Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De Saint Jean Pied de Port au Chalet de Kaskoleta (6)

Dimanche 5 juillet

 

Pluie du matin n’arrête pas le pèlerin

Une goulée d’air, de même qu’un aperçu du ciel s’impose pour commencer la journée et se débarrasser de cet air vicié qui encombre les poumons. Sous la fenêtre défilent déjà les premiers marcheurs matinaux silencieux, plus pèlerins que jamais, bossus sous leur cape de pluie remontant la rue d’Espagne déserte d’un pas lent et régulier. Ils ont l’air écrasés par la brouillasse.

Troupeau serpentin
Troupeau serpentin

Dans la chambre, certains sont déjà debout, préparant discrètement dans l’obscurité leur sac avant de disparaitre dans le couloir, trahis par le craquement du plancher. Puis les uns après les autres les lits sont remis en ordre, les affaires rassemblées dans des froissements de nylon et de plastique. Les lieux se dépeuplent pour ne laisser que deux dormeurs acharnés. Tout un petit monde international d’asiatiques, d’espagnols, d’anglais, d’allemands et autres se croise silencieusement dans les couloirs pour finir dans la cuisine qui selon le principe des vases communicants se remplit au fur et à mesure que les dortoirs se vident ; Il faut sauter sur une place dès qu’elle se libère. La majorité fait le chemin de Saint Jacques, ceux qui traversent les Pyrénées font exception. Ici, on ne parle pas de son parcours, contrairement aux gites précédents, probablement parce que personne ne se connait et ne se comprend dans cette tour de Babel. Pour beaucoup, à ce que je crois comprendre, c’est un début ou une reprise.

Je demande à mon voisin où le mènera l’étape d’aujourd’hui.

  • Roncevaux, si j’ai le courage me répond-il, c’est l’étape la plus difficile … mille quatre cents mètres de dénivelée !

Beaucoup plus que moi qui en totaliserai à peine la moitié. J’apprendrai plus tard de la bouche d’Albert qui l’a déjà fait, que de nombreux pèlerins partagent l’étape en deux et prennent la route goudronnée.

Devant “le chemin vers l’étoile”, nos routes se séparent : Francine et Renaud vont chercher leur voiture, alors que je remonte à contre-courant le flot des jacquets jusqu’à Notre Dame du Bout du Pont où je veux, par simple curiosité entendre le début de la messe en basque, guidée non par la foi mais l’envie d’entendre ces polyphonies si ensorcelantes.

Derrière une assistance nombreuse, j’attends debout, le sac sur le dos à l’ombre d’un pilier. Un petit homme -un bedeau peut-être, s’il en existe encore ?- s’approche de moi et me chuchote à l’oreille :

  • Vous allez à Compostelle ?
  • Non.
  • Vous en revenez alors ?
  • Non plus, je fais mon Compostelle à moi, la traversée des Pyrénées.

Il semble déçu et se tait.  Et encore s’il savait que moi, l’agnostique je ne suis venue que pour les chants, que je ne fréquente les églises que pour leur musique, leur architecture ou leur âme, et que je n’y ai jamais rencontré Dieu.

Il faut dire que les marcheurs à la coquille ne sont pas légion sous la nef ; je n’en vois que deux. Tant de randonneurs à des draper dans leur statut de pèlerin et si peu dans les églises !  Le pèlerinage n’était-il pas auparavant un voyage effectué dans un lieu saint à des fins religieuses et dans un esprit de dévotion ? Que ce mot a été galvaudé !

L’église est remplie, et la gente masculine abondamment représentée. Après quelques sermons en basque, comme une déferlante les harmonies graves et amples enflent, s’enchaînent, se fondent à l’écho, réchauffant le berceau de la voute vibrante.

Ces cantiques sont d’une beauté émouvante passagèrement sabotés par la voix de stentor d’un curé doté d’un micro qui hélas chante faux.

Il me faut aller, laisser ce nœud de transit où se sont croisés dans l’indifférence les marcheurs pour Compostelle et les ceux qui vont d’ouest en est. Après la petite ondée matinale, le ciel menaçant devient hésitant, presque conciliant, mais il n’ira pas jusqu’à laisser filtrer le soleil en ce début de journée.

Sans les quelques faits un peu marquants, je n’aurais certainement à présent aucun souvenir des premiers kilomètres de la journée : la campagne est fade presque ennuyeuse, d’un vert uniforme, à perte de vue. Sans éclat, sans fantaisie, sans audace. Un lavis monochrome. Je suis au creux de la vague de la floraison. Celle du printemps depuis longtemps s’est évanouie, celle de fin d’été encore en bouton.

J’hésite à Caro, et je ne sais pour quelle raison je perds mon chemin un peu plus loin. De la distraction certainement. Pour ne pas vouloir revenir sur mes pas, je m‘enfonce dans une forêt, coupe dans des prés, au hasard, traverse des marécages, consultant de temps à autre ma boussole pour m’assurer que je progresse dans la bonne direction. La petite ornière que je suis est sculptée du dessin de semelles inconnues et vagabondes. Elle mène forcément quelque part, à une maison, un hameau ou une route, les hommes ont toujours un but, un point de chute. Je finis par retrouver le chemin d’où je m’étais évadée et je saurai par la suite que ma bévue m’a permis d’échapper à un molosse en liberté qui gardait une ferme bordant le sentier.

Verte harmonie au soleil rasant
Verte harmonie au soleil rasant

Estérençuby niché au fond d’une cuvette, point de jonction de la route, du chemin et de trois rivières est la césure incontournable de l’étape. Anita et Julien ont étalé leur tente mouillée sur la balustrade de la place de l’église qui domine le village et apostrophent de loin le reste du convoi qui se reconstitue autour d’une bière ou un soda à la terrasse du bistrot bordant le bitume. Albert est déjà là. Je m’installe à sa table, peu avant l’arrivée des trois mages, Jean Charles, Jean Luc et Manuel. Chacun relate sa nuit à Saint Jean. Mes compères ne tarissent pas d’éloges pour leurs gîtes respectifs, propres et conviviaux et leurs repas de la veille.

A la table d’à coté vient s’installer un jeune couple que je reconnais : ce sont les deux lève-tard de la chambrée que je croyais sur le chemin de Compostelle. Ils participent timidement à la conversation. Le jeune homme résume avec beaucoup de philosophie son impression sur “Le chemin vers l’étoile” : “ J’ai trouvé cela très drôle. Plus c’est sordide et plus j’aime ça !”

On repart en groupe, pour la route de Phagalcette. Et comme chaque fois, les paroles profuses combattent l’attention et le souvenir de quelque détail que ce soit est à présent impalpable. J’ai presque tout oublié de cette partie du parcours, je me rappelle seulement nos rires et discussions qui s’interrompaient lors des montées, notre contentement à voir le ciel se dénuder un peu, l’alternance de pistes et de macadam, mais dans quel ordre et sur quelle distance ?

Il a fallu qu’un terrible coup de pompe me cloue sur place, une heure avant d’arriver au Chalet de Kaskoleta, terme de l’étape pour que les derniers kilomètres de la journée ne tombent pas aux oubliettes. Une hypoglycémie à m’inonder de sueurs froides, me secouer de tremblements et déclencher une boulimie inextinguible. Je tranquillise mes coéquipiers leur assurant que je suis coutumière du fait et que je sais gérer le problème. Dans vingt minutes, tout sera rentré dans l’ordre. Mais je dois m’arrêter et manger. Manger n’importe quoi. Et vite !

Mon escorte continue, pendant que je m’assoie pour engloutir mes restes de casse-croûtes.

Apaisée, je reprends ma route, un timide soleil appuyé sur l’épaule qui me réchauffe doucement la nuque. La solitude et la lumière caressante de fin d’après-midi m’ont redonné la vue. Et l’émotion. Devant moi le dos des collines dodues irradié par les rayons obliques s’illumine du vert cru des prés et de l’or des chaumes sertis de l’émeraude des forêts. Et semées sur cet écrin de velours ouvert sur un ciel encore incertain, les fermes comme des perles de nacre.

Le gîte se pavane comme une star en haut des marches sous les feux de la rampe, seul au milieu des prairies qui lui déroulent le tapis de verdure.

La salle à manger bruyante est comble, des convives traînent encore devant une table ravagée, encombrée de verres vides, de cadavres de bouteilles et de plats refroidis largement entamés. Sur la terrasse d’autres clients terminent également leur repas. Albert et le trio sont attablés à coté.

Chalet Kaskoleta
Chalet Kaskoleta

Puis, l’agitation fait place à l’accalmie reposante où chaque randonneur se partage entre les petites tâches quotidiennes et la nécessaire oisiveté couronnant une journée où le corps n’a eu d’autre choix que d’obéir à la volonté d’avancer.

Longtemps après tout le monde, une marcheuse arrive. Elle explique à la patronne dans un français teinté d’inflexions germaniques comment hier à Estérençuby, le visage bouffi comme Elephant man, elle a dû retourner à Saint Jean, perdant ainsi une journée, pour trouver un médecin. Dans le gîte où elle avait passé la nuit précédente elle avait partagé son lit avec des punaises qui l’avait copieusement agressée provoquant une réaction allergique d’ampleur. Le gîte-même qu’Albert avait tellement encensé !

La maîtresse des lieux est agréable et sait créer avec son éloquence joviale rehaussée de l’accent du sud-ouest et ses préparations culinaires une ambiance conviviale autour de la table. Au noyau parti d’Hendaye, s’ajoutent d’autres coreligionnaires qui ont démarré ce matin de Saint Jean. Encore une assemblée cosmopolite, mais plus ouverte au dialogue : un anglais enjoué, Peter qui parle abondamment, un espagnol silencieux qui saisit au vol quelques mots de français, les deux jeunes rencontrés à la terrasse d’Estèrençuby qui écoutent avec intérêt nos anecdotes de début de randonnée.

L’allemande paraît taciturne, reste en retrait et mange à part ce qu’elle se cuisine. Il faut avouer qu’Albert n’a pas facilité son intégration, lui répondant assez sèchement au cours d’une discussion relative à l’occupation des lits. Et pourtant, ils étaient faits pour s’entendre, parlant tous les deux parfaitement l’allemand.

Le soleil s’enfonce derrière les crêtes, remontant le chemin que j’ai parcouru comme s’il voulait aller illuminer mon passé. (lire la suite)

 

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