Pyrénées, d’un rivage à l’autre: D’Aulus-les-bains au Mounicou (28)

Col de Coumebière
Col de Coumebière

Lundi 27 juillet

Il me reste de cette journée le souvenir assez vivace d’une belle et longue étape. Mais à quoi tient le fait que la mémoire soit selon le cas, précise ou floue, enrobée d’une impression dominante de bien être, d’ennui, ou de lassitude. Cette étape était belle, certes, mais l’était-elle réellement plus que celle d’hier dont je me souviens avec beaucoup d’approximations ?  C’est une subtile alchimie qui transforme une parcelle de vie en un souvenir marquant: un concert de couleurs, de lumière, de parfums, de sons pour éveiller les sens, des panoramas immenses, espace de liberté infinie, la caresse du vent qui adoucit la brûlure du soleil; L’effort aussi quand il est bénéfice et non supplice. Un concours de circonstances qui amène à une plénitude intérieure.

Et pourtant, cette journée avait commencé sous d’inquiétants et décevants auspices. Dans la montée silencieuse de la forêt d’Aulus qui mène au col de Comebière, un grognement sortant des profondeurs touffues me fait tressauter de frayeur. A deux reprises. Si j’ai douté la première fois qu’il fut question d’un cri animal, la deuxième fois, le scepticisme n’est plus permis. Certes il est loin. Je ne prétends pas avoir entendu l’ours, mais il est si présent dans mon esprit que je ne peux évacuer l’idée qu’il y en ait un qui rôde dans les parages. Mon imagination galope. On a beau dire qu’il ne se frotte pas à l’homme, au pied du mur cette certitude s’effrite un peu. J’ai le choix entre me hâter de quitter la forêt, redescendre, ou attendre d’hypothétiques randonneurs. Mais mon chemin conciliant choisit à ma place par un coude qui tombe à point nommé pour mettre de la distance entre moi et le monstre.

Clarines et cris de bouviers annonce le col de Coumebière. Invite un peu trompeuse. L’image d’une nature pastorale doit s’effacer devant celle d’une route et d’un parking. Mais on oublie vite, dans la montée de la large combe jusqu’à Port de Saleix. L’immensité du paysage noie cette imperfection pour enivrer le regard qui s’enfuit, flottant au dessus des prairies qui s’étendent à mes pieds, jusques aux chaines dentelées couleur de bronze dominées par le Mont Valier enrubanné de blanc.

La montagne, comme une coquette exhale le parfum délicat des bouquets d’œillets roses aux pétales de soie crantés qui se penchent sur mon sillage, mêlés aux herbes hautes parées de diamants de rosée. L’ascension est magique. La végétation devient parcimonieuse sur la crête, et rare à l’étang d’Alate recueilli dans un monde minéral.

Etangs et refuge de Bassiès
Etangs et refuge de Bassiès

Après une marche presque aérienne le sentier bascule sur l’autre versant au somptueux col de Bassiès. Il faudrait ici, être un oiseau pour aller planer au dessus de la mosaïque de lacs hésitant entre le bleu pétrole et le bronze, qui tentent furtivement de s’esquiver au bout de la cuvette, disparaissant plus bas dans une vallée vaporeuse. Oui, il faudrait être un oiseau pour aller frôler les parois lézardées chaussées d’éboulis et piquetées de pins ou survoler les veines torses alimentées des vaisseaux capillaires de la montagne. Mais je ne suis pas un oiseau et n’ai que mes pieds qui ont partie liée à la terre et qui ne peuvent que m’amener, après une descente capricieuse aux rives de ce chapelet d’étangs où attend un comité d’accueil discret et dispersé, composé de pêcheurs et de marcheurs.

Une nuée gonfle dans la vallée au loin, monte, déferle entre les pentes, avance inexorablement face à moi, engloutissant dans un monde flou et inconstant par vagues intermittentes les plans d’eau, les rochers, les pins. En quelques minutes, c’est une autre ambiance, feutrée, confidentielle, un autre charme fait de pastels fondus. Le sentier cherche chaque recoin pour se faufiler entre les promontoires, va se frotter à chaque bouquet d’arbres ou surplomber la surface immobile, glisse parfois sur des roches plates et lisses striées comme la croûte de galettes, avant de partir, comme l’eau,  pour aller mourir dans la vallée de Vicdessos.

Déferlante ouatée
Déferlante ouatée

Les derniers kilomètres de la journée sont étonnants. Nul n’est besoin de disposer d’un pouvoir particulier et pourtant on marche au dessus de l’eau. Le chemin est aménagé sur l’ancien aqueduc, aujourd’hui désaffecté qui alimentait Auzat depuis la haute vallée à Marc. Il est couvert de larges dalles régulières, accroché sur le pan de la montagne, épousant la moindre de ses rotondités. Il se fraie un passage anguleux parmi la forêt, surplombant de plus d’un mètre le sol, comme une allée destinée aux défilés de mode. Le pas sonne creux et entre les interstices on entrevoit au fond de son œil brillant le reliquat de pluie. L’eau indispensable à Auzat provient toujours des mêmes sources, mais s’achemine maintenant par des conduites enfouies.

Les pistes sont brouillées avant la fin de l’étape, les balises indiquant des directions contradictoires et je me retrouve par hasard, au Monicou, superbe petit hameau de pierre qui ne survit que grâce à un antique café et un gîte. Un de ces petits bistrot, qui semble sortir du milieu du vingtième siècle. Une dame plaisante m’accueille, dérangée dans ses activités et conversations d’arrière-boutique où il semble régner une ambiance familiale. Elle s’excuse de me faire attendre un peu le temps de régler un problème.

Accroché au mur, en nuances de gris, la photo ternie d’un vieil homme côtoie le sous verre d’un émouvant poème manuscrit. Un éloge, une reconnaissance au courageux passeur, au juste parmi les justes qu’il était, à l’homme qui, au péril de sa vie pendant la dernière guerre a  conduit en Espagne dans le secret, des juifs, des résistants ou des évadés. Le père de la propriétaire actuelle. Ce même homme, qui une fois la paix revenue, a restauré une maison du hameau pour en faire un gîte d’étape de randonnée. Quelle tristesse qu’il soit maintenant oublié, effacé du topoguide (mais apparemment pas de celui de la haute route) et supplanté par une maison de vacances à proximité qui n’avait pas besoin des itinérants pour survivre. Dommage que l’on y vienne seulement par le hasard d’une erreur.

Ancien aqueduc moquetté d'aiguilles

Ancien aqueduc moquetté d'aiguilles

Hameau du Mounicou

Hameau du Mounicou

 

La tenancière du bistrot me fournit un peu de ravitaillement -pâtes fraîches et œufs- avant de m’accompagner au dortoir. Un homme y est déjà installé et sommeille sur le bat-flanc.

Vers dix neuf heures, une jolie jeune fille exténuée, de type eurasien, arrive lourdement chargée. Le moment du repas est l’occasion des échanges. Elle s’appelle Maria, habite en Belgique et a commencé sa traversée à Luchon. Elle est très volubile, en revanche, l’homme est moins causant, un vrai solitaire qui fait la haute route se déridant tout de même pendant le repas. On partage néanmoins nos vécus, nos projets et nos victuailles. Maria, très portée sur le « bio », insiste pour nous faire goûter ses pâtes à la farine complète et nous concocte à la fin du repas, une de ses infusions insipides confectionnées avec les plantes récoltées dans la journée. Ce petit bout de femme est étonnant d’audace: Partie dans les Pyrénées pour rejoindre un copain qui a abandonné après deux jours communs pour cause de blessure, elle a continué seule, a dormi n’importe où, même au centre des villages sous des porches. (lire la suite)

traversee pyrenees

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