Samedi 11 juillet

Petit déjeuner dans la grande salle commune déserte où je retrouve Albert. Parce que les voix prennent une dimension sonore exagérée dans une maison silencieuse, nous chuchotons presque en mangeant comme des conspirateurs, enveloppés de la pénombre matinale.

Nous quittons ensemble Etsaut entre chien et loup, sous un ciel parme, heureux présage d’une belle journée. Il faut bien un ciel conforme à ce que la carte m’a fait miroiter: Une étape éblouissante, où l’on ne saura pas où donner du regard. Pas de ces journées atones et poussiéreuses où l’on doit se fatiguer sur de longues pistes molles s’égaillant de quelques petites montées et paysages fades.

Je me suis peu à peu libérée de ma culpabilité à marcher comme je l’entends sans m’occuper du rythme d’Albert qui l’amène finalement le soir toujours à bon port. Lentement mais sûrement. Mais ce matin, il me talonne, me dépasse même à plusieurs reprises comme s’il voulait me prouver qu’il avait retrouvé une seconde jeunesse. Son allure m’étonne et me laisse un peu perplexe.

Imperceptiblement, les étapes ont gagné en difficulté, et aujourd’hui on aborde celle qui n’est peut-être pas la plus longue mais qui accuse le plus de dénivelée depuis le début de la traversée, avec une montée de près de cinq heures apparemment sans un replat, suivie d’une longue descente.

Mythique chemin de la mâture

Mythique chemin de la mâture

Depuis deux jours, le parcours aborde réellement la haute montagne qui se différencie de la montagne à vaches, non seulement par l’altitude et les dénivelées mais également par un ordre immuable des biotopes traversés en fonction de l’altitude. Lorsque l’on monte, les paysages ne se mêlent pas mais se succèdent dans un arrangement étagé. La transition est nette, claire et précise, sans éclaboussures excessives, à des altitudes un peu différentes selon que l’on se trouve sur le versant sombre ou ensoleillé. En bas, dans l’ombre et l’humidité, les feuillus frileux et assoiffés, puis les sapins robustes suivis des alpages lumineux, et enfin à l’échancrure des sommets, les cols usés par les vents.

“Lorsque je m’enthousiasme pour un site, il me faut savoir quelque chose de son histoire”

(Ella Maillart)

 

Le fort du Portalet que l’on domine deux à trois kilomètres après Etsaut, au sommet de l’accordéon d’une petite route est plus impressionnant par les faits qui jalonnent sa chronique et le site de son ancrage que par sa grâce. D’abord poste de vigie pour contrôler la frontière, garrottée entre les devers pentus, il fut ensuite comme beaucoup d’autres transformé en prison en raison de son inutilité et son accès malaisé. Que d’hommes célèbres y logèrent contre leur gré, car il fut une époque trouble où chaque gouvernement y mettait ses opposants : selon le vent il a vu défiler Léon Blum, Dalladier, Reynaud, le général Gamelin, puis Pétain. En chantier depuis quelques années, il n’accueille plus que de paisibles touristes.

On aborde ensuite un chemin mythique, un chemin qui à lui seul est un roman : c’est le chemin de la mâture. A mi-hauteur de la falaise vertigineuse, glabre et lézardée du Pène de la Mounedère, au dessus des Gorges d’Enfer où gronde un torrent tumultueux, s’élève régulièrement une saignée gravée à la gouge. Je suis frustrée d’être privée de son histoire et les succinctes explications de mon topoguide ne suffisent pas à me faire revivre son passé. Il me faudra, quand j’en aurai l’occasion, revenir sur le vécu de tous ceux qui en ont été l’essence.

A mon retour, j’ai en effet pu y revenir pour redonner vie à cette petite parcelle d’antan hors du commun. Ce chemin dont la construction remonte XVIe siècle, servait à acheminer les troncs de sapins, futurs mâts des vaisseaux de la marine royale, qu’on allait prélever un peu plus loin, au Bois du Pacq à mille cinq cents mètres d’altitude. La croissance lente des arbres en montagne en fait un bois recherché pour sa résistance. Bien sûr, la voie est large pour un piéton, mais quelle audace et savoir-faire fallait-il aux bûcherons, meneurs d’attelages à bœufs chargés de ces fûts de vingt cinq mètres pour maîtriser la descente sur cette gouttière surplombant le vide et négocier les courbes parfois serrées sans dommages.

Arrivés en bas, les troncs étaient assemblés en radeaux au port d’Athas, et confiés aux radeleurs qui les conduisaient jusqu’à Bayonne chevauchant les eaux chahuteuses des gaves d’Aspe et d’Oloron et de l’Adour.

Plusieurs affichettes défraîchies jalonnent le chemin. C’est le signalement d’un jeune homme disparu ici, il y a quelques années. Elles me plongent dans de profondes réflexions car ce mystère me taraude. Comment, sur un chemin aussi aisé, peut-on s’évaporer sans laisser de traces. L’idée de l’accident ne me satisfait pas ; on devrait au moins trouver après des semaines ou des mois de recherche, dans le précipice des vêtements, un sac ou un indice quelconque. Mes fantasmes et ma solitude instillent une sourde angoisse: Quand je dépasse les granges d’altitude isolées, délabrées et inquiétantes, elles me donnent l’impression d’être des scènes de crime.

Lis martagon

Lis martagon

Et j’active le pas, pour changer d’univers et d’ambiance. Beaucoup plus loin, un peu avant le lac de Bious-Artigues sur le sentier fréquenté et rassurant, d’autres affiches identiques concernant cette fois un jeune couple évaporé sans laisser de traces font resurgir les mêmes questions.

De retour à la maison, la consultation des sites internet relatifs à ces disparitions ne feront qu’épaissir le mystère. Ils me révèleront plusieurs faits similaires dans le secteur jamais élucidés, les corps n’ayant pas été retrouvés.

Après le chemin de la mâture, ma légère oppression se dissipe quand je pénètre dans l’anarchie charmante d’une forêt d’arbustes et de feuillus où se mêlent les herbes folles qui laissent échapper des gerbes d’iris des Pyrénées, bleu roi et les délicates fleurs roses aux pétales enroulées des lis martagon.

Puis vient le vaste amphithéâtre des alpages paisibles habités de troupeaux de vaches et de chevaux insensibles aux randonneurs s’espaçant sur le filet grêle qui hésite entre le creux rafraîchi d’une eau vive et les versants éclatants.

L’accession au col des Ayous se fait par un zigzag à la pente constante sans compromis. J’attends de savoir ce qui se cache derrière avec une envie qui me pousse à me dépasser, car les dernières centaines de mètres de dénivellation avant un col, surtout en fin de matinée ou début d’après-midi sont toujours un sacrifice consenti. Dès que le courage m’abandonne, je me projette dans la perspective d’une reprise plus douloureuse encore après un arrêt en pleine côte et d’une arrivée plus rapide si je ne concède aucune pause.

Albert de devance d’un bon quart d’heure. Je le vois au dessus de moi, sherpa courbé, écrasé de son grand sac, semblant hypnotisé par la terre du sentier comme s’il y cherchait un trésor. Pense-t-il de temps en temps que ce trésor est autour de lui? Aïla et José-Maria sont loin derrière.

Je suis dans les ultimes longueurs de montée comme une gamine impatiente devant son cadeau de Noël. Et ce cadeau est merveilleux, l’apothéose de la journée : Un panoramique qui s’étale autour du majestueux pic du Midi d’Ossau au pied paré du saphir des minuscules lacs des Ayous sous un ciel imperturbable.

Lac Gentau et Pic du Midi d'Ossau

Lac Gentau et Pic du Midi d’Ossau

Mais mon émotion est brouillée par la présence de marcheurs invisibles avant l’arrivée qui surgissent de l’autre versant, me volant ma solitude. Egoïstement, je n’ai envie de partager ces images qu’avec le vent. Les groupes profanent de leurs conciliabules inutiles ce temple de la nature et m’imposent leurs impressions… sur la qualité de leur sandwich.  Albert a sorti son pique-nique et mange silencieusement un peu à l’écart. Je m’installe à coté de lui, le temps d’avaler le mien.

  • Eh ben ! Tu t’es dopé ou quoi ? ironisé-je.
  • Ah non, aujourd’hui je me sens en forme.

On disserte un peu sur le parcours de la matinée et sa difficulté finalement moindre que celle que le guide semblait nous laisser supposer.

  • Je n’ai plus d’eau, me dit-il. Je vais aller en chercher au refuge des Ayous. Ça va me prendre une demi-heure je pense.
  • Ok, moi, je continue parce que j’ai rendez-vous au lac de Bious-Artigues.  On se reverra peut-être là-bas ou à Gabas. Allez salut, à plus !

La minuscule flaque bleue du lac Gentau, se dilate avec la descente et se colonise de randonneurs qui n’étaient plus haut que d’imperceptibles fourmis immobiles.

L’affluence dans les lieux grandioses et plutôt faciles d’accès, à proximité des parkings et des villages est la réalité de la montagne en été. On y croise des familles et des groupes qui vont s’agglutiner sur les rives des lacs, montent au col s’ils en ont le courage et redescendent par le même chemin en fin d’après-midi en procession. Je descends à contre-courant de ces cohortes de piétons et le nombre de “bonjour” lancés est inversement proportionnel à celui des rencontres.

« C’est l’ affluence des hôtes qui détruit l’hospitalité. »

Jean Jacques Rousseau

Rendez-vous à Bious-Artigues ? Comment dans une région où l’on vient pour la première fois et où l’on n’y connaît personne, on puisse avoir fixé une rencontre ?

La toile, bien sûr !

Après avoir consulté mon site dédié à la randonnée, un internaute marcheur m’avait contacté pour quelques renseignements. Au fil de cette correspondance mail-épistolaire, j’en étais venue à lui exposer mon projet de faire la traversée des Pyrénées. “Quand tu passeras au lac de Bious-Artigues, m’avait-il écrit avant mon départ, tu iras prendre un pot chez ma belle-sœur qui tient une buvette et tu lui diras que je payerai en septembre quand je viendrai la voir”.

Ce n’est pas tant l’idée de prendre une consommation gratuite qui me motive mais davantage la discussion amicale que nous n’allons pas manquer de partager.

Durant ma descente, je prépare mon introduction, peaufine mes explications, affûte quelques mots d’esprit : il me faut éveiller l’intérêt par une entrée en matière accrocheuse et séduire par l’humour qui est paraît-il la meilleure amorce pour établir le contact. Au loin, je repère la guinguette, ou plutôt le saloon devant lequel sont alignés une dizaine de chevaux somnolents.

Derrière le comptoir, une femme à l’allure sportive discute avec des clients.

  • Bonjour ! lâché-je d’un ton enjoué, large sourire aux lèvres. Vous êtes bien Jeanine ?
  • Oui… Vous me connaissez ? me répond-elle sans esquisser la moindre contraction des zygomatiques.
  • Oh, mais vous êtes mondialement connue ! (Grand sourire enjôleur de ma part)
  • Ah bon. Et qui vous a parlé de moi ?
  • Martin  (toujours large sourire de ma part, mais un peu plus crispé, vu que la Jeanine n’a apparemment jamais appris à être spontanément aimable. Mais à ce stade de la discussion, on peut encore lui pardonner, elle doit faire partie de ces gens un peu lents au démarrage).
  • Quel Martin ?
  • Martin Citron.
  • Mais je ne connais pas de Martin Citron !
  • Votre beau-frère… qui doit en réalité s’appeler Martin Labbé.
  • Ah… Martin !
Arrivée chez Jeanine de Bious

Arrivée chez Jeanine de Bious

Mes premières explications ne déclenchent aucune réaction, elle reste de marbre, la Jeanine. L’évocation de son beau-frère ne provoque pas le feu d’artifice auquel je m’attendais. Comme on dit populairement: Je fais un flop !

Ne nous décourageons pas aussi rapidement, la Jeanine n’a pas dû tout saisir, je me suis certainement mal exprimée, j’ai brûlé les étapes ou peut-être pensait-elle à autre chose. Reprenons calmement.

Je me lance donc dans une explication précise et un peu épurée dans le souci de me faire comprendre, affichant toujours le même sourire, sûre de pouvoir lever ses interrogations et réchauffer nos échanges. Je lui conte comment j’ai fait la connaissance de son beau-frère qui se fait appeler sur Internet “Martin Citron” et pourquoi je me présente de sa part. Elle écoute, ou semble écouter comme une guichetière de la CRAM. Je commence à craindre le moment où elle va me dire : « Numéro de sécurité sociale, s’il vous plait ».

  • Mais vous faites de la randonnée équestre ? me demande-t-elle.

J’éprouve à ce moment-là, le même sentiment que le professeur devant un élève qui, pendant deux heures a hoché la tête avec conviction, laissant croire qu’il comprenait à la perfection le cheminement du raisonnement et qui pose à la fin de la démonstration la question la plus stupide de la terre.

  • Ben non, comment voulez-vous que je fasse du cheval habillée comme cela ? Je fais de la randonnée à pied.
  • Mais, je ne comprends pas… Vous marchez avec lui ?
  • Non plus.

Un peu bouchée, la Jeanine. Et me voilà repartie à expliquer, les mails, l’invitation à venir prendre ici une consommation lors de mon passage, la venue du beau-frère en septembre.

Je ne sais si elle me prend pour une folledingue ou une pique-assiette, en tous cas, elle ne me propose rien… moi qui allais lui demander un citron pressé, histoire de faire un bon mot !

Si elle m’avait gracieusement offert une boisson, je n’allais pas me laisser goberger et j’aurais laissé sur le comptoir en partant en guise de reconnaissance pour ce chaleureux moment partagé, le prix d’une bière à l’attention de Martin Citron.

Je suis gênée de cet accueil. Plus pour elle que pour moi.

Il faut que je sauve la face, surtout la sienne.

  • Bon, … je vais prendre un coca. Mais je le paie, bien sûr !

Dernière occasion pour elle de se racheter, de me lancer un “Mais c’est la maison qui régale !”… Non, rien, elle plonge sous le comptoir pour agripper une cannette dans la glacière.

  • Et puis un petit paquet de Chips !… Combien je vous dois ?

J’ai oublié à présent le prix, une bagatelle évidemment. Je paie rubis sur l’ongle la totalité de mes achats et vais m’asseoir seule, sur un banc dans la noria des chevaux et des cavaliers.

Le coca est aussi glacial que l’accueil à tel point que je dois laisser la cannette au soleil pour laisser fondre son contenu.

Il fait chaud et avant de me remettre en route, je voudrais pour compléter ma bouteille un petit demi-litre d’eau.

Derrière le comptoir, deux hommes ont remplacé la si généreuse Jeanine.

  • Est-ce que vous pourriez remplir ma gourde s’il vous plait ?
  • Ah, non parce que l’on n’a pas beaucoup d’eau. Nous aussi on doit aller la chercher !

Il y a  pourtant ici des voitures et des jerricans.

  • Mais il ne m’en faudrait qu’un demi-litre !
  • Non, désolé.

Les bras m’en tombent !

  • Et où est-ce que je peux en trouver ?
  • Il faut remonter quatre cents mètres.
  • Ah non, je ne vais pas remonter ce que je viens de descendre.
  • Si vous voulez, je peux vous vendre une bouteille d’eau minérale !
  • Non, merci, ça suffira, répondis-je sèchement. Je préfère m’en passer. Au revoir.

Au revoir, non, j’aurais pu dire, allez au diable !

J’ai pu lire de nombreux récits de voyageurs qui louangeaient sans limite l’hospitalité des autochtones. Ils ont très souvent raison, et dans mes différentes pérégrinations j’ai eu l’occasion de le vérifier maintes fois. Mais ce n’est pas parce que l’on est dans de bonnes dispositions, heureux d’être libre, qu’il faut être aveugle et trouver que tous ceux que l’on croise sont charmants et généreux. La proportion de désagréables, pingres et revêches est la même qu’ailleurs et augmente sensiblement avec la fréquentation touristique et ses retombées financières.

Grand coup de balai sur le souvenir de cet épisode, ce soir je ne veux garder à l’esprit que l’immense majorité des rencontres chaleureuses faites depuis Hendaye, rire de celle d’aujourd’hui qui comme le dit la formule est l’exception qui confirme la règle.

Encore une heure de descente par de grands chemins jusqu’au refuge de Gabas où une gérante sympathique accueille avec chaleur une clientèle hétérogène et cosmopolite de randonneurs et de motards. Je me désaltère d’un miraculeux verre de sirop bien frais.

Tous autour de la grande table dans un gîte presque plein, on se régale au diner d’un excellent couscous qui suscite les compliments intarissables des français mais qui ne semble pas du goût de l’anglais installé en bout de table.

Aïla, José-Maria, Albert et moi, partageons le dortoir froid et humide d’une annexe cachée derrière le refuge avec un autre randonneur et une souris noctambule qui a élu domicile à l’année.

traversee pyrenees