Pyrénées, d’un rivage à l’autre: D’Artigue à Fos (22)

Mardi 21 juillet

Je prends réellement conscience que cette randonnée m’isole du monde des humains. Mes relations avec lui sont de plus en plus ponctuelles et ténues. J’échappe à la civilisation pour arriver dans une autre dimension. Rien ne me relie plus vraiment à ma vie de sédentaire si ce n’est que mes pensées qui me renvoient à mon univers familial. Mon empreinte est légère, fugace et ne laissera pas de trace;  Même le téléphone portable qui refuse de se recharger contribue à me couper du monde.

Je suis nulle part, ne me sentant pourtant pas perdue, ni pesamment seule.

Le coup de semonce météorologique n’aura été que pour la forme: il se sera résumé dans la nuit à quelques éclats lumineux épisodiques et une pluie drue de dix minutes criblant les fenêtres. Ce matin, le ciel est nettoyé, l’air limpide et la température agréable au lever du jour.

Spectacle de la cabane de Saunères
Spectacle de la cabane de Saunères

Artigue signifiant en occitan « pré défriché » est à la ligne de démarcation des forêts que l’on effleure à peine avant de s’approprier les alpages. Je monte à l’ombre du versant frissonnant qui me réserve soudain après un hoquet du chemin le clin d’œil d’un soleil encore tendre qui m’appelle au-delà des sommets.

En haut, on flotte sur ces paysages dégagés qui donnent une vision sur l’infini et une impression de liberté sans limite.

Arrêt à la cabane de Saunères posée sur l’herbe, résidence pour bergers ou randonneurs en perdition, plus étoilée que n’importe quel hôtel de luxe, s’offrant un panorama qui s’échelonne en plans successifs, du vert cru de l’herbe que je foule au gris bleu des sommets affutés de l’horizon et décorés de collerettes de neige, en passant par le vert sombre des versants alentours.

Je suis à la recherche d’une nymphe des montagnes, Ondine la gardienne des troupeaux. J’aurais dû, comme dans les légendes la trouver, assise sur la margelle de l’abreuvoir du Plan de Montmajou, peignant ses longs cheveux blonds. Mais je n’y vois que des moutons agités qui se bousculent en bêlant. De l’éventail du versant, ils affluent de toute part par paquets, dégringolant dans les saignées terreuses hésitantes qui se gravent entre les parterres de callunes et convergent au point d’eau. Je remonte ce flot séquentiel de moutons. Leur crainte qui semble les rendre respectueux les oblige à s’écarter pour me laisser le passage et attendre, silencieusement, le mouvement suspendu, que je sois suffisamment loin pour reprendre leur cavalcade. Dans les Alpes, défendus des chiens patous, je redoutais de les rencontrer. Mais ici, ils me divertissent plutôt.

Au dessus de la montée, je la vois, au loin entourée de ses chiens. C’est indéniablement une fée, mignonne dans sa longue jupe de laine brune et sa chemise à carreaux, appuyée sur un bâton, songeuse. Sous son chapeau de feutre patiné, une chevelure blonde rassemblée en chignon et des joues rougies par le vent.

Il était une bergère
Il était une bergère…

Elle est douce avec ses chiens, leur flattant l’encolure et leur parlant presque tendrement. Elle est surprise que je connaisse son prénom. Je lui explique que je viens du gîte d’Artigue où le propriétaire m’a parlé d’elle.

Les bergères se font rares, jusqu’à maintenant, je n’ai toujours vu que des bergers.

  • Oui, je crois que je suis la seule par ici.
  • Et cette vie vous plait ? Vous êtes jeune. A l’âge que vous devez avoir beaucoup préfèreraient vivre en ville !
  • J’ai vingt et un ans. Oui, cette vie me plait vraiment, la ville ne me manque pas.
  • Vous ne vous ennuyez jamais ? Vous lisez ?
  • Non, je regarde le paysage, je parle à mes chiens et je dois suivre le troupeau. Je suis souvent très occupée, il faut faire parfois beaucoup de chemin pour les rassembler.

Brusquement son regard s’échappe, happé par une scène captivante et singulière.

  • Regardez me dit-elle, des isards !

Une harde bondissante caracole en file indienne au loin. Comme une escouade qui suit aveuglément un chef. Ces animaux donnent toujours l’impression de courir sans effort uniquement pour le plaisir.

On revient au sujet de notre discussion. Je me surprends à lui poser la question que tout le monde me pose habituellement.

  • La solitude ne vous pèse pas ?
  • Non, ça va, j’ai l’habitude.

Je crois entendre un vieux berger qui a derrière lui des dizaines d’année de métier.

  • A part les randonneurs, vous ne voyez pas grand monde !
  • Non, c’est vrai. Ce matin j’ai déjà rencontré un groupe de marcheurs.
  • Vous redescendez souvent voir vos amis ou votre famille ?
  • Oui, maintenant, c’est plus facile qu’avant, car les pistes montent assez haut et sont accessibles en 4×4.

Son visage s’illumine d’un sourire.

  • Mes parents viendront me voir dans deux jours !

Avant de se quitter je mendie l’autorisation de faire d’elle une photo. Elle accepte, rougissante, mais baisse timidement la tête pour la pause.

Reprenant mon chemin, je l’entends derrière moi, crier avec une autorité insoupçonnée des ordres à ses chiens, qui fusent en un instant en direction des marginaux et des fuyards à ramener dans le giron du troupeau.

Ondine du Plan de Montmajou
Ondine du Plan de Montmajou

Avant de commencer ma traversée, on m’avait dit de la Haute Garonne et l’Ariège qu’ils étaient avares d’hébergements et de villages, que la difficulté était supérieure aux autres parties de la traversée, en raison des étapes trop longues et des dénivelées importantes. Mais tous ces obstacles n’en font-ils pas des atouts pour gratifier ces paysages d’une beauté plus sauvage ?

Longtemps le sentier tangue sur la crête qui marque la frontière, brodée sur ma carte par un soigneux point de croix, ponctué de bornes de pierre qui hérissent chaque sommet. Pyrénées désertiques, à perte de vue, aucun village, aucune présence humaine. Les prédictions étaient exactes, les randonneurs boudent cette partie.

Fos, est le terminus de la journée, en fond de vallée; il faut descendre dans des forêts, mille cinq cents mètres de chute sur un parcours qui accumule les coudes et les épingles à cheveux à la recherche de ponts et de gués dans la chaleur moite de l’aisselle de la montagne.

Je rencontre au moment d’une halte, le randonneur le plus original qu’il m’ait été donné de voir : alors que je mange, derrière moi, je sens planer une ombre. Silencieuse. Je me retourne surprise. Et subitement apeurée à la vue d’un énorme chien noir harnaché d’un sac à dos ou plutôt d’un bissac qui renifle consciencieusement mes victuailles étalées autour de moi. Son maître arrive, rappelle à l’ordre son compagnon indélicat qui voulait déjà s’inviter à ma table.

  • C’est pratique pour partager le paquetage !
  • Chacun se charge de ce dont il a besoin. Lui, il transporte ses croquettes.

On dit qu’un homme averti en vaut deux, mais la recommandation du topoguide n’était pas suffisante. En fin de parcours, le chemin entièrement dallé est en permanence glissant. Evidemment, d’un pied prudent, on teste une pierre pour vérifier la véracité de l’information. Eh oui, même la plus performante des semelles ne peut s’y agripper quand la pente s’accentue. Chaque pas requiert la plus grande attention, et malgré toutes les précautions, je glisse et tombe assez douloureusement. En évoquant, par la suite ce passage avec d’autres randonneurs, je m’apercevrai que tous ont essuyé les mêmes déboires.

Ce bout de chemin crispant tombe sur la Garonne. Comment ce fleuve si jeune, né à peine plus haut derrière la frontière espagnole peut-il avoir déjà des habitudes de vieux ? Large et discipliné entre des berges rectilignes bétonnées, il s’écoule tel un canal obéissant, lentement, presque sans un remous, triste, fade, sans vie dans une vallée évasée. Il semble être la création d’un paysagiste sans talent. Quel contraste avec les petits torrents bondissants et frais croisés quelques heures plus tôt !

Fos, n’a rien de très attirant. J’avais prévu d’aller jusqu’à Melles, mais l’unique hôtel ne répondant pas au téléphone, je n’ai pas voulu m’aventurer.

Le gîte de Fos est un camp franco-allemand d’adolescents bruyants. Une vingtaine de jeunes, vautrés devant l’entrée, jouant aux cartes dans la pièce commune ou chahutant dans les escaliers.

On m’attribue un dortoir particulier, pour ma plus grande satisfaction car je n’aurais pas voulu subir les discussions et blagues de potaches en délire. Je les observe silencieusement, attablée dans la salle à manger devant mon journal de randonnée. En les voyant évoluer, chaque jeune étant inséparable de son groupe ethnique et ne se mélangeant pas aux autres, je me demande quel est l’intérêt de ce genre d’échanges. Ils auront probablement appris peu de chose les uns des autres et fait d’insignifiants progrès dans l’autre langue au terme de leur séjour. Comme le reste du temps, pour le dîner, les allemands et les français sont installés à des tables différentes.

Les responsables veillant au respect du repos de tous les résidents, les éclats de voix se calmeront relativement tôt dans la soirée.

Cependant, je n’ai guère dormi : sous le toit la nuit étouffante sera particulièrement pénible. (lire la suite)

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