Pyrénées, d’un rivage à l’autre: D’Eylie-d’en-Haut à la Maison du Valier (24)

Jeudi 23 juillet

Partir au lever du jour du fond d’une vallée c’est un peu comme marcher par sale temps pendant plus de deux heures; Après, c’est l’illumination des hauteurs qu’on a dans le dos lorsque l’on avance vers l’est. Puis ce sont les rayons qui rasent la pente que l’on gravit, embrasant d’un éclat blanc les brins d’herbe et feuillages qui saillissent des creux d’ombre. Et pour finir, avant la fin de la montée, c’est le flash aveuglant du soleil qui explose au sommet.

Eylie d'en haut, en bas.
Eylie d’en haut, en bas.

Il faut se presser, le temps devrait se couvrir et même tourner à l’orage en début d’après-midi et j’ai deux cols à gravir. Je voudrais au moins avoir dépassé le dernier avant la dégradation afin de pouvoir trouver asile dans l’une des cabanes qui jalonnent la descente.

Montée agréable pour le col de l’Arech, revivifiée d’une douce brise dès que l’on quitte la gangue de la forêt. Vent qui forcit en bourrasques à chaque mètre gagné, pour balayer la crête avec la même vigueur qu’hier secouant de tremblements le poteau du sommet et brossant l’herbe rase. De là-haut, le regard vogue sur de vastes étendues panoramiques aux couleurs saturées par la limpidité de l’air, du chemin fait hier depuis la serre d’Araing à celui qui me reste aujourd’hui, sous un ciel irréprochable ne semblant pas vouloir se mettre en colère. Sept isards dérangés par ma présence, s’enfuient en longue traversée tout le long du versant pour regagner des éboulis lointains.

Après être allé chercher un gué dans les profondeurs d’une vallée touffue, le chemin repart à l’assaut du deuxième col, le Clot du Lac. Je presse le pas, poussée par les premiers champignons qui bourgeonnent dans le ciel et qui ne laissent rien présager de bon. La montée est encore longue. En montagne, le temps a le secret des bouleversements rapides !

« (…) Je me souviens qu’un gamin de la cité nucléaire de Cronenbourg, après en avoir bavé dans toutes les dénivelées est arrivé au sommet exténué; Il m’a pleuré sur l’épaule en me disant, tout fier: Pascal, j’y suis arrivé! Je leur ai niqué la race à toutes ces montagnes! »

(Dépassement de soi, exprimé avec les mots des banlieues)

Ouf, enfin arrivée au Clot du lac !
Ouf, enfin arrivée au Clot du lac !

Je force l’allure à la limite du possible. La fatigue s’accumule et les réserves s’épuisent. Progressivement, la volonté qui me fait avancer s’amenuise, se tarit. Vidée, je piétine presque, le souffle coupé; le sommet est encore loin. Si je m’arrête, je sais que je ne pourrai plus repartir à moins de faire un arrêt suffisamment long pour manger. Mais à cette heure je n’en ai plus le temps. Les nuages glissent toujours plus nombreux. Le découragement me saisit. Redescendre à l’abri de berger rencontré une demi-heure plus tôt ou poursuivre? Jamais encore depuis que je marche je n’ai éprouvé autant d’abattement dans une montée. Elle n’est pourtant pas plus difficile ou plus longue que d’autres. Il me faut puiser dans une énergie introuvable pour venir à bout de cette côte; j’adopte la méthode qui consiste à focaliser mon attention sur mes pas, les compter et marquer une brève halte à chaque centaine.

Un, deux, trois, quatre, cinq, … quatre vingt dix huit, quatre vingt dix neuf, cent.

Une minute d’arrêt pour respirer amplement à m’en étourdir.

Et je reprends la cadence, lente et opiniâtre, inlassablement, cycle après cycle, sans déroger à la règle que je me suis fixée, jetant un œil à la dérobée sur le sommet marqué d’une cabane en ruine, qui s’approche peu à peu. Même dans les dernières centaines de mètres, je ne peux me libérer de mon décompte lancinant pour me précipiter, tant je suis exténuée.

M’y voilà enfin ! J’atteins le point où le chemin bascule sur l’autre versant. Etourdie, le cœur affolé, les jambes chancelantes.

Puis, le corps se délivre de cette tension et cette souffrance, pour se griser de plaisir.

Je trouve au col un fauteuil d’herbe confortable à l’abri du vent où je m’oblige à m’asseoir. Je dois souvent me faire violence pour m’arrêter et me restaurer. La fatigue si intense soit-elle semble s’envoler presque instantanément quand l’effort diminue ou s’efface et la faim se révèle rarement. Il n’y a souvent que le panorama et la sérénité du lieu qui me retiennent. Il faut se méfier d’un corps qui ne sait pas toujours exprimer son épuisement.

En moins dix minutes, des vapeurs émanent de la vallée, comme d’un formidable chaudron en ébullition. Un bourgeonnement de cumulus qui enflent, éclosent, grimpent le long des pentes en vagues successives, pour s’échapper par lambeaux sur les brèches de la crête.

Je me remets en route sans tarder, pour ma dernière descente, flirtant longtemps avec la lisière du nuage qui me souffle alternativement le chaud de la vallée et le froid des hauteurs, avant de m’y laisser engloutir.

Refuge flambant neuf (Maison du Valier)
Refuge flambant neuf (Maison du Valier)

Serpent imprévisible du sentier qui s’invente entre les spectres de sapins, les cabanes effacées et les troupeaux suggérés.

En dessous sous la cendre, tout redevient distinct. La cabane de Trapech, où un randonneur fait la sieste, puis celle d’Artigues délabrée. Je ne fais que les visiter par simple curiosité. Je n’en aurai pas besoin, la fraîcheur ne prédit pas l’orage et les nuages ne crèveront pas de si tôt.

Le sommaire refuge du Pla de Lalau, amarré au ruisseau du Ribérot est détrôné par une superbe construction en bois intégrée au paysage, tout à la fois hôtel et gîte «La maison du Valier». Ouvert depuis moins de trois semaines, il est presque vide et sent le neuf. Quelques marcheurs sont attablés à la terrasse finissant une boisson ou une glace.

Je suis logée dans un magnifique dortoir qui tient un peu de la chambre d’hôpital avec ses murs blancs et froids et ses couettes immaculées. Il manque encore quelques commodités comme les poubelles et les rideaux de douches, mais tous ces petits détails devraient être rapidement réglés; La jeune fille qui me montre mes appartements me dit que je suis l’une des premières randonneuses à utiliser les installations communes.

Dans le restaurant, seules trois tables sont occupées pour le repas du soir qui se déroule dans une ambiance presque silencieuse à peine troublée du murmure des clients.

Les bâtiments sont beaux, il faudrait maintenant leur donner la vie. (lire la suite)

traversee pyrenees

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