œil farceur et un mouvement de tête en direction de l’homme d’âge mûr équipé comme un montagnard qui détient le savoir et le ravitaillement.
  • C’est le lac de Dets Coubous, me répond le guide.
  • Ah, il n’est pas sur mon topoguide. C’est bien ce que je pensais, je me suis trompée.

Il déplie sa carte pour me montrer où nous sommes.

  • Et vous allez-où ?
  • Au col de Madamète.
  • Eh ben, vous avez raté l’embranchement ! Il faudrait redescendre de trois cents mètres, ou bien passer par ici.

Il m’indique un itinéraire un peu improbable se faufilant entre des chamboulements de roches. Trop aléatoire quand on ne connait pas les lieux. Je ne veux pas me lancer, ne m’estimant pas assez hardie pour affronter la montagne au jugé. Il me semble préférable de retourner.

  • Si vous voulez, vous pouvez nous suivre. Nous aussi, on va au col de Madamète, mais on y va par des chemins détournés et on reviendra à notre voiture par celui que vous auriez dû prendre.

La variante à Roro

Me voilà enrôlée dans le commando familial. Et aussitôt adoptée. Le guide, père et beau-père des deux adultes, avance au pas de charge sur un parcours qu’il compose à l’avenant, carte et boussole en main. Les trois gamins caracolent sur les rochers comme des chamois, ravis de cette improvisation tandis que les parents de ceux-ci avancent courageusement, cherchant des prétextes pour avoir un peu le temps de reprendre leur souffle.

  • Roro, attends, on prend des photos !
Surprises des méprises
Surprises des méprises

A intervalle régulier, Roro s’arrête, attend les retardataires, distribue de l’eau et des en-cas. Il en profite aussi pour détailler les sommets et les lacs dispersés qui nous entourent.

C’est l’occasion aussi de discuter un brin, de plaisanter et pour le plus petit l’expérience d’un bain de pieds rafraîchissant dans un trou d’eau. Sans crier gare, le guide reprend sa course, toujours à vive allure.

  • Roro, pas si vite, on ne suit plus !

La vue est grandiose. Lacs dets Coubous, Blanc, Nere et d’autres. Qui se dévoilent au fur et à mesure. Magie d’un contretemps miraculeux qui me fait découvrir un essaim de lacs qui me serait resté caché si j’avais été vigilante.

Le parcours se corse : la montée dans les éboulis est de plus en plus sévère. Les parents commencent à désespérer de voir le sommet et manifestent leur lassitude par des soupirs répétés.

  • Roro, on est bientôt arrivés ?

Et boudeurs, les petits nettement moins enthousiastes qu’au début cherchant à agripper des mains secourables pour se laisser hisser. Le meneur rassemble le troupeau, réitère les consignes de sécurité, les précautions à prendre pour ne pas déloger les pierres qui pourraient blesser par leur chute ceux qui se trouvent en arrière et fait le compte à rebours de ce qui nous reste avant l’arrivée au sommet.

  • Tout le monde est là, crie Roro à l’équipe qui part à vau l’eau. Et la dame, elle suit ?

Oui, la dame, elle suit… Ravie.

Des pierres et encore des pierres, ce n’est plus de la randonnée, mais de la varappe. Puis des névés où il faut faire sa trace.

Après deux heures d’un parcours chaotique hors-piste à l’azimut, on atteint enfin le Pic de Madamète. Il ne reste qu’à se laisser glisser jusqu’au col pour retrouver le bon chemin.

Pour tous, même pour ceux qui montent péniblement, le col révèle les harmoniques des sensations et gomme les souffrances de l’effort.

On se quitte sur des propos aimables et des satisfécits pour l’exploit accompli. Je paierai la prestation par quelques pastilles pour purifier l’eau qu’ils doivent aller chercher dans les torrents, leurs gourdes étant depuis la moitié de la montée désespérément vides.

“Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.”

(Le Lac – Lamartine)

Effet de plongée sur les lacs d’Aubert et d’Aumar, sensation de fuite et d’immensité.

La descente serpentine se fraye un passage désordonné entre les blocs erratiques arrachés à la montagne et disséminés parmi les touffes d’herbes rêches, contourne les bouquets de pins à crochets pour aller s’assagir sur la rive du lac d’Aumar.

Lacs d'Aubert et d'Aumar
Lacs d’Aubert et d’Aumar

Je rentre dans le rang, me coule dans le cortège des randonneurs disciplinés venus ici pour contempler les lacs de Néouvielle. Ceux que l’on découvre facilement, accessibles par de larges chemins, desservis par des navettes de bus. Mais tellement beaux !

Le chemin se frotte aux fleurs roses des rhododendrons, fait balcon au dessus du Lac d’Orédon, se propulse au cap d’Estoudou avant de sombrer, asphyxié dans l’entonnoir touffu du lac de l’Oule.

D’heure en heure, le ciel se tapisse de petits champignons atomiques qui arrivent en bandes de plus en plus serrées, préambule d’une marée déferlante de gros nuages gris et joufflus, denses comme de la poussière de charbon.

La pluie et l’orage s’abattront en fin de soirée et pendant une partie de la nuit.

Dix sept heures. Le refuge se remplit progressivement. Les clients, montent les uns après les autres aux dortoirs, font la queue pour se doucher, pendant que j’attends qu’on veuille bien m’assigner une place. Je ne demande rien. Il faudra bien à un moment ou à un autre, au moins lorsque l’on mettra le couvert, qu’on me déloge, qu’on fasse quelque chose pour moi !

Passées dix huit heures, l’une des responsables m’interpelle :

  • Le groupe qui avait réservé quatorze  places n’est pas au complet. Venez, je vais vous montrer où vous pouvez vous installer.

Pendant deux heures, j’ai été transparente, squatteuse ignorée et sans existence légale ; cette place disponible me délivre mon passeport pour la considération et me donne droit à un statut de cliente à part entière.

Une cliente qui trouve une place dans un lit haut perché, une place dont personne ne voulait et en bout de table pour dîner, en compagnie d’un trio de retraités qui fait le tour des lacs. Au menu, une curieuse spécialité gastronomique hybride : tartiflette au confit de canard. Mais ne boudons pas notre plaisir, c’est très goûteux et nourrissant. (lire la suite)

traversee pyrenees

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