Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De Ohlette à Aïnhoa (2)

Mercredi 1er juillet

La clarté de l’aurore qui filtre à travers le carreau est le signal que l’épreuve est enfin terminée.

Aujourd’hui est un autre jour. La perspective souriante du chemin qui trépigne sur le pas de la porte gomme les reliquats de fatigue et fait oublier les colères. On lance des bonjours réjouis, on comptabilise avec humour les impacts de moustiques laissés sur la peau, on plaisante devant le lit en démolition. Les galères noctambules alimentent les plaisanteries du petit matin qui seront placées en bonne position dans la hiérarchie des anecdotes à raconter aux proches au retour de randonnée. En plus d’être gai, on est amnésique : on trouve même le ronfleur sympathique.

Le cordon bleu à la retraite nous apporte le petit déjeuner. On en profite pour lui narrer notre nuit d’apocalypse. Elle est navrée, mais pas impressionnée par l’état de son pucier. Quant aux moustiques, elle aussi, déplore cette invasion.

  • On est envahi de moustiques depuis la venue des “éran” ! me dit-elle.
  • Des “éran” ! Des errants ? m’interrogé-je. C’est quoi ça ? Des vagabonds ? Des clodos ? Des SDF ?
  • Des quoi ? fis-je à haute voix.
  • Des “é-ran”,  répète-t-elle en articulant un peu mieux.
  • Des errants ?… et pourquoi ?
  • Parce que les “éran” mangent les grenouilles qui mangeaient les insectes !
  • … Ah ! Des hérons !
Le plat pays
Le plat pays

CQFD

Les petits groupes partent au compte-gouttes.

A six heures trente mon sac est bouclé et une demi-heure plus tard, l’estomac rempli, je démarre.

La vue du ciel bleu et du soleil qui s’impose avec vigueur me met en liesse ; j’ai décidément la mémoire courte. Comment puis-je avoir oublié à quel point ce beau temps avait été éprouvant hier !

Je refais le chemin parcouru la veille avant mon malaise. D’abord la forêt avant d’attaquer la montée plus rude dans les cailloux. Les marcheurs s’égrènent, progressent lentement, se rassemblent de loin en loin sur un replat pour reprendre leur souffle.

Je dépasse le couple de randonneurs rencontré à Biriatou qui peine dans la montée et avant le col des trois Fontaines je retrouve, surprise, le Béarnais.

Il m’explique qu’après le Col d’Ibardin, il se sentait mieux et avait décidé de repartir. Il voulait dormir au gîte pour pouvoir récupérer, mais on lui avait répondu qu’il était complet. Il a donc planté sa tente dans les environs, où il a passé une excellente nuit. Je lui assure qu’il n’a rien loupé et lui conte nos avatars nocturnes.

Col des trois Fontaines, ligne du train à crémaillère de la Rhune. Après cela c’est de la descente facile jusqu’à Sare qui autorise les discussions. Le béarnais est un compagnon agréable. Les échanges dépassent progressivement le cadre de la randonnée. On parle travail, enfants. On se livre un peu en se laissant aller à évoquer quelques moments difficiles de nos vies respectives, nos thérapies pour s’en sortir. Il est un peu mon miroir.

Ligne du train à crémaillère de la Rhune
Ligne du train à crémaillère de la Rhune

Sare ou Sara. On s’installe à la terrasse ombragée d’un petit bistrot, bientôt rejoints par un couple de jeunes, des alsaciens comme moi, que j’avais vu ce matin à coté du gîte pliant leur matériel de bivouac. Après cette pause pique-nique rafraîchissante je quitte le béarnais qui voudrait prendre le temps de se reposer ici et marcher à son rythme après. On se reverra à Aïnhoa car le gîte où je prévois de dormir est au camping.

Sare est un petit village basque typique dominé par un imposant clocher blanc. Il est loin le temps où il vivait de la contrebande. Les Ramuntcho1 ont fait faillite depuis qu’on peut en toute légalité, aller acheter ce qu’on veut dans les « venta » de la frontière à quelques minutes en voiture. Pour figurer dans le who’s who des plus beaux villages de France et se reconvertir dans le tourisme, la bourgade s’est refaite une beauté. Il faut dire qu’elle a de quoi séduire avec ses gracieuses maisons à colombages disciplinées, son fronton, ses commerces et son petit musée. Le tout douillettement installé dans un capiton de verdure à deux pas de la Rhune.

On quitte le village par une jolie voie empierrée jalonnée d’oratoires avant d’aller vagabonder dans une compagne bossue, alternant des longueurs de goudron et de large piste. Elle longe à plusieurs reprises la frontière qui curieusement semble avoir glissé au pied du versant nord des montagnes, comme poussée par un vent austral, laissant les sommets en Espagne. On s’ennuie un peu sur ce chemin bercé par le balancement de timides coteaux écrasés de soleil. Il faut porter son regard au loin, à l’horizon, où se découpent dans l’azur des croupes plus audacieuses que nous gravirons demain.

Sare
Sare

La chaleur est encore intenable aujourd’hui. Les points d’ombre ressemblent à des radeaux de la méduse. Les groupes s’y agglutinent et s’avachissent le temps de se désaltérer et retrouver un peu de vitalité, avant de repartir en ordre dispersé jusqu’à la halte suivante.

Même sans marcher de concert, des liens invisibles se tissent. On se reconnait de loin, à l’allure, à la composition des groupes et à la couleur des sacs. On échange spontanément quelques mots quand on se rejoint, on se concerte dans les moments d’incertitude ou on partage quelques kilomètres le temps d’une discussion, avant de reprendre son indépendance.

Signes avant-coureurs d’un changement probable du temps, quelques bourres de coton garnissent l’horizon.

J’avale les derniers kilomètres, sans pause, avec la pensée obsédante de la douche revivifiante et du repos compensateur.

J’arrive au gîte d’Aïnoha la première. Neuf, lumineux, frais, fonctionnel et plutôt spacieux. Encore des lits superposés. J’ai l’embarras du choix. Je jette mon dévolu sur celui qui est tout au fond, avec le secret espoir que le ronfleur s’installera à l’autre extrémité.

Je profite de ma solitude pour prendre une douche interminable noyant par la même occasion mes scrupules de gaspiller sans retenue autant d’eau. Mais Dieu que c’est délicieux !

Le dortoir se remplit peu à peu. Le trio, puis le couple de Vendéens. D’autres également : des espagnols, des hollandais, des itinérants arrivés de je ne sais où et courant vers d’autres ailleurs.

Les deux tourtereaux alsaciens, Julien et Anita vont planter leur tente au fond du terrain de camping presque désert suivi quelques temps après du béarnais. Lui est décidé à arrêter. Il évoque la fatigue, le poids de son sac et les tracas familiaux qui lui volent son plaisir.

Il part s’installer au loin, je ne le reverrai plus.

Je vais faire connaissance avec le village et  y chercher à manger pour ce soir.

Sare a trouvé ici un concurrent sérieux : Aïnhoa est tout aussi pittoresque, le cliché du village basque avec ses maisons blanches corsetées de colombages rouges ou bleus, volets assortis, frileusement serrées le long des trottoirs. Un élégant clocher octogonal, coiffé d’un chapeau pointu d’ardoises semble garder, tel un berger ce troupeau de toits de tuiles rouges blottis autour de lui.

Je ne trouve pour m’approvisionner que des spécialités locales : Du jambon et du fromage de brebis, qui feront d’excellents pique-niques.

Longtemps après tout le monde arrive en traînant les pieds le couple dépassé ce matin dans la montée. La femme paraît à bout de force. Son visage est si creusé par l’épuisement, qu’elle me semble en une journée avoir vieilli de dix ans. L’homme est moins éprouvé. Il explique comment ils ont rallongé leur parcours de la journée en y rajoutant par erreur l’ascension de la Rhune. Tous semblent surpris. Non que l’on puisse se tromper, tout randonneur sait que l’erreur est possible, mais qu’ils aient marché si longtemps en sens inverse, monté là où il fallait descendre sans s’inquiéter de ne pas trouver de balises !

Elle se traîne de son lit à la douche, de la douche à la cuisine avec une telle lassitude qu’aucune explication ne semble utile pour justifier sa décision d’abandonner. Le sac est trop lourd, le chemin trop difficile, la chaleur implacable. Elle s’est surestimée. Elle avait pourtant déjà fait le chemin de Compostelle et pensait pouvoir faire celui-là. Déjà, hier elle était à ce point exténuée, qu’ils avaient préféré une chambre personnelle au dortoir afin de mieux se reposer. Les voilà donc les déserteurs du dortoir d’Ohlette !

L’homme s’en veut de cette bêtise qui contraint un peu trop vite sa compagne à jeter l’éponge. Il avait envisagé d’aller jusqu’à Banyuls mais se rend bien compte que même sans cette erreur elle n’aurait pas pu aller très loin. Il regrette lui aussi ce sac trop lourd qui l’accable, mais il est résolu à ne pas en rester là.

A l’heure du repas la moitié du convoi manque à l’appel : les anglais n’ont pas donné signe de vie. Ils ne sont pourtant pas à la dérive car nous les avons tous dépassés au cours de la journée; ils ont dû s’offrir un hébergement plus luxueux. Les trois berrichons sont partis à la recherche d’un restaurant pour s’éviter la corvée de tambouille, quant aux campeurs, ils jouent à la dinette près de leur tente au fond du pré.

J’ai complété mes achats dans la micro supérette du camping où l’on vend tout et n’importe quoi à l’unité : les fruits,  des yaourts, les sachets de thé, les dosettes de café.

Je mange dans la cuisine du gîte en compagnie de Francine et Renaud, les vendéens, suivi d’Albert et sa compagne.

Je passe au crible toutes les variables qui vont décider du bon déroulement de la nuit qui se prépare : Voyons d’abord le lit au dessus du mien : il est inoccupé. Ensuite, la température idéale invite à utiliser une petite couverture. Après, l’examen minutieux au faisceau de la lampe frontale révèle que les envahisseurs d’hier ne sont pas assez nombreux pour lancer une offensive d’envergure. Et, enfin, les dormeurs qui m’entourent m’assurent qu’ils ne ronflent pas habituellement : Que tout cela est encourageant ! Tout danger et désagréments semblant écartés, la nuit devrait être paisible !

Et la nuit, fut effectivement paisible. J’ai profité pleinement de mon insomnie tourneboulant dans mon lit à n’en plus finir dans une quiétude interminable à peine troublée par quelques râles et ronflement lointains, regrettant presque l’effervescence de la nuit précédente.

Heureusement, Ella Maillard, vint à mon secours, m’invitant à rejoindre sa caravane pour aller me perdre dans ses oasis interdites2… Un voyage dans le voyage. (lire la suite)

traversee pyrenees

  1. Ramuntcho : Roman de Pierre Loti se déroulant à Sare []
  2. Oasis interdites :  Récit d’Ella Maillard relatant sa traversée de Pékin au Cachemire []

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