Pyrénées, d’un rivage à l’autre: Prologue

lundi 29 juin

Et il n’est rien de plus beau que l’instant qui précède le voyage,

l’instant où l’horizon de demain vient nous rendre visite

et nous dire ses promesses.” (Milan Kundera)

A peine le dernier jour de travail achevé, je saute dans le train…

Je ne pouvais pas trouver en France de point de départ de randonnée plus éloigné: je pars pour le pays des palombes aux antipodes de celui des cigognes.

Strasbourg, midi. Le train démarre timidement. Après une percée assez tranquille des Vosges, il prend son élan et se lance vers Paris ne concédant que quelques arrêts en rase campagne.

Jamais encore je n’ai autant brulé d’impatience à me confronter au chemin, même lors de la traversée nord-sud de la France en 2008 le long de la frontière orientale, parce qu’aujourd’hui je sais ce qui m’attend : l’envoûtement des paysages splendides, l’exaltation de la découverte, l’ivresse de l’inconnu mêlée d’une légère appréhension, le bien-être accordé par l’effort ; Je suis curieuse de mettre des images sur ces cartes austères qui font virevolter pour des raisons qui semblent toujours un peu mystérieuses sur le papier les chemins de traverse.

Marin de la terre, à contre-courant des navigateurs qui partaient à la conquête du nouveau monde, j’irai d’une mer à l’autre, de l’occident à l’orient sur une sente balisée ; je ne me sentais pas assez hardie pour envisager la haute route, moins sportive, plus rapide mais exigeant d’autres qualités : Pouvoir s’orienter en toutes circonstances et transporter un sac suffisamment chargé pour vivre en autonomie. De plus, je ne voulais pas d’une solitude absolue vécue le plus souvent sur des crêtes dépouillées avec pour seules rencontres quelques bergers ou randonneurs clairsemés. Il me faut l’alternance des paysages, la chaleur des gîtes et des refuges, le charme des petits villages et hameaux, les amitiés éphémères des rencontres de passage. Il me faut toutes les dimensions de la montagne: elle, ceux qui y vivent et ceux qui viennent comme moi la visiter.

Antipodes de l’hexagone

Paris. Changement de gare. J’affronte la touffeur des rues, le tumulte de la circulation et les relents de goudron cuit par le soleil juste le temps de trouver un sandwich avant de m’engouffrer dans le métro surchauffé, direction gare de Montparnasse.

Attente. Installée sur un banc j’assiste au spectacle des vies qui se croisent.

J’embarque dans mon deuxième train, clone du premier, doué des mêmes performances. Il file à grande vitesse à travers une plaine un peu insipide, éventre avec fureur une multitude de petites gares qui n’ont même pas le temps de livrer leur nom.

Je médite et me projette dans mon futur proche en consultant distraitement le topoguide que j’utiliserai demain, somnole de courts instants ou laisse mon regard vagabonder sur les paysages qui défilent jusqu’à ce qu’un détail capte l’espace de quelques secondes mon attention.

Un rêve est un feu qui nait d’une simple étincelle. Longtemps il couve, relégué au fond de sa conscience, contrarié par les obligations du quotidien ou des convenances. Parfois un souffle d’audace ou une bouffée d’envie l’attise au point de l’enflammer et le rendre inéluctable : le rêve impalpable devient alors projet tangible.

L’enchantement consenti par ma randonnée entre Wissembourg et Menton a été cette étincelle. Il me semblait évident que cette longue aventure ne pouvait rester sans suite. Aussi, à peine avais-je posé mon sac que l’idée d’une autre itinérance germait dans ma tête. Les Pyrénées, alter ego des Alpes s’imposèrent presque immédiatement. Tout de ce qu’elles me proposaient me séduisait : la longueur du parcours, la majesté des paysages, la difficulté qui semblait à ma portée.

Ce n’est pas seulement l’acte de marcher dans des endroits magnifiques qui m’exalte. C’est aussi l’envie de vivre quelques jours ou quelques semaines une autre vie que je me forge dans un monde idyllique au fil d’un chemin qui m’entraine dans une histoire écrite à la semelle de mes chaussures. Je veux un récit où chaque paragraphe me pousse sans concession vers le suivant, et c’est pourquoi mes projets me portent moins vers les randonnées en étoile où l’on passe d’un sentier à l’autre sans cohérence revenant chaque soir au point de départ comme si l’on revenait inlassablement au début du même chapitre.

Je suis troublée comme pour un rendez-vous amoureux, une fébrilité qui m’empêche de me concentrer sur ma lecture et prendre goût à mon casse-croûte.

Le désir de mener à bien cette aventure ne suffit pas à balayer tous les doutes. Je suis décidée, enthousiaste mais un peu incertaine quant à l’issue. Un peu plus confiante néanmoins que la première fois car j’identifie à présent les obstacles qui pourraient m’arrêter. La randonnée est longue, la montagne est exigeante, imprévisible et la météo parfois contrariante. J’ai confiance en mes capacités, ma résistance et ma détermination même si je sais que le corps a ses faiblesses et ses limites. Mais il faut si peu pour devoir renoncer. Des conditions climatiques extrêmes, le manque de temps ou une blessure. J’en ai fait l’amère expérience il y a peu de temps avec une malheureuse ampoule qui à elle seule décida de faire avorter une randonnée après quelques jours.

Le train si pressé au début, semble s’essouffler, accumule maintenant les arrêts, en ajoute même. J’effleure rapidement un petit bout de France que je ne connais pas,  la forêt landaise localement ravagée par les dernières tempêtes, des portions de côte où s’agglutinent villas et immeubles cossus se dorant sous un généreux soleil encore haut dans le ciel qui embrase l’océan.

Et puis soudain au hasard d’un méandre de la voie s’encadre dans ma fenêtre l’horizon barré du rempart dentelé gris ardoise des Pyrénées qui déchiquette le ciel hyalin. Le rêve devient réalité.

« Hendaye, Hendaïa ! » annonce le haut-parleur. Une touche d’exotisme à la saveur hispanique, un nom merveilleux pour commencer une aventure.

Le train déverse sur le quai sa cargaison de touristes et randonneurs qui se coule dans le hall avant de s’égayer sur la place de la gare.

Il est plus de 21h, et je devrais dès à présent, si tout se passe comme prévu ne devoir pour progresser dans ma traversée que compter sur mes pieds.

C’est promis, après cette course effrénée qui m’a permis de couvrir plus de mille kilomètres en une seule demi-journée, je prendrai le temps à la lente cadence de mon pas, de savourer une distance à peine moins longue …

A peine moins longue… mais terriblement démesurée maintenant que je me trouve confrontée à l’épreuve de la réalité. Ce qui semblait possible il y a quelques jours, confortablement installée dans mon quotidien avec pour seul risque le rêve, devient si aléatoire à présent.

Au sommet d’une volée de marches, serré entre les façades de maisons défraichies, mon petit hôtel m’attend. La réception est envahie de groupes de randonneurs qui partent pour Saint Jacques de Compostelle ou en reviennent. Etrangère à leur itinéraire, je n’éprouve pas le besoin de me mêler à leur conversation pendant que j’attends ma clé. Je monte ensuite sans tarder poser mes affaires dans ma chambre avant d’aller m’installer sur la terrasse d’un snack à proximité pour grignoter un peu. A cette heure, je ne peux faire la fine bouche, on me réchauffera une tartelette aux poireaux congelée industrielle. Je mange dans la douceur du crépuscule au milieu d’estivants qui semblent se jouer de la montre pour vouloir prolonger encore longtemps la soirée.

Nuit calme et insomnie coutumière… (lire la suite)

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