Pyrénées, d’un rivage à l’autre: Du Chalet de Kaskoleta au col de Bagargiak (7)

Lundi 6 juillet

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Il me faut un temps fou pour préparer mes affaires. Je suis presque toujours la dernière à partir et pourtant, c’est moi qui ai le plus petit sac. Il est vrai que plus il est petit, plus il faut déployer d’astuces pour y faire tout entrer. Aucun angle mort, aucune poche ne doit être oubliée : les effets s’emboitent, s’empilent, se moulent les uns aux autres sans laisser le moindre interstice. D’ailleurs le contenu est tellement adapté au contenant, que s’il me manquait, ne serait-ce qu’un pantalon, je m’en apercevrais en le bouclant.

Montée sur la croupe d'Ithurramburu
Montée sur la croupe d’Ithurramburu

Mais, depuis deux jours, je ne suis plus la lanterne rouge. Ce sont à présent les deux jeunes, Juliette et Maxime qui ferment la marche.

Je pars, décidée à ne plus m’intéresser à cette météo que j’ai tant suppliée secrètement sans résultat, cette coquette qui a ses vapeurs et ses caprices. Ce matin, indifférente à ses états d’âme, je visse sur ma tête mon chapeau resté plié depuis tant de jours qui s’ennuyait au dessus de mon sac.

Je monte résolument, invitée par quelques petites sentes énergiques à courcircuiter les larges coudes d’une piste paresseuse qui va se perdre au loin. On gagne ainsi la croupe d’Ithurramburu, avant de redescendre en fond de vallée pour remonter par des prés hérissés de rochers escarpés et de la forêt jusqu’au col d’Irau. Il fait partie de ceux qui me déçoivent. Pas pour son panorama, certainement grandiose par beau temps mais pour l’ambiance qui y règne. Lorsqu’on traverse des paysages indomptés, on s’imagine que pour atteindre le haut de la côte le seul chemin est celui sur lequel on grimpe. Alors, quelle frustration, quand à l’arrivée on découvre, qu’une route goudronnée vient s’y vautrer, investie à journées faites de la garde de voitures en attente. Bien sûr, je sais que tout le monde veut profiter du progrès, à commencer par ceux qui habitent la ferme à deux pas de là, pour se rendre rapidement à la ville sans être balloté des heures sur des chemins impossibles, ou faciliter la venue de touristes motorisés aguichés par la pancarte clouée au mur « Vente de fromages» repartant souvent avec un échantillon de la savoureuse production artisanale. Ce n’est pas la malheureuse poignée de marcheurs qui pourra à elle seule permettre d’arrondir les fins de mois !

Un beau troupeau de brebis pâture à proximité de la maison. Si l’on y fait du fromage, il y a du lait. J’adore le lait et suis curieuse de connaître le goût de celui-là. Durant ma traversée de la France, des Vosges à la méditerranée même au milieu des alpages, je n’ai eu l’occasion de ne boire qu’une seule fois du lait frais. Son goût si différent du breuvage industriel aseptisé en briques m’a rappelé celui de mon enfance. Chez nous, était instauré une sorte de rituel : tous les jours, à tour de rôle, l’un de nous se rendait à la ferme peu après l’heure de la traite du soir, chargé d’un ou deux bidons en fer blanc. La paysanne à l’aide d’une grande louche prélevait dans un seau le lait encore tiède et d’un geste habile remplissait nos récipients. En ce temps-là on ne s’inquiétait guère des microbes, on ignorait jusqu’au nom des maladies qu’ils pouvaient transmettre.

Alerté par les aboiements furieux d’un chien cantonné derrière un grillage, un homme, assez jeune sort de la maison.

  • Bonjour. Je vous aurais volontiers acheté un morceau de fromage, mais j’en ai déjà pris au gîte ce matin. Mais j’aimerais bien goûter du lait de brebis, je n’en ai jamais bu. Pouvez-vous m’en vendre un peu?
  • On ne traie plus les brebis parce qu’elles sont en saillie et vont mettre bas en novembre. On a fait la dernière traite il y a huit jours.
  • Oh, dommage ! C’est encore plus difficile de trouver du lait cru en montagne qu’en ville.
  • Pourquoi, vous en trouvez en ville ?
  • Parfois oui, dans les magasins “bio”.
Le berger du col d'Irau
Le berger du col d’Irau

La discussion s’engage sur son métier et sur sa vie ici. Il n’est pas du coin. C’est un berger sans terre : la maison lui appartient mais il loue le terrain pour y faire paître ses bêtes. Un beau troupeau en vérité : des têtes noires, aux pattes tout aussi noires, mâles et femelles cornus. Avant, il était berger dans les Ecrins où il gardait durant l’estive mille cinq cents à deux mille bêtes.

Cet endroit lui a tellement plu qu’il a voulu monter son affaire. Mais ici on élève les brebis pour le lait, pas pour la viande. Il ne faut donc pas se contenter de les garder, il faut également les traire et confectionner le fromage. Obligation dans ces conditions de limiter la taille du troupeau et de le laisser à proximité d’une salle de traite.

Il est enthousiaste et plein de projets. Il voudrait pour compléter son revenu, ouvrir une table paysanne et peut-être y adjoindre une yourte pour accueillir les randonneurs.

  • Ça serait une très bonne idée ! lui répondé-je. Au pays basque, la répartition des gîtes sur le parcours ne permet pas de moduler les étapes. Elles sont soit trop courtes, soit trop longues. La distance depuis Saint Jean, en ferait une journée de marche idéale.

On discute encore de choses et d’autres jusqu’à ce qu’un petit bout de chou de deux ans, apparaisse sur le pas de la porte pour rappeler le berger à ses obligations par un “Papa !” exaspéré.

Quai des brumes

 

Un peu de piste, puis une ascension. Pour aller où ? Au royaume des aveugles ! Les bornes de pierre du sommet me rattachent à un chemin sans futur posé sur l’herbe, étanche aux sons et aux images.

Solitude absolue, dans un monde figé sans dimension où tout signe de vie semble se dissoudre, jusqu’à mon ombre qui depuis une éternité m’a abandonnée.

Pas feutré qui foule une herbe muette, complice du silence à peine troublé par le frottement cadencé du sac à dos sur le coupe-vent.

Détermination vacillante. Il faut une sacrée dose de détachement pour continuer à garder le moral et chasser les doutes sur le courage qui risque de me manquer un jour ou l’autre si je continue à nourrir ma randonnée à la purée de pois.

Ne pas me laisser submerger et sortir l’arme secrète, celle qui illumine mon univers intérieur : la musique. Mon baladeur distille sous les rebords de mon chapeau mouillé des airs qui m’ouvrent les yeux sur de chauds souvenirs ensoleillés. Je m’envole avec Max1 sur les premiers contreforts du massif de la Chartreuse, flotte plus haut que les crêtes du gazon du Faing avec Kadjiro et Grace2 et plane au dessus du lac bleu de la Vallée des Merveilles en compagnie d’Estrella3. Étonnamment, sans que je sache pourquoi certaines mélodies du répertoire me rappellent des lieux précis et inoubliables qui font renaître à chaque fois les mêmes émotions.

Je passe sans les voir les Cromlech’s et le sommet d’Occabé, ces toponymes aux sonorités si étranges qui me faisaient imaginer des paysages d’Irlande ou d’Afrique en consultant ma carte. Elle ne m’avait qu’à moitié trompée: pour l’Irlande, on n’en est pas bien loin. Quant à l’Afrique …

Dans ce no man’s land cotonneux, sécrétés par le vide deux fantômes indécis, épouvantails inutiles semblant issus d’une génération spontanée, viennent à ma rencontre. Brefs conciliabules, concentrés de déceptions, informations et encouragements avant de se tourner le dos et repartir dans nos néants respectifs. Ils font la traversée en sens inverse par la haute route. Mais aujourd’hui, inutile de vouloir rester sur les crêtes non balisées. Ici ou ailleurs, c’est la même monotonie obstruée.

Près du sommet d'Occabé
Près du sommet d’Occabé

En fond de vallée, le chalet Pedro, sous de la chape de brume et dans le froid est déserté des touristes. Triste et esseulé. Une pancarte annonce sans ambages que le pique-nique est interdit en terrasse. Mais comme aujourd’hui, aucun client ne semble se profiler le patron s’est laissé convaincre d’autoriser Albert et le trio berrichon, arrivés peu de temps avant moi à sortir les sandwiches, sentant bien que cette solution serait la maigre consolation d’encaisser au moins le prix de quelques bières et cafés. Je me joins à eux ajoutant à mon casse-croute une garbure copieuse, qui tient cependant plus de la soupe aux choux ordinaire que de la délicieuse spécialité de la région.

Nous repartons tous ensemble sous ce ciel qui suppure, discutant abondamment, comme chaque fois que le décor tourne à la dérobade.

Une départementale, un petit lac éploré, une montée dans une forêt qui s’égoutte, puis sur le plateau, le brouillard tenace, incontournable, désolant. Nous sommes des naufragés aveugles à la dérive, avançant jusqu’à trouver un rivage, un panneau, un carrefour. Annoncés par ses clarines, un troupeau surgit de nulle part poussé par un couple de paysans. Des chevaux aussi. Puis une route et les chalets d’Iraty du col, un clone de constructions habillées de bois arrimées à un carrefour.

Le gîte identique à tous les autres bâtiments est neuf, spacieux et doté de toutes les commodités. Nous croisons dans l’entrée Anita et Julien, sur le point de repartir. Il leur faut bien du courage pour aller planter la tente sur cette éponge au milieu de ce bain de buée. Libres de s’arrêter où ils le souhaitent, ils prendront de l’avance sur la troupe assujettie aux hébergements et je ne les reverrai pas. Leur au revoir est un adieu.

Le poêle de la salle commune ronronne, entouré des chaussures gorgées d’eau et du linge suspendu sur le moindre centimètre d’étendage, à coté d’une montagne de pelotes de papier journal laissées par les randonneurs précédents.

L’allemande est déjà là, préparant silencieusement son repas. Je m’installe à sa table pendant qu’elle mange, peut-être pour redorer un peu l’image du français en groupe, incapable se s’ouvrir et d’apporter un peu de chaleur à l’étranger solitaire.

Elle n’est pas allemande, mais helvétique et habite Zurich. Elle a commencé à Hendaye et devra s’arrêter le 16 juillet. Elle me parle en très bon français de ses randonnées solitaires en Suisse, Nouvelle Zélande et Australie.

Juliette et Maxime arrivent les derniers, bien mouillés comme nous tous.

Tout un petit monde se sèche, se restaure, discute, croisant ses expériences, évoquant ses difficultés, ses déroutes et ses regrets. C’est le point de jonction de la traversée balisée et de la haute route pyrénéenne : le vécu sur les deux itinéraires est différent.

Dans la petite épicerie qui semble végéter, on trouve presque tout ce que l’on veut pour constituer un pique-nique ou faire de la cuisine rapide. La jeune femme qui tient le commerce me dit qu’ici le brouillard est légendaire, et qu’il a valu au Col de Bagargiak le surnom de “sac à nuages”.

L’office du tourisme avait spécifié à Manuel qu’il fallait réserver au restaurant pour manger le soir. M’ayant invitée à me joindre à eux, dès notre arrivée, il retéléphone pour rectifier la réservation, annonçant que nous serons quatre et non trois comme il l’avait précisé précédemment. Nous nous attendions à une salle comble. Mais vers vingt heures quand nous arrivons, elle est déserte. La carte est réduite et le menu sans grande originalité : poulet-frites.

Mais ce n’est pas tant ce qu’il y a dans l’assiette qui compte, mais le climat qu’on y fait régner autour.(lire la suite)

Borne explicite

Borne explicite

Jean Charles: La randonnée, c'est bien, mais pas à trop forte dose

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Albert qui peine sous le poids du sac

Albert qui peine sous le poids du sac

Manuel, grand sourire... Une vraie publicité pour la randonnée et derrière Jean Luc

Manuel, grand sourire… Une vraie publicité pour la randonnée et derrière Jean Luc

 

traversee pyrenees

  1. “Il est libre Max” d’Hervé Cristiani []
  2. “Kadjiro et Grace” d’Armand Amar musique du film “La piste” []
  3. “Estrella” de Kitaro []

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