Pyrénées, d’un rivage à l’autre: D’Aïnhoa à Bidarray (3)

Aïnhoa au réveil

Jeudi 2 juillet

Jésus crie et la caravane passe

Comme hier matin, et sans doute comme il en sera ainsi jusqu’à épuisement des effectifs, les petits groupes quittent séparément le gîte. En ce début de randonnée, l’espacement des hébergements ne laisse pas beaucoup de marge de manœuvre : Les étapes sont plutôt courtes, six ou sept heures de marche ou démesurées si l’on en cumule deux. Pour cette raison, tout le monde se retrouve invariablement le soir sans les mêmes lieux. Je ne pars jamais dans les premiers pour ne pas terminer mon étape trop tôt. Seule la chaleur que l’on a connue les jours précédents peut me convaincre de me hâter, mais aujourd’hui, le soleil ne se montrera pas, empêché par une couche compacte de nuages lourds qui matelasse le ciel.

Je flâne un peu dans le village engourdi par une alliance de petit matin hésitant et de grisaille avant de défier la première montée de la journée qui s’amorce aux ultimes maisons. Le chemin louvoie jusqu’au col des Trois Croix comme s’il n’osait pas affronter une pente pourtant encore bien timide.

Ce col est un Golgotha insolite : Supportant son calvaire avec grande dignité, un pathétique Christ en croix sanguinolent grandeur nature, est flanqué de deux larrons ficelés dans des contorsions douloureuses. A les voir dans ces positions singulières, on les croirait figés dans un fandango endiablé, en proie à des démangeaisons infligées par des moustiques cruels ou en train de tenter une évasion. Au pied du trio, un parterre de tombes discoïdales plus ou moins anciennes.

Le climat en été n’est pas toujours généreux et donne d’une main ce qu’il reprend de l’autre. S’il concède un peu de fraîcheur, il impose en contrepartie un ciel chagrin qui ternit le décor et borne l’horizon. Mais je lui pardonne cette avarice, car ce matin je me délecte de cette température apaisante au prix d’un panorama gâché.

Le large chemin n’est pas très fatiguant, il monte mollement sur les crêtes, passe discrètement deux cols dont il faut aller chercher le nom sur la carte, parce que dans Pyrénées ce genre d’information semble être un secret. Jamais depuis Hendaye je n’ai vu clairement inscrit sur un panneau le nom d’un lieu autre que celui des localités.

Golgotha basque

Je dois avouer qu’entre le col des Trois Croix et la ferme Esteben je ne garde que peu de souvenirs. Pourtant, je sais y avoir marché seule. Il n’y avait probablement ni surprise ni difficulté si bien que je devais être dévorée par des pensées qui rendent la marche mécanique. En revanche, je me rappelle avoir perdu mon chemin peu après, faute d’indications claires ou visibles. Nous nous sommes retrouvées là à cinq, Francine et Renaud, Julien, Anita et moi à osciller entre plusieurs directions.

En dehors des pauses, ce sont ces circonstances qui réunissent les co-itinérants. Le premier qui est confronté au problème commence à réfléchir pendant que les autres arrivent. Discussions, récriminations, on s’accorde pour lancer quelques piques à l’adresse des baliseurs qu’on accuse d’avoir oublié leurs pinceaux aux endroits stratégiques. Après un coup d’œil circulaire pour repérer quelque indication, chacun y va de sa théorie avant de se lancer dans la direction qu’il croit la bonne, en priant qu’il ait raison pour ne pas perdre la face. Si c’est le fiasco général, on revient à la case départ, et on passe au plan B qui consiste à consulter la carte qu’on rechigne souvent à sortir du sac par simple paresse. On discute, on essaie de trouver sur le papier la géographie du lieu, on argumente, on tente de convaincre jusqu’à remporter l’adhésion de la troupe en perdition. Si aucune idée ne se dégage de ce consensus, on se répartit le travail, chacun allant dans une direction pour scruter minutieusement les abords du chemin afin de recueillir un indice quelconque ou repérer le moindre soupçon de marquage. Le premier qui trouve, appelle les autres.

Mais la solution est parfois plus complexe, obligeant à revenir sur ses pas, ou utiliser des parcours improvisés.

Une fois la caravane revenue dans le droit chemin, elle repart alors à l’unisson, embarquée dans des discussions allègres comme si elle se sentait rassurée après avoir échappé à un grand danger.

Puis, les propos se tarissent progressivement, la différence de tempo s’accentue, surtout dans les montées, creusant les écarts entre les groupes : le convoi s’étire inexorablement jusqu’à se disloquer.

Chacun reprend alors son indépendance …jusqu’à l’hésitation suivante.

Je suis contente de rencontrer les uns ou les autres, partager avec eux quelques kilomètres dans la gaité, mais après, j’ai toujours la sensation de m’être évaporée de cet espace que j’étais venue conquérir, qu’une partie du chemin m’a été volée. L’attention détournée par les paroles rend aveugle. Je profite alors, d’une opportunité, de la dénivelée ou une pause que je veux écourter, pour retourner à ma solitude.

“Je ne suis jamais moins seul que dans la solitude”

(Scipion l’Africain)

Combien de fois ai-je entendu de la part de marcheurs en groupe : « Mais que c’est triste de marcher tout seul ! ». Je sais bien que ma réponse négative ne les convainc pas, et pourtant tous les voyageurs solitaires qu’on rencontre ou dont on lit le carnet de route, tiennent le même discours. On ne peut pas s’imaginer avant de se frotter à la solitude des sensations qu’elle apporte à la marche. Sensations intenses, démultipliées, qui ne sont pas détournées par des discussions parasites continuelles et qui laissent des souvenirs prégnants.

Je ne dénigre pas la randonnée en groupe, loin de là, comme tout un chacun je la pratique aussi avec plaisir, mais je ne pars pas dans le même état d’esprit. Je veux dans ces conditions passer un moment convivial avec mes amis et ma famille, le chemin jouant les seconds rôles.

Entre les groupes et les marcheurs isolés, il y a les couples. D’une certaine façon, ils se rapprochent du marcheur solitaire. Ils parlent peu, les échanges sont tacites ; ils sont souvent en parfait accord sur la conception de leur aventure et partagent les moments forts. Rarement sur mon parcours je n’ai cependant rencontré de groupes ou de couples engagés sur de très longues distances. La plupart faisait une marche de huit ou quinze jours. Parce qu’il est presque impossible de trouver des coéquipiers ayant de même niveau, la même endurance, la même conception du projet ou la même disponibilité.

Si j’en ai vu qui marchaient en parfaite harmonie, combien en ai-je rencontré de ces couples où l’un caracolait en tête ou patientait, pendant que l’autre souffrait derrière essayant héroïquement de rattraper son retard !

Et, combien en ai-je dépassé des groupes, éclatés sur le chemin, les uns, loin devant, vautrés dans l’herbe à discuter et à fumer quand les autres exténués avançaient péniblement fustigeant les premiers de bafouer l’esprit de solidarité !

Qui n’a pas marché un jour avec un(e) éternel(le) râleur(se) qui se plaignait en permanence qu’on ne l’attendait pas ?

Après le col de Mehatché, une descente étonnante attend le promeneur. La montagne potelée l’avait habitué à ses courbes généreuses et confortables, et là, sans crier gare elle l’oblige à descendre par un sentier un peu périlleux, entre éboulis et falaises pour contourner un éperon rocheux. J’y vois ici les prémices de ce que seront les Pyrénées telles que je les imaginais. Mes bâtons encore soigneusement arrimés à mon sac, vont prendre du service et ne retourneront s’y reposer certainement qu’à la fin du dernier kilomètre.

Avant Mehatché

Sur les éminences, sentinelles microcéphales et bossues, des vautours fauves, semblent faire le guet. Posés ainsi, ils exhibent leur silhouette disgracieuse. Mais que ces quasimodo prennent leur envol, ils se transforment alors en planeurs prodigieux : ils deviennent en trois ou quatre battements d’ailes les plus beaux des oiseaux. Sans un remous, avec une aisance déconcertante, ils glissent majestueusement dans les airs, tournoient en montant dans le ciel jusqu’à n’être plus qu’un point flirtant avec les nuages.

Les derniers kilomètres de la journée longent en fond de vallée le Bastan, où barbotent des vacanciers bruyants.

Je m’arrête au premier gîte que je trouve à l’entrée de Bidarray. Je dois pour y pénétrer enjamber des dizaines de sacs jetés dans l’entrée par des gamins qui attendent le bus après une journée d’escalade.

On m’attribue un dortoir au rez-de-chaussée, doté de toutes les installations sanitaires permettant l’accès aux handicapés. Les autres randonneurs arrivent après moi, les trois berrichons et les anglais, mais ils sont logés à l’étage, comme semble-t-il tous ceux qui ont réservé à l’avance.

Je pars faire le tour du village : l’accueil est chaleureux, on sent que l’on est le bienvenu, c’est même écrit sur un mur «Touristes dehors, le pays basque n’est pas à vendre … Askatasuna »

Finalement ça tombe bien, je ne fais que passer et n’avais nullement l’envie et les moyens d’acquérir une maison par ici. Je me contenterai d’aller trouver à la supérette deux ou trois bricoles à me mettre sous la dent pour les jours à venir et repérer une auberge pour ce soir.

Je mange en compagnie des berrichons, Manuel, Jean Charles et Jean Luc, à l’hôtel restaurant où Francine et Renaud ont réservé pour la nuit.

A mon retour, le dortoir est toujours vide, aucun autre randonneur n’est venu s’y installer.

Je bénis cet isolement qui me permet de prendre mes aises, profiter de toute la place pour étaler mes affaires et étendre ma lessive. Ce soir cette solitude me plait. Une solitude qui ressemble à la liberté… Askatasuna ! (lire la suite)

traversee pyrenees

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