Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De Hendaye à Olhette (1)

Mardi 30 juin

“L’occident regarde la mer et l’orient regarde la montagne”

(Paul Claudel)

A sept heures, je quitte à pas feutrés l’hôtel endormi. Obligé de s’absenter pour la journée, le patron s’excuse de ne pouvoir me servir ce matin un petit déjeuner. C’est sans importance, contrairement à beaucoup de randonneurs je peux démarrer le ventre vide car chez moi en dehors de tout effort intense l’appétit vient en marchant.

Le temps sera ensoleillé et je suis ravie de pouvoir dès le départ ranger ma polaire dans le sac. Mais j’apprendrai très rapidement, que la douceur du petit matin augure d’une canicule harassante s’installant en fin de matinée et ne déclinant qu’après quinze ou seize heures !

Je suis une puriste et ferai cette traversée entre l’atlantique et la méditerranée dans les règles de l’art. Sans rogner un seul kilomètre, ce qui m’oblige à me rendre à Hendaye-Plage à trois quart d’heure de l’hôtel.

La mer retirée au loin derrière un glacis impeccable a même allongé ma traversée de deux cents mètres. Je ne ferai pas l’effort d’aller m’y tremper les pieds, car je ne veux pas attendre qu’ils sèchent ou qu’ils macérèrent toute la journée dans une saumure de sable et parce que je n’ai pas envie non plus de chercher une douche et déballer ma serviette.

Je voudrais quand même prendre une photo, pour fixer l’instant du départ. Au loin, auréolé des rayons obliques d’un soleil naissant, un jogger en tenue moulante arrive en petite foulée, imprimant l’alvéole éphémère de ses pas dans le sable. Pour donner l’illusion d’une publicité pour un déodorant viril, il ne manque qu’une musique ad hoc et un léger ralenti. De loin. De près, c’est pas Tom Cruise ! Que les contre-jours sont flatteurs ! J’essaie de me mettre sur son chemin en lui tendant mon appareil photo. Mais il fait un crochet sans ralentir l’allure et refuse de s’en saisir pensant probablement que je veux lui refiler une grenade dégoupillée. Le suivant est plus compréhensif, et en outre a un peu de talent. La photo n’est pas floue et je suis en pied. C’est fou le nombre de gens à qui vous demandez de vous prendre en photo et qui vous coupent les pieds. C’est quand même faire preuve de beaucoup d’ingratitude que de prendre un cliché de randonneur en supprimant les parties de son anatomie qui sont sa raison de vivre !

Hendaye-plage, le début du voyage
Hendaye-plage, le début du voyage

Pour fêter dignement mon départ, je voulais m’offrir un luxueux petit déjeuner au Casino. Mais ici on ne vient que pour la roulette et les bandits manchots en-tenue-correcte-exigée, et pas pour petit déjeuner avec un sac à dos et des brodequins de randonnée. Ce sera donc, un modeste café-croissant au premier bistrot déjà ouvert.

Après ce prologue qui servait de mise en jambe, le départ est officiellement lancé. En avant pour, … pour combien de kilomètres, au fait ? Les informations sont terriblement variables : de sept cents quatre vingt kilomètres pour les plus modestes jusqu’à mille soixante quinze si l’on fait le total des itinéraires mentionnés sur l’ensemble des topoguides.

Plus qu’en kilomètres, il faut davantage raisonner en heures et jours de marche. Et là, les informations concordent à peu près. Il semble que cette traversée puisse être bouclée entre quarante et quarante cinq étapes, en ne lambinant pas de trop tout de même. Plus que jamais je suis saisie de doute. Le projet d’aller jusqu’au bout n’est-il pas trop audacieux pour moi ?

Hendaye est une jolie ville de villégiature, proprette et bourgeoise. Villas agrémentées de superbes massifs d’hortensias roses ou bleus, où il doit y faire bon vivre, bien qu’elles soient fermées pour la plupart. La caractéristique des résidences secondaires, c’est qu’elles sont baptisées. Evidemment, ça ne viendrait à l’idée de personne d’appeler son deux-pièces au rez-de-chaussée d’une barre d’immeuble sordide de banlieue défavorisée « Mon trou à rat adoré » ! Ici comme ailleurs, elles doivent s’appeler « Mon rêve », « Mon doux nid ». Mais ces petits mots doux placardés sur la façade sont en basque, même si le propriétaire est parisien et qu’il ne connait pas un traitre mot de l’idiome local. Ils paraissent moins niais et gardent ainsi tout leur mystère.

Car le moins que l’on puisse dire, c’est que ce dialecte qui ne se rattache à rien de connu est pour l’arrivant en terre basque totalement hermétique et imprononçable, pour ne pas dire illisible.

Je cherche comme toujours en agglomération les balises parcimonieuses, cachées au milieu des panneaux qui foisonnent. Avec l’expérience accumulée, j’ai pris davantage confiance en moi pour me diriger dans la bonne direction sans trop d’erreurs.

Dès les dernières maisons, je suis sous le charme des paysages d’une grande douceur. C’est un moutonnement avec ses mers de prairies verdoyantes, ses continents de forêts sombres et ça et là ses ilots de vie entourés de bosquets. En toile de fond, dominant la dentelure lointaine des sommets, la Rhune, licorne des temps modernes, coiffée de ses relais de télé qui se drape dans une étole cotonneuse.

Dominant la Bidassoa qui marque la frontière, le large chemin monte modestement pour s’éloigner des zones urbanisées et gagner la quiétude des espaces champêtres.

L’océan n’est déjà plus qu’un souvenir.

Entretiens éclectiques

Le chemin est fréquenté. Je sens dès à présent que cette traversée sera moins solitaire que celle que j’avais faite en septembre dernier dans les Alpes. Des piétons de tout poil. Je sors mon passeport universel «Sourire et Bonjour» à trois chasseurs qui discutent à proximité de voitures au hayon béant. Quatre chiens furètent dans les bosquets. L’un d’eux vient se frotter à moi et me renifler les pieds. Bon, ils n’ont que quelques kilomètres à leur actif, les relents doivent être encore de l’ordre du raisonnable.

Je caresse l’un d’eux ce qui flatte le maître. Il s’excuse du manque de savoir vivre de son ratier.

  • Oh ! Mais il n’y a pas de mal ! Affirmé-je. On chasse quoi par ici ?
  • La palombe, répond-t-il avec l’accent pointu assaisonné au piment d’Espelette … Le pigeon ramier rajoute-t-il, à l’attention de l’étrangère que je suis.

Mais l’étrangère sait ce qu’est la palombe car elle a entendu ce mot-là dans la bouche de Bougrain-Dubourg. Je me garde pour éviter tout incident diplomatique concernant un sujet épineux sur lequel je n’ai pas d’opinion précise de mentionner mes sources.

  • Des cailles aussi et des perdrix …rajoute-t-il.  Mais maintenant il y a plus de chasseurs que de gibier.

Monsieur BD aurait-il peut-être un peu raison ?

  • Mais la chasse n’est pas ouverte en ce moment ?
  • Non, mais il faut sortir les chiens et on en profite pour se promener.

On discute encore un moment à bâtons rompus de choses anodines. Même superficielles ces conversations m’égaient toujours et je repars enthousiaste gardant le souvenir plaisant de gens aimables qui m’ont appris un peu d’eux-mêmes ou des coutumes du lieu qu’ils habitent. Il arrive souvent que ces dialogues m’accompagnent encore un moment ou resurgissent dans mes pensées sans raison apparente.

De ma précédente randonnée, il m’est probablement arrivé d’oublier des parties de l’itinéraire, des détails, des panoramas, mais je ne crois pas avoir gommé de ma mémoire la moindre rencontre.

La solitude démultiplie toutes les sensations : l’extase, la peur mais également le plaisir des échanges.

Quelques kilomètres après Biriatou où j’ai dépassé un couple de marcheurs vétérans lourdement chargé, arrive en sens inverse, un piéton, catégorie “randonneur au long cours” sac à dos conséquent, bâtons de marche et vêtements vaguement douteux. Il semble en route depuis plusieurs jours. Grands gestes et large sourire à mon intention comme si j’étais le messie. Je suis surprise -et flattée- de cet accueil chaleureux et rapidement décontenancée face aux propos incompréhensibles qu’il me tient. Assurément ce n’est pas du basque. Je reconnais vaguement quelques mots d’anglais qu’il mâchonne et malaxe comme si c’était un chewing-gum.

Je hasarde:

  • Do you speak english ?
  • Yeahhh! me répond-t-il réjoui.

Je sens que ma question lui fait plaisir. Il va vite déchanter, le gros problème, c’est que moi, à part une poignée de mots qui me viennent de ma culture informatique et de vagues souvenirs scolaires, je ne comprends pas beaucoup la langue de Shakespeare, moins encore si on la torture. Je fais un effort :

  • Slowly please ! précisé-je, voulant rajouter « et en articulant ! » Mais bon, comment voulez-vous qu’un mot pareil figure dans mon petit dictionnaire pour les nuls invétérés.

Il me parait impossible de retranscrire cet échange qui était l’exemple même de la mondialisation du langage. Et pourtant, nous limitant à nos maigres connaissances linguistiques communes, gestuelle et onomatopées en renfort, nous arrivons plus ou moins à nous comprendre dans un dialogue un peu disparate, amputé des transitions.

C’est un américain du Nevada parti de Luchon il y a trois semaines avec un copain, qui traîne à quelques jours derrière lui. Je saisis qu’il a mal aux genoux et qu’il doit rejoindre Milan.

Il s’évertue à trouver les mots pour me conter sa randonnée et s’enquérir de mes projets. Et moi d’essayer de décrypter ses propos et d’ânonner quelques réponses intelligibles.

Il ne me lâche plus, je reconnais là le besoin de parole propre à la plupart des solitaires. Je dois cependant avancer, car j’ai prévu d’aller jusqu’à Sare et j’ai encore beaucoup de chemin pour aujourd’hui. L’étape totalise près de 10h30 de marche, sans dénivelée excessive. Ce doit être possible, les journées sont longues mais il faut se hâter.

On ne reste pas longtemps seul sur ce chemin.

Au col des Poiriers, c’est un groupe local de randonneurs retraités qui est installé pour la pause. Mon statut de marcheuse solitaire attise souvent de l’intérêt et ouvre les vannes du dialogue. Un homme entame la conversation. Il me fait l’inventaire des sommets qui nous entourent pour m’expliquer leur parcours de la journée et me questionne sur le mien.

Quand il reste beaucoup de chemin, je suis toujours mesurée pour parler de mes intentions, en y mettant des conditionnels qui montrent que je garde à l’esprit l’éventualité d’un arrêt prématuré. Cette incertitude affichée sur l’avenir et le peu de kilomètres que j’ai derrière moi semblent laisser mes interlocuteurs un peu dubitatifs sur mes chances de réussite. Ils ne s’étendent pas trop sur la performance incertaine, alors que la même conversation à quelques étapes du terme d’un long périple est empreinte d’un peu d’admiration et soulève une multitude de questions. A plusieurs occasions, j’ai eu le loisir de le vérifier au cours de ma traversée entre Wissembourg et la méditerranée.

Cet homme me dit avoir traversé il y a quelques années les Pyrénées en quarante deux jours. C’est à peu près l’objectif que je me suis fixé.

Ensuite, c’est au tour d’une troupe de gamins d’une colonie de vacances de dévaler le sentier en file indienne et répéter joyeusement en écho sans me jeter un œil un “Bonjour Madame !”.

Vue du col du Poirier
Vue du col du Poirier

Une galopade égayée du tintinnabulement de clochettes. Trois chevaux en liberté surgissent des fougères. Apeurés par ma présence ils s’enfuient aussitôt dans la forêt, me cédant le chemin. Ce ne sont pas des pottocks, ces petits chevaux au ventre rebondi et aux pattes fines typiques du pays basque que nos ancêtres de Cro-Magnon ont si fidèlement esquissés sur les parois de leurs grottes. Ils sont semblables à ceux que l’on voit partout ailleurs. J’apprendrai bientôt que les authentiques pottocks n’existaient plus vraiment avant que quelques passionnés s’y intéressent pour sauver la race abâtardie par des croisements sauvages des bêtes qui vivent presque en totale liberté. Mais quelque soit leur aspect et leur couleur, ces chevaux sont un peu l’âme des Pyrénées.

Dès que l’on quitte la ramure bienfaisante des arbres, la chaleur devient exténuante. Le soleil aveugle et cuit la peau. Chapeau, lunettes et crème comme seules armes.

Cuisantes défaites

En pleine fournaise un randonneur est échoué sur le bord du chemin. Une force de la nature qui se liquéfie, plus près semble-t-il du malaise vagal que du départ pour un marathon.

Son énorme barda, avec tente version poêle à paella géante et duvet est jeté à proximité. Devant lui une sacoche pour matériel photo digne d’un reporter de l’agence Kappa. Avec un tel chargement je suis prête à parier qu’il part faire le tour du monde.

De près, sa mine trahit encore plus son épuisement. Mais ne dramatisons pas, je ne vais tout de même pas l’aborder par un « Vous n’avez pas l’air bien du tout, je vais appeler le 112 ! ». Je me contente d’une manœuvre d’approche amicale plutôt rassurante :

  • Alors une petite pause avant le col ?
  • Je n’en peux plus, je préfère m’arrêter avant d’être obligé d’appeler les secours ! Je ne sais pas à quoi j’ai pensé quand j’ai fait mon sac ! Vous vous rendez-compte, il pèse vingt trois kilos, et il faut en compter trois de plus pour le matériel photo !

Non, je ne rends pas vraiment compte. Dépassés neuf kilos, je rampe ou j’achète une mule. Mais qu’est-ce qu’on peut mettre dans un sac pour qu’il pèse autant ? Un frigo, une caisse de bière, un coffre fort, une enclume, du matériel plombé ?

  • Ah, oui, ça fait lourd en effet. confirmé-je compatissante.
  • Et le vôtre il fait combien ?
  • Sept ou huit kilos avec l’eau, mais je ne fais pas de bivouac. Ce n’est pas spécialement la tente qui pèse, mais tout ce qu’il faut y ajouter pour vivre en autonomie : réchaud, nourriture, matelas…
  • Je suis tellement crevé que je n’ai fait aucune photo depuis le départ, d’habitude je mitraille, mais là, rien !
  • Vous êtes parti d’où ce matin ?
  • D’Hendaye, et vous ?
  • Moi aussi.
  • Et vous allez jusqu’où ?
  • Je voulais aller jusqu’à Bidarray. J’ai laissé ma voiture là-bas, mais je crois que je vais arrêter avant. Peut-être bien au col !

Il ne fait pas le tour du monde… Bidarray est à trois jours de marche.

  • Et vous ? me demande-t-il.
  • Jusqu’à Banyuls, si tout va bien.

Il est un peu impressionné et peut-être envieux. Puis on discute assez longuement sur les avantages du “randonner-léger” qui est mon cheval de bataille. Je n’ai pas de mal à le convaincre et à attiser ses regrets.

On enchaîne ensuite sur nos perceptions de la randonnée en autonomie complète. Pour toutes sortes de raisons, je ne suis pas adepte. A commencer par la quantité de matériel à transporter, l’organisation qu’il faut pour se procurer le ravitaillement. Mais également parce que j’ai besoin sur la distance, de rencontres, de nuits réparatrices. Parce que je suis trouillarde et je n’ai pas envie de ne dormir que d’un œil, épiant la peur au ventre chaque bruit suspect.  Parce que j’ai horreur de batailler pour monter ou démonter une tente qui s’envole, qui dégouline au petit matin et qu’il faut faire sécher pendant la journée. Parce que je déteste dormir sur un matelas si fin qu’on a l’impression d’être sur une planche de fakir. Parce que je n’aime pas commencer la journée avec un mal de dos qui m’oblige à me bourrer d’aspirine. Parce que je ne viens pas sur les montagnes pour surveiller à croupetons, la cuisson de nouilles chinoises lyophilisées infâmes sur un réchaud bancal, qu’il me faudra en plus manger, rêvant de spaghettis bolognaises.

C’est sûr, je me prive certainement de quelques levers ou couchers de soleil inoubliables, du spectacle de chamois caracolant dans les éboulis, de la magie des ciels étoilés…

Mais je m’épargne aussi, les orages, la pluie et le froid, les moustiques… Quoique…

  • Bon, je vais y aller, lui dis-je pour clore la conversation sans l’inviter à m’accompagner car s’il arrête au col qui n’est plus très loin, il a le temps de se reposer encore avant de repartir. Moi, je dois avancer.
  • Je vais rester là encore un peu. Au revoir.

Je me remets en marche vaguement coupable à la pensée que le malaise est peut-être plus sérieux qu’il n’y paraît. Mais après quelques virages, rassurée je le vois démarrer. Il s’éclipse ensuite de mon champ de vision avalé par un repli de la montagne. Je continue, surveillant le chemin derrière moi espérant le voir réapparaître. J’attends un peu inquiète, hésitant à revenir sur mes pas. Une éternité. Soudain en haut du chemin, en sens inverse, arrive un groupe. Je me remets résolument en route car après moi, ils ne tarderont pas à le croiser. Mais ils bifurquent à une intersection et restent en crête me replongeant dans mes scrupules. J’attends encore. Toujours rien. Je ne peux pas partir la conscience tranquille et décide de revenir sur mes pas. Enfin, je le vois. Péniblement il se hisse, pauvre bête de somme, ruisselant de sueur qui dégouline de son visage et inonde son tee-shirt. En me voyant redescendre, il s’esclaffe découragé :

  • Non, ce n’est pas vrai, on n’est pas sur le bon chemin ?
  • Si, si, pas problème, mais comme je ne vous voyais pas arriver, j’étais un peu inquiète. En temps que secouriste je ne pouvais pas vous laisser comme ça. Il me reste bien peu de choses de ma formation, mais au moins je peux appeler les secours au besoin !

Nous reprenons ensemble notre marche, discutant quand l’effort moins intense nous le permet. Je m’adapte à son rythme pensant rattraper mon retard après le col d’Ibardin.

Le col qui marque la frontière est surprenant, une alliance contre nature : au milieu des alpages, une route goudronnée terminée en cul de sac bourgeonne en parkings, buvettes et supermarchés. Les voitures sont garées en hordes sauvages, et les chevaux sauvages en quête d’une caresse ou d’un quignon de pain divaguent au milieu de touristes poussant des caddies remplis à ras bord de bouteilles et de cigarettes. Ça sent la friture et les gaufres.

Mon coéquipier qui est béarnais et dont je ne connaitrais jamais le prénom tient à m’offrir un pot au restaurant avant que l’on ne se quitte.

Je pense que je peux le laisser et repartir l’esprit tranquille. Il y a un hôtel pour passer la nuit et suffisamment de voitures qui pourront le ramener dans la vallée.

Soleil meurtrier

Après un adieu, je repars, décidée à doubler la cadence, mais après quelques centaines de mètres de légère descente, un raidillon chauffé à blanc vient à bout ma volonté de tenter un record de vitesse. Je n’ai cependant pas le choix, il faut avancer et forcer le corps à s’adapter.

Au loin la Rhune sortant des nuages
Au loin la Rhune sortant des nuages

J’arrive au gîte d’Ohlette où, terrassée par la soif, je vais remplir ma gourde. Il est encore tôt, j’ai le temps d’aller à Sare à trois heures de là. Le temps, mais pas le courage. Pas l’envie non plus de rester ici. Je n’ai marché que sept heures. Une misère ! Il m’est arrivé dans les Vosges dernièrement d’en faire cinq de plus !

En avant ! Dans la fraîcheur toute relative de la forêt, je ralentis l’allure, mais dès que je me trouve à découvert j’entre en enfer. Un mauvais génie s’applique à me braquer le souffle d’un sèche-cheveux sur le visage et le chemin est une plaque chauffante. Je résiste, pense à la descente douce qui suivra le Col des Trois fontaines, la douche revigorante qui m’attend au gîte de Sare. Mais pour l’heure, il faut grimper près de trois cents mètres de pente raide. Soudain, je suis prise d’étourdissements. Ma vue se brouille. Est-ce la fatigue ou la chaleur ? Je dois m’assoir pour laisser passer le malaise. J’attends quelques minutes avant qu’il se dissipe. Je veux repartir mais dès que je reprends mon ascension, les symptômes réapparaissent. Il me reste plus de deux heures de marche avant d’arriver à Sare, et certainement personne derrière moi. J’ai du mal à me convaincre de revenir sur mes pas, car je ne veux pas m’avouer vaincue par une étape aussi facile sur le papier. Une prudence synonyme d’échec remettant en cause la progression que je m’étais dessinée. J’avais programmé des étapes de neuf ou dix heures pour pouvoir arriver au bout de ma route dans des délais convenables ! Comment pourrais-je y parvenir quand les dénivelées seront plus sérieuses ? Tout est à repenser ! Le moral accuse le coup.

Une nuit en gîte presque ordinaire

Résignée je redescends au gîte d’Olhette. C’est une chance, il reste encore une place.

Une douche suffit à me redonner l’énergie d’un début de journée.

Je m’apercevrai souvent au cours de ma traversée que la chaleur est plus assassine que la dénivelée ou la longueur de l’étape. Mais il suffit d’accorder au corps la fraîcheur d’un torrent ou d’une douche pour lui rendre la vie.

Le choix du lit est le privilège de ceux qui arrivent en premier. Dans les dortoirs où les couchages sont superposés, à l’inverse des appartements d’immeubles, ce sont ceux du bas qui sont le plus prisés. On peut caser ses petites affaires (lunettes,  lampe frontale, livre de chevet) en dessous, car dans ce type d’agencement, le dessous du lit, pourtant commun aux deux (ou trois) niveaux appartient au locataire du bas. En quelque sorte c’est son garage. Celui du haut peut tout au plus y mettre ses chaussures. Les lits un peu à l’écart, vers une fenêtre ou disposant d’un endroit pour ranger son bien sont hors compétition et pris d’assaut.

Les mauvaises places sont donc en hauteur, et les pires sont celles qui sont serrées entre deux autres couchages, avec une sous-pente si basse, qu’en pleine nuit, quand on doit se lever pour un besoin pressant, mal réveillé, on s’assomme sur les lambris. En haut, il n’y a quasiment que des inconvénients :

En premier lieu, il y fait toujours plus chaud en été et plus froid en hiver qu’à l’étage inférieur.

Ensuite, pour accéder au lit du haut, il faut se hisser pieds nus sur une échelle verticale et branlante avant de s’agripper au garde-fou pour pouvoir se jeter sur le matelas. La descente est tout aussi acrobatique et davantage périlleuse.

En haut, on ne sait généralement pas où ranger ses effets personnels. La nuit, les vêtements et la couverture glissent et tombent dans le garage du locataire du dessous.

Gîte d'Olhette
Gîte d’Olhette

Seul avantage, la corvée d’extinction des feux du dortoir incombe aux résidents du bas.

Alors un conseil : Si vous êtes obligé de dormir au deuxième voire au troisième niveau, prenez au moins deux précautions. D’abord, n’abusez pas de l’excellente soupe qu’on va vous servir au diner, et ensuite ne dormez pas nu dans votre sac à viande. Vu que tous vos habits seront parterre en moins d’une heure, vous seriez obligé de vous donner en spectacle quand vous irez vous délester du surplus de liquide, surtout si vous avez la bonne idée de louper un barreau de l’échelle ce qui réveillera immanquablement toute la chambrée. Et le public aux premières loges pour détailler votre anatomie en contreplongée, risque d’être nombreux, car si vous êtes au dessus, c’est que le dessous est complet !

Quatre anglais – trois quinquagénaires et un jeune -, que j’avais dépassés avant le gîte (et qui n’ont pas comme moi tenté d’aller plus loin) sont déjà installés. Comme il se doit, ils se sont octroyé les meilleures places. Je prends le dernier lit individuel du rez-de-chaussée encore libre.

J’essaie de nouer la conversation mais un seul parle le français, et encore est-il avare de paroles et de traduction. Il porte un tee-shirt, qui arbore le slogan « Pyrénées Coast to Coast ». Ils doivent donc faire la totalité de la traversée. Le plus jeune, probablement le fils de l’un des trois exprime tant d’ennui, qu’il a peu de chances d’arriver au bout du bout.

D’autres randonneurs arrivent par petits paquets, d’abord un couple, puis un trio. Deux autres marcheurs s’étaient annoncés, mais se sont décommandés.

Le scénario est le même pour tout le monde. On va choisir son lit où l’on pose son sac pour marquer son territoire, on prend un peu de repos, on disparait dans les douches avant de faire un brin de rangement et de lessive, puis on va s’installer dehors dans la douceur vespérale pour attendre l’heure du repas, en bavardant, lisant ou noircissant un carnet de route.

Les conversations tournent autour du mercure qui a fait plus de dénivelée que nous,  des péripéties et des rencontres de la journée. On est si content d’avoir tous le même vécu et la même opinion ! Cela donne la réconfortante impression de faire partie de la même famille.

La cuisinière de solide réputation a hélas rendu depuis quelques mois son tablier. Elle a délégué ses fonctions à un traiteur qui décharge à dix neuf heures tapantes quelques plats régionaux sur la table pendant que, de façon concertée nous nous activons à mettre le couvert.

Pour le moment, nous ne sommes encore les uns pour les autres que des anonymes. Sans identité, sans passé, avec pour seul point commun ce chemin qui nous réunit. Seulement des entités géographiques. Tout au plus, peut-on capter un prénom au détour des conversations éparses.

Quatre anglais, trois berrichons, deux vendéens et une alsacienne d’adoption, c’est-à-dire moi, se répartissent autour de la table. Les Anglo-saxons occupent un coté, les Français le reste.

Les conversations sont feutrées et policées, l’humour de bon ton. On se fait des politesses comme avant la bataille : «  Messieurs les Anglais, servez-vous les premiers ! ». Les échanges franco-britanniques sont plutôt limités. Non pas que nous leur gardions rancune de nous avoir brûlé Jeanne d’Arc, mais plutôt en raison de la barrière linguistique.

Les français expriment avec ravissement leur satisfaction devant la qualité des mets. De toute façon, pour les français, les sujets culinaires sont incontournables et presque intarissables. L’arrivée de chaque plat relance le débat, suscite des comparaisons, éveille des souvenirs. Parfois même des explications techniques et le détail de recettes personnelles qui font la fierté de leur auteur.  Les anglais eux, se contentent de manger sans manifester d’état d’âme et le cas échéant de se resservir.

Il n’y a jamais de télévision dans les gîtes. Parfois un peu de lecture. Mais en aucun cas la question de savoir comment on va pouvoir meubler la soirée ne se pose. La réponse va de soi : Il n’y a pas de soirée. Car après une étape de démarrage de sept ou huit heures sous un soleil de plomb, on gagne sans se faire prier sa couchette. Pendant une demi-heure le faisceau de quelques lampes frontales balaient convulsivement les murs et le plafond avant que, les unes après les autres elles déclarent forfait.

Chambre de torture

Le dortoir est une étuve. Manifestation d’une conscience collective, les chaussures de marche qui avaient été déposées à l’arrivée autour des lits, ont discrètement quitté les lieux pour être suspendues à un if devant la maison. Les diffuseurs branchés sur toutes les prises distillent apparemment à longueur de journée du produit anti-moustiques.

Il ne nous faut guère de temps pour réaliser que la nuit va être un supplice. La chaleur étouffante rend les draps et couvertures insupportables, mais des nuées de moustiques nous forcent à nous couvrir. Il n’y a qu’à lever la tête pour comprendre que les interstices du toit sont la porte d’entrée de ces voraces bestioles et les points de fuite de l’insecticide.

L’arme de destruction massive, à savoir la bombe de gaz anéantissant tous les insectes volants ou rampants, qui trône sur un meuble, ne semble être là que pour la décoration car elle est vide, éreintée certainement par les précédentes victimes. Le dernier espoir de pouvoir résister à cette terrible horde s’envole, il faut se résoudre dès à présent à subir le sort des vaincus.

Je m’emballe dans mon drap sac telle une momie pour y suer comme dans un sauna. Ça râle, ça soupire, ça chuchote. Des claques rageuses retentissent en rafale, ce qui déclenche des rires nerveux. Les sujets de sa majesté endurent les piqures avec ce que je crois être du flegme, mais j’apprendrai au matin que la perfide Albion avait jalousement gardé son répulsif.

Assommée de fatigue, la chambrée résignée progressivement glisse dans une léthargie apaisante.

Et là, une nouvelle épreuve nous attend. Quelque soit le niveau du couchage, on est tous à égalité dans l’adversité. Tous, sauf un ! Car dans la demi-heure qui suit l’extinction des feux, un ronfleur, qui curieusement s’endort toujours plus vite que les autres commence son travail de sape. On croit que la fatigue va vous soustraire de ce râle lancinant. Mais que nenni !

Ce grognement cadencé est capable de vous extraire de votre douce torpeur, envahir votre cerveau au point de lui faire fabriquer des tonnes d’adrénaline qui vous donneront des envies de meurtre croissantes.

Le ronfleur est fourbe car il n’annonce jamais avant de se coucher qu’il ronfle. Malheur à celui qui occupe le lit d’à coté !

Et pervers : Il est capable de faire une pause dans le cycle de ses vibrations bruyantes. Vous en profitez alors pour essayer de vous endormir rapidement en utilisant la méthode Coué, censée accélérer le processus « Vite, il faut que je m’endorme, vite, vite, vite ! ». Et quand enfin, le silence aidant, vous êtes prêt à basculer dans une douce somnolence, prélude au sommeil réparateur, un cataclysme vous secoue de la tête au pied : Comme pour rattraper son oubli, le pernicieux dormeur inspire précipitamment avec une intensité sonore inégalée une telle goulée d’air qu’il pourrait s’en arracher la luette et l’épiglotte. La machine est relancée, répétitive, inéluctable, interminable. A ce moment là, le découragement vous envahit, un désespoir qui pourrait vous conduire à supplier le premier venu de vous assommer d’un coup de gourdin ou de vous donner dix comprimés de somnifère pour vous sortir de ce cauchemar.

Pervers encore, quand le matin en se levant, le ronfleur vous accoste pour vous dire, vous qui trainez sous les yeux des valises assez grosses pour y mettre toute la garde-robe d’une star de cinéma :

« Qu’est-ce que j’ai mal dormi ! »

J’étais assez satisfaite du choix de mon lit. Au dessus est installé un homme d’un gabarit respectable. Signalons au passage que c’est lui le ronfleur ! Chaque fois qu’il se tourne, l’édifice est secoué de convulsions, jusqu’au moment où retentit un grand « clac ». Je crie, redoutant le pire que l’obscurité m’empêche de voir. Dans le rayon de ma frontale, je découvre qu’une latte, est à moitié décrochée de son sommier. Le remue-ménage réveille tout le monde. Le copain du ronfleur agité vient évaluer l’ampleur des dégâts : Il est rassurant, mon voisin du haut et son matelas ne pourront pas traverser l’espace laissé libre. Ne voulant pas gâcher davantage la nuit de ce microcosme encore vaguement comateux, j’essaie de me rendormir un peu inquiète de la présence de cette épée de Damoclès au dessus de moi. Mon colocataire de ce lit à quatre sous, ne met pas plus de dix minutes à recommencer son tapage nocturne.

Une heure plus tard, un nouveau virement de bord déclenche une salve de trois « clac » retentissants. Inutile de m’expliquer, j’ai compris. En deux secondes, le cœur battant, je saute de mon lit, allume ma lampe pour découvrir le spectacle d’une gigantesque cage thoracique suspendue à mon plafond. De quatre côtes flottantes déborde un énorme poumon-matelas bouffi. Le coupable, tiré de son sommeil par mes appels, quitte le plus lestement possible son pigeonnier pour éviter qu’il ne s’effondre. Ce deuxième intermède réveille encore une fois tout le dortoir. On contemple le désastre. Il suffit que deux ou trois lattes supplémentaires se décrochent pour que la couchette du haut descende d’un étage. Il n’y a rien à faire, il faut abandonner le navire.

En randonnée on pense à toutes sortes de dangers : se perdre, se blesser, avoir froid, être aux prises avec des chiens errants. Mais jamais encore, je n’avais imaginé que le danger irait me poursuivre jusque dans mon lit.

Ah, j’imagine la manchette des journaux à sensation : « Une randonneuse tuée à coup de lattes par un autre marcheur en pleine nuit au pays basque. L’organisation séparatiste ETA dément toute implication dans cet attentat. La police enquête… »

Voilà comment, moi qui avais choisi un rez-de-chaussée, je me suis retrouvée à occuper le premier étage laissé vacant par les deux randonneurs déserteurs. Au grand soulagement de toute la chambre, l’occupant du haut est parti dormir sur le canapé de la salle commune, gâchant irrémédiablement la nuit de celui qui avait fui le dortoir pour échapper aux ronflements.

En randonnée, les journées sont toujours plus belles que les nuits… (lire la suite)

traversee pyrenees

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *