Pyrénées, d’un rivage à l’autre: De Bidarray à Saint Etienne de Baïgorry (4)

Vendredi 3 juillet

Pyrénées aquatiques

 

Le ciel donne raison à tous ceux qui m’avaient prédit de l’humidité, conseillé de prendre le parapluie et des bottes en caoutchouc. Il ne pleut certes pas, mais le ciel est de plomb. A huit heures quand je démarre, la nuit ne semble même pas encore s’être retirée.

Je suis un peu contrariée, car aujourd’hui, on aborde enfin des altitudes respectables dominant des paysages réputés sublimes et de toute évidence de là-haut, on n’y verra goutte !

Sur les hauteurs de Bidarray, un campeur avec lequel j’avais un peu discuté hier est installé à coté de sa tente, assis en tailleur, pensif dans une immobilité de Bouddha. Il m’avait immédiatement rappelé le béarnais qui avait abandonné il y a deux jours. Même carrure de rugbyman, même chargement écrasant. J’avais souri à la vue d’un cubitainer de cinq litres déjà presque vide en milieu de journée, accroché à son sac qui lui bottait le cul à chaque pas. Il était si loquace qu’en moins de temps qu’il faut pour le dire, je savais presque tout de sa carrière de marcheur et son épopée pédestre. Il habitait Bordeaux, était parti d’Hendaye et devait s’arrêter à Saint Jean Pied de Port. Il donnait l’impression d’être un sportif entraîné connaissant tout de cette montagne qu’il avait arpentée maintes fois.

Ce matin, perdu dans ses réflexions, il ne fait pas mine de vouloir ranger son bivouac.

  • Bonjour !… Alors vous n’êtes pas décidé à plier bagage ?
  • Je ne sais pas si je vais continuer ou non car j’ai mal à la gorge !
Toisons patriotiques
Toisons patriotiques

Je cache ma surprise : comment une simple irritation peut-elle clouer sur place un marcheur de cette expérience ? Je me dis que ce doit être plus grave.

  • Mais, vous avez de la fièvre ?

Ma question semble le prendre de court, comme s’il n’y avait pas pensé.

  • Euh, je ne sais pas, me répond-il en portant la main à son front. Peut-être !
  • Quand on a de la fièvre, on ne se sent pas très bien, on peut même avoir des courbatures !

Le colosse aux pieds d’argile me fait part de son dilemme : Soit il pousse jusqu’à Saint Etienne de Baïgorry, où il trouvera une pharmacie, soit il revient à Bidarray où il prendra un train qui le ramènera chez lui.

Dans le premier cas, il a devant lui encore une longue journée de marche et de la dénivelée, dans l’autre une heure à peine de descente.

Je le laisse à ses interrogations, pour continuer ma montée, m’enfonçant progressivement dans un brouillard compact.

 

C’est Iparla ou pas par là ?

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J’entre dans un monde opaque où j’avance dans une chrysalide aux limites incertaines bordée d’un voilage de grisaille, déchiré de temps à autre, par des bergeries en ruine, des rochers, des fougères ou des buissons qui s’effacent derrière moi.

Le chemin parait-il suit un moment une crête aérienne, mais je ne vois rien que mon sillon et ses accotements. Et quand j’arrive sur le plateau herbeux, il se perd. C’est une trace ténue, s’imprimant en filigrane dans l’herbe. Une herbe à peine plus jaune, plus courte, et moins drue qu’ailleurs. Parfois, cette empreinte s’évapore, et seules les balises, difficiles à repérer dans la brume, et la boussole viennent au secours du randonneur.

Du néant, surgissent les croupes tatouées de rouge ou de bleu des brebis qui se lèvent affolées à mon passage, détalent en se bousculant, pour aller s’immobiliser par grappe à distance respectable. Au contraire, spectres silencieux et immobiles, les chevaux placides, m’observent nullement surpris. Aujourd’hui, je ne dois pas être la première du défilé.

Dernière barrière avant le néant
Dernière barrière avant le néant

Si je regrette que le brouillard intercepte toutes ces images, cette absence de visibilité me confine dans un monde intérieur où je me sens bien. J’ai l’impression de vivre dans un univers à part, qui appartient à moi seule, hors du bruit et hors du temps. Avec ce qu’il a d’assez inquiétant pour me pousser à vouloir lui échapper.

La crête d’Iparla lutte pour se dégager de la masse cotonneuse qui embourbe les vallées, mais les vagues diaphanes qui montent à l’assaut se succèdent laissant entrevoir de façon fugace dans une luminosité un peu irréelle le large plateau bordé d’un tranchant déchiqueté comme la page d’un vieux livre rongé d’humidité.

La trace est parfois une rainure terreuse gravée dans la prairie, où l’on voit de loin en loin s’acheminer résolument vers l’horizon fuyant les silhouettes falotes des randonneurs disséminés. Mais le plus souvent elle est évasive, suscitant des temps d’arrêts, des regroupements, des concertations. Pour ne pas s’égarer le plus simple est de veiller à ne jamais trop s’écarter de la lisière tailladée qui cisaille le néant.

La montée jusqu’au pic est douce et le sommet modestement discret. Il est néanmoins marqué par une stèle en béton et une curieuse borne géodésique espagnole, cachée dans une petite boite dont il faut soulever le couvercle pour découvrir l’altitude : mille quarante quatre mètres.

Le panorama est immense, mais il n’est pas pour moi, il se réserve pour d’autres, demain ou dans une semaine. Je me contenterai à contre cœur d’un pâle succédané, d’un échantillon d’éphémères paysages opalescents.

Rencontres aux sommets

Un grand gaillard, est assis là, absorbé par l’examen de sa carte. Celui-là n’a ni tente démesurée, ni jerrican en plastique, mais dépasse de son sac un gigantesque parapluie qui pointe vers le ciel comme un paratonnerre. C’est un parapluie de berger, identique à ceux que j’ai vu dans une boutique d’Aïnoha, typique des Pyrénées, presque aussi grand qu’un parasol. Avant l’invention du goretex il était l’outil indispensable pour qui devait passer des journées entières sous le crachin basque.

Sur la crête d'Iparla la vue est en théorie imprenable
Sur la crête d’Iparla la vue est en théorie imprenable

Après les amabilités d’usage, la discussion s’engage sur nos parcours respectifs. Nous ne faisons pas la même randonnée, mais le chemin nous est commun pour une partie de la journée. Je ne peux m’empêcher de l’interroger sur l’utilité de son équipement insolite :

  • Vous avez déjà utilisé votre parapluie ?
  • Non, pas encore aujourd’hui, mais c’est très efficace !

Sans aucun doute, on pourrait y loger un bataillon, encore faut-il que le terrain ne soit pas trop accidenté !

Nous marchons à distance jusqu’au col d’Harrieta, l’écart se resserrant, comme toujours à chaque hésitation ou erreur et se creusant une fois la sente retrouvée.

Pour une raison que j’ignore, par pur hasard certainement, le col d’Harietta est un carrefour particulièrement animé. J’arrive talonnée par le Mary Poppins des crêtes suivi à son tour d’un jeune homme rencontré un peu plus haut qui lui a emboité le pas. Au même moment Julien et Anita, débouchent d’un chemin ombrageux non balisé. Discussion brève. En résumé, Pépin qu’on ne peut qualifier de bref vue sa taille, bifurque ici pour descendre à Urdos, les deux jeunes alsaciens après un crochet pour trouver de l’eau et piqueniquer vont se remettre en route pour Saint Etienne de Baïgorry, de même que moi. Ils s’inquiètent pour Albert à qui ils ont indiqué la direction de la source et qu’ils n’ont pas revu. Quant au jeune, il est muet. Il écoute sans rien dire, un peu absent et me donne même l’impression de ne pas saisir nos propos. J’en déduis qu’il est peut être étranger. Je sais qu’il fait le même parcours que moi car je l’ai croisé à plusieurs reprises : Vers le pic d’Iparla où il semblait suivre de loin les marcheurs, puis une seconde fois, assis sur un rocher, la jambe du pantalon retroussée au dessus d’un genou bandé, lisant avec tant d’attention un topoguide identique au mien qu’il donnait à penser de ne pas comprendre les explications. Ses saluts ont été laconiques, mesurés comme pour signifier qu’il ne voulait pas établir le contact.

En cours de route, on retrouve Albert qui sort d’un vague chemin sans avoir trouvé la source.

On marche les cinq de concert, le jeune homme un peu en retrait. Au moment de la pause, il sort une gourde vide. Albert lui offre un peu d’eau. Une seconde source indiquée sur la carte se cache en contrebas du chemin; Nous nous dispersons pour la chercher, fouillant les herbes hautes et la mousse où les chaussures s’enfoncent, épiant le moindre clapotis. Lui reste, sur le chemin, à nous regarder faire, un peu hagard, semblant indifférent aux efforts que l’on déploie pour lui trouver de l’eau.

Il faut l’appeler pour qu’il vienne à nous. On arrivera tout juste à remplir d’une eau un peu boueuse la moitié de sa gourde.

  • Tu as des pastilles désinfectantes ? le questionné-je
  • Non.

L’un d’entre nous le dépanne. Je suis intriguée par son bandage.

  • Qu’est-ce que tu as au genou ?
  • J’ai mal.
  • Quel genre de douleur ?
  • Je ne sais pas.
  • Tu es tombé ? Tu as eu un choc ? C’est une plaie, une entorse ?
  • Non.
  • C’est peut-être une tendinite ?
  • Je ne sais pas.

Il est français, mais la discussion est laborieuse et ses réponses à l’économie, par monosyllabes sont agaçantes. Elles donneraient presque l’envie de le planter là s’il ne restait pas autant de chemin. Mais il avance péniblement en claudiquant dans la descente escarpée qui suit, chaque palier le faisant visiblement souffrir, avec pour seule aide, une misérable canne en bambou de sa fabrication.

Ce jeune paumé de la montagne, avec son inexpérience, ses hésitations, sa réserve me fait un peu pitié. Mais il a eu au moins le courage ou l’inconscience inhérente à la jeunesse de se lancer dans l’aventure. Pour les jours à venir, il ne sera pas en perdition, car le chemin est fréquenté. Les rencontres et les kilomètres feront de lui un randonneur un peu plus aguerri.

  • Tu n’as aucun médicament contre la douleur ?
  • Non. J’irai à la pharmacie à Saint Etienne.
  • Mais la route est encore longue ! Veux-tu de l’aspirine ou du paracétamol ?
  • Non.
  • ça te soulagerait le temps d’arriver !
  • Non, ce n’est pas la peine.

Je n’insiste pas. Il ajoute :

  • J’ai mal dans les descentes, mais quand c’est plat, c’est supportable.
  • Il te faudra peut être plus qu’une pharmacie. Il doit bien y avoir un médecin à Saint Etienne.
  • Oui, je verrai. Demain je resterai peut-être au camping pour me reposer.

On fait encore un bout de chemin ensemble. La caravane éclate quelques kilomètres avant l’arrivée : eux, sont tous à la recherche d’un camping et moi, pour ce soir, j’ai envie de confort. Mes travers de voyageuse nantie me rattrapent. Je voudrais profiter d’une douche où je peux m’éterniser, d’un lit avec drap où l’on ne se cogne pas la tête en se levant sur le sommier du haut, de toute la place pour étaler mes affaires, d’une télé, pourquoi pas. Je vais au centre du village, car s’il y a un hôtel, il doit être là.

Eh bien non, renseignement pris au bistrot de la place, le gîte est plus proche que l’hôtel. Pour m’éviter vingt minutes de marche inutiles au cas où le gîte serait complet, je joins le propriétaire sur son téléphone portable. Par chance, il est justement à la mairie, en train de déposer un dossier. Trois minutes plus tard, j’embarque dans sa camionnette qui me dépose à la porte de mon hébergement. J’arrive la première. Pas de télé, mais pas de lits superposés. J’ai le temps de me reposer un peu et de m’atteler aux inévitables tâches quotidiennes avant que Francine et Renaud arrivent. Quant à Manuel, Jean Charles et Jean Luc, ils ont réservé une chambre dans une résidence de vacances.

Agréable diner improvisé à trois dans l’immense salle à manger sombre, avec au menu, pâtes, fromage et gâteau basque.

Vers vingt et une heures, à la nuit tombante, déboule tel un ouragan un zombie : la marche saccadée, le geste mécanique, le jeune homme ne met pas plus de dix secondes pour jeter son chargement et s’effondrer dans le fauteuil. Son sac, béant duquel sort une tente est ridiculement petit. J’ai trouvé plus fort que moi ! Il parait exténué. Il nous raconte comment il a cumulé depuis Hendaye chaque jour deux étapes. Il s’est arrêté dans un restaurant à Saint Etienne pour manger, ce qui explique cette heure d’arrivée tardive. Son objectif est de rallier le plus vite possible Banyuls, sans préciser de délai, car il n’a pas sérieusement étudié tout le parcours.

Il s’éclipse longuement dans les douches où il s’ébroue avec force soupirs et gargarismes avant de revenir se soigner : De monstrueuses ampoules sous la plante des pieds, grandes comme des airbags, et une méchante brûlure lombaire occasionnée par le frottement du sac pendant sa course. Parce qu’il court certainement plus qu’il ne marche !

Je ne manque pas de m’interroger « Encore un inconscient ? »  Non, celui-ci semble garder les pieds sur terre, même si ce soir c’est douloureux. Il nous explique que son but est de se préparer pour le trail du Mont Blanc. Il est prof d’éducation physique, apparemment habitué à relever des défis sportifs.

Des souffrances sans commune mesure avec une modeste irritation de gorge. Et lui, ne se pose aucunement la question de savoir s’il va continuer. Il est obstinément optimiste : demain ou après-demain, les ampoules seront en voie de guérison et la blessure dans le dos aura « croûté », comme il dit !

Quant au bordelais, il a disparu du paysage. Nul ne l’a revu plus loin que l’endroit où il méditait ce matin. Son angine aura certainement tranché en lui dictant de revenir à Bidarray. (lire la suite)

traversee pyrenees

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