Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De Saint Etienne de Baïgorry à Saint Jean Pied de Port (5)

Samedi 4 juillet

 

“La terre promise est toujours  de l’autre coté du désert.

Henry Havelock Ellis

 

Ce matin encore le ciel pleure, mais pas de joie. Et gronde aussi. Une vilaine petite colère qui dissuade de sortir des draps. Je prends mon temps pour plier mes affaires et manger en discutant avec l’athlète qui semble encore moins pressé que moi. Il met une dernière main à ses emplâtres et se prépare nonchalamment quand je démarre. Je sais qu’il mettra peu de temps à me rattraper ainsi que tous ceux qui me devancent.

J’avais cru à un orage rédempteur, régénérant un azur un peu oublié. Mais il n’en est rien, il n’y a pas de ciel : Il est au-delà d’une vapeur grise, opaque et lourde qui infuse la nature reconnaissante. J’avance sans lanterner : le spectacle n’est pas au rendez-vous, le regard se heurte aujourd’hui encore à une finitude étriquée.

Pont romain de Saint Étienne de Baïgorry
Pont romain de Saint Étienne de Baïgorry

Je me demande ce qui me pousse à avancer dans ce vide…L’espoir ? Probablement le même que celui qui talonnait les navigateurs perdus dans l’immensité uniforme, ressuscité à la vue de goélands annonciateurs d’une terre attendue et récompensé au petit matin par la ligne ténue d’un rivage esquissé à l’horizon. Dans l’immédiat, ma terre promise, à moi, c’est un carré de ciel bleu, une mer déchainée de prés et de forêts à perte de vue gardant au creux des vagues les villages et les troupeaux comme des restes d’écume. C’est le cortège des sommets anguleux au loin, promesse d’avenir. C’est aussi mon chemin qui se dessine devant moi comme un projet auquel je veux croire, et mon sillage comme un souvenir que je veux préserver. Et pour l’heure, le chemin nait et meurt sous mes pieds et le paysage n’existe pas. Demain peut-être…

Soudain, devant moi, une ombre chinoise confuse gesticule. Le brouillard est si dense que je dois m’approcher à moins de vingt mètres pour reconnaitre Jean-Luc, bataillant avec ses vêtements de pluie. Le reste de la troupe est devant, invisible. Je n’entends que ses caquetages et gloussements. Elle se mue progressivement en un bataillon de fantômes avançant de front, armé de ses rires et ses discussions comme s’il voulait faire la nique à cette bruine désespérante.

Courageusement, Julien et Anita quittent le troupeau pour faire la variante par la crête. Espèrent-ils passer de l’ombre à la lumière et aller marcher sur les nuages ?

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Rien n’est moins sûr, mais ils auront au moins la satisfaction de lâcher cette piste terne, l’espace de quelques kilomètres.

La descente nous délivre de notre gangue ouatée. Le plafond est bas, la nature suintante. Vers midi, le groupe essaime, chacun essayant de trouver l’endroit propice où il pourra s’installer pour manger. Je grignote à la va-vite, installée de guingois sur une pierre à peu près sèche avec l’idée d’aller faire une pause confortable dans un bistrot de la Lasse. Pas de chance, les parasols en berne et les tables dépouillées de leurs chaises montent la garde devant un bar tout aussi désert que le reste du village. Tant pis, je continue, il me reste finalement peu de chemin avant d’arriver à Saint-Jean-Pied-de-Port.

D’ailleurs, il est peut-être préférable de ne pas trop s’attarder, puisque je n’ai pas davantage réservé pour cette nuit que pour les précédentes. Ce n’est pas ce maigre équipage embarqué dans la traversée des Pyrénées qui remplira les gîtes, mais la marée de jacquaires pour qui cette étape est incontournable.

Je n’ai pas beaucoup envie de perdre mon temps à chercher un gîte. Je veux aller poser mes affaires, prendre une douche et sortir visiter la ville. À la première autochtone, qui se reconnait facilement parce qu’elle ne porte ni sac à dos, ni short et appareil photos et qu’elle semble se diriger sans hésitation, je demande où je peux trouver à me loger pour la nuit. Elle m’accompagne et me laisse devant une entrée si discrète que je serais passée à coté sans l’apercevoir. Peut-être aurait-il mieux fallu ! L’enseigne est un poème à elle-seule  “Le chemin vers l’étoile”. On est saisi de doute quand on est avalé par le long couloir obscur pensant qu’on est entré par erreur dans une baraque foraine de train fantôme. On s’attendrait presque au passage à être assailli par de monstrueux vampires ou chatouillé par des squelettes secoués d’un rire satanique. On débouche ensuite dans un hall sombre dont le charme étouffe sous un désordre indescriptible. Derrière une table embarrassée de livres, cahiers, tampons, stylos et autres babioles hétéroclites, une allemande ou hollandaise (dont je ne peux identifier avec exactitude l’accent), attend le chaland en lisant pendant qu’un gamin dans une alcôve, l’œil rivé à l’écran de son ordinateur s’exerce devant un jeu vidéo.

L’accueil est plus que chaleureux, il est enveloppant.

“Mais, bien sûr qu’il reste des places à cette heure-ci. Avez-vous votre crédencial pour que j’y mettre le tampon ? Souhaitez-vous manger parmi nous ce soir ? Venez, je vais aller vous montrer la chambre et le reste ”

Plus moyen de reculer, le piège se referme !

Une couchette bien gardée
Une couchette bien gardée

Chambre ou dortoir ? La question reste entière : Pour ce qui concerne la surface on peut effectivement parler de chambre. En revanche, pour ce qui est du nombre de lits superposés, c’est indéniablement un dortoir. Je choisis la meilleure place, un avant gout de paradis : un lit à l’étage inférieur, sous la protection d’un beau et grand crucifix et à mon chevet l’œil bienveillant des statues d’une Sainte Vierge et de deux Bernadette Soubirous.

Si l’on monte d’un étage, c’est “Le chemin vers les toilettes ”, en tout et pour tout une douche et un WC pour cinquante clients ou plus, vu qu’il y a encore d’autres dortoirs que celui que j’occupe. Il n’y a pas une minute à perdre si je veux me laver avant le déferlement des pèlerins.

Revenons au rez-de-chaussée pour terminer le tour du propriétaire: On arrive dans une pièce multifonction qui tient lieu de cuisine, de salle à manger et de buanderie. Là aussi règne un capharnaüm inextricable aggravé d’une hygiène douteuse.

C’est ici qu’on fait sa lessive et qu’on prépare son repas. C’est également là qu’on peut prendre celui que le gîte propose. Je ne sais pas s’il faut prendre un ticket comme au rayon poissonnerie des grandes surfaces, s’il y a plusieurs services où s’il faut piétiner ses congénères pour pouvoir s’attabler, car dix personnes peuvent manger confortablement installées, quinze en les serrant un peu. Vingt si elles sont maigres et qu’elles arrêtent de respirer.

Il me reste le jardin à visiter. Il faut traverser un hangar dépotoir, où s’empilent pêle-mêle cartons de livres et vieux papiers, cagettes de fruits, caisse de coquilles Saint Jacques, vélos, chaussures de randonneurs, étendages, vieilles chaises… Et loin d’être un éden, le jardin qui pourrait être si coquet est une friche.

Sans être une experte des critères de la classification hôtelière, à mon avis, le chemin vers l’étoile est encore long !

  • Je ne dinerai pas là, lui dis-je particulièrement peu emballée à l’idée de manger dans ces conditions.

Saint Jean Pied de Port ou Donibane-Garazi en basque est le stéréotype de la cité touristique avec ses boutiques de spécialités régionales que sont les tissages, pâtisseries, fromages et charcuteries. La vieille ville réunit tous les atouts pour attirer et retenir le voyageur : Ceinte de remparts percés de larges portes, elle est partagée en quadrants. La rue principale pavée et bordée d’anciennes échoppes et jolies demeures bourgeoises la traverse dans le sens est-ouest et la Nive où plongent de gracieuses maisons aux balcons de bois dans le sens nord-sud. La rue enjambe la rivière au Pont Sainte Marie. Accostée à ce quai, l’église Notre Dame du bout du Pont semble contrôler le passage.

Il y a une foule estivale bigarrée et cosmopolite : des randonneurs qui se rendent à Saint Jacques de Compostelle et qui veulent le faire savoir grâce à une coquille accrochée à leur sac battant la mesure, certains n’ayant même pas hésité pour compléter le tableau à se charger d’un authentique bâton de pèlerin lourd et mal pratique, d’autres randonneurs sans signe particulier, qui font le même chemin, ou peut-être un autre. Et puis il y a les touristes peu chargés, appareil photo en bandoulière, à l’allure indolente qui sont venus en famille.

Je termine mon escapade par la visite du bastion, énième forteresse française revisitée par Vauban, qui surplombe la mosaïque des toits. D’ici, je peux laisser errer mon regard sur l’étendue terne et voilée du piémont jusqu’aux confins d’un l’horizon indéfinissable où se meurt le pays basque.

Trouver un mouchoir ordinaire en ce lieu relève de l’exploit. Un mouchoir, pas pour pleurer, mais seulement pour avoir à portée de main quand je marche de quoi essuyer la pluie ou la sueur du visage. Les miens en papier tombent rapidement en charpie. Je fais le tour des boutiques de chiffons et apparentées. Il faut, me dit-on, aller dans les supermarchés de la périphérie pour trouver mon bonheur. Je me rabats sur un foulard rouge que je peux nouer autour du cou. C’est du plus bel effet et avec mon tee-shirt blanc, j’ai l’impression d’être déguisée en balise de sentier de grande randonnée.

De retour au gîte, je trouve Francine et Renaud. Eux non plus ils ne sont pas enchantés de manger là, et comme ils s’arrêtent demain, nous décidons d’aller au restaurant ensemble pour fêter nos adieux.

A mon arrivée, j’avais laissé distraitement mes bâtons au milieu de tout ce bazar. Peu avant l’heure du repas je redescends les chercher. Un homme au sourire suave, qui a remplacé l’hôtesse, après un message de bienvenue doucereux interminable me demande :

  • Vous cherchez quelque chose ?
  • Oui, mes bâtons, je les avais posés par là tout à l’heure.
  • Vous pouvez les laisser ici, vous n’en avez pas besoin pour aller manger ou pour dormir.
Balise de pélerin
Balise de pélerin

Non, je n’en ai pas besoin pour aller au restaurant, mais je ne veux pas les laisser ici,  au milieu de tout ce va et vient. Les bâtons, ça se vole. Surtout les beaux et chers. Et même si les clients sont des pèlerins, ils n’en sont pas pour autant plus honnêtes. Je ne veux pas demain matin être obligée de prendre le matériel pourri d’un randonneur peu scrupuleux parti avant moi. Alors en douce, quand il est occupé à accueillir les derniers arrivants, je m’éclipse emportant mon bien pour le mettre en lieu sûr, si tant est qu’il en existe dans les gîtes !

La soirée avec Francine et Renaud est charmante, teintée d’un peu de nostalgie. Même si chacun a mené sa randonnée comme il l’entendait, une certaine connivence s’est établie et les moments que nous avons partagés ont égayé ma solitude.

On se régale de spécialités locales et le gouleyant vin d’Irouleguy aidant, la discussion va bon train. L’imminence des séparations est souvent le déclic des confidences. Comme si l’on voulait avant que l’on ne se quitte que l’autre vous connaisse un peu mieux et complète l’image qu’il a de vous.

Sangatte Pied de Port

La nuit est déjà entamée quand nous regagnons nos pénates. Le gîte s’est rempli pendant notre absence, et la plupart des occupants déjà au lit. Quelques couche-tard traînent encore entre les sanitaires et la cuisine. Enfoncée dans un fauteuil du couloir, une jeune femme arborant tant de bandages aux genoux qu’elle pourrait rivaliser avec l’homme invisible, médite, un sourire béat figé aux lèvres.  Elle m’adresse un salut de bienheureuse. Assurément, celle-ci se shoote au Bon Dieu qui doit lui insuffler le courage nécessaire pour avancer sur la via podiensis.

Rue d'Espagne
Rue d’Espagne

Notre dortoir est bondé. Dessus, dessous, tous les lits sont occupés. Le sol est jonché de chaussures et de sacs à la gueule ouverte vomissant les objets les plus divers. Je sens que je vais vivre l’expérience inoubliable d’une nuit dans un squat ou un centre de rétention administrative pour étrangers interdits de territoire, la descente de police en moins.

J’ai l’immense désavantage de ne jamais être prompte à m’endormir. Il me faut d’abord un peu de lecture, pour me mettre en condition. Et même après avoir éteint ma lampe, je dois encore attendre un certain temps avant de tomber dans les prémices du sommeil. Je peux donc profiter à loisir (je ne sais si le mot convient) de toutes les phases d’endormissement de la chambrée. Au début, le silence règne, à peine troublé par quelques chuchotis intimes et changements intempestifs de position qui provoquent le grincement de l’ossature des lits. Ensuite apparaissent les premiers ronflements, respirations appuyées et râles. La majorité des dormeurs doit entrer à ce moment-là en phase de sommeil paradoxal et je pense avec amusement que les pets et les propos incohérents ne devraient pas tarder à suivre.

Et en général, je ne me trompe guère.

Si vous devez aller aux toilettes en pleine nuit, ce qui en soi est déjà une épreuve fort pénible, vu qu’en général il faut traverser tout le gîte pour y parvenir, le choc est au retour. Dès que l’on réintègre le dortoir, la puanteur du confinement et des gaz d’échappement qui avaient saturé l’odorat au point de le rendre insensible avant la promenade nocturne, vous donne l’impression qu’un plaisantin a lancé une bombe puante en votre absence. En quelques mots, ça sent le renard, le blaireau ou le putois, au choix. (lire la suite)

traversee pyrenees

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