Les 21 lacs des Vosges: Markstein – Le Hohneck (étape 2)

Méthode Coué

Matin chagrin. Après cet hier illuminé du soleil d’un printemps de cliché, j’ai l’impression de me réveiller après un sommeil de six mois, à l’aube d’une journée d’un novembre cendré. Il faut s’appliquer la méthode Coué pour se convaincre que nous sommes bien le 8 mai, car les apparences sont trompeuses. Rafales de vents, chapelet de flaques sur la terre gorgée du chemin, lourd plafond matelassé couleur de plomb sous lequel déferle la froide lumière matinale qui étame les versants et rebondit sur le lac de la Lauch, éclat de miroir encastré dans le fond d’obscures sapinières. Du haut de la crête, il dévoile davantage de talent que de ses rives d’où il se révélait hier si quelconque.

Vers Herrenberg
Vers Herrenberg

 

Le chemin tergiverse continuellement sur l’arête jusqu’à Herrenberg. Il est entravé ça et là par d’épaisses langues de glace sale et crevassée que les randonneurs ont poinçonnées par des parcours improvisés.

Poussées par le vent d’ouest, les premières vagues de brouillard ne tardent pas à venir lécher les chaumes. Elles se succèdent, de plus en plus serrées jusqu’à donner une nuée grise, compacte et si homogène qu’il semble que les bourrasques soient incapables de la déloger.

Dans cette ambiance des Highlands d’Ecosse, je ne rencontre personne. La grisaille a déjoué les projets des marcheurs matinaux les plus déterminés qui d’ordinaire affluent dans les Vosges week-end et jours fériés. Sur le sentier aveugle, j’avance sereine dans mon cocon ouaté de solitude. En d’autre temps, cet isolement m’aurait inquiétée. A présent, il me donne l’impression apaisante que ce monde de néant et de silence est un prolongement de moi-même.

Anachronique, la forêt spectrale au feuillage tendre, piquetée de bouquets de jonquilles lumineuses et voilée d’une buée d’automne engloutit le chemin avant de le rendre quelques kilomètres plus loin aux prés nébuleux jusqu’au carrefour de Neurod enneigé où la descente m’entraîne jusqu’à la ferme-auberge du Steinwasen qui se prépare sans conviction à accueillir une maigre clientèle.

légende altenweiher

Dès lors qu’on s’abaisse sous la ligne des crête, le brouillard laisse place à un crachin intermittent.

– Vous avez bien du courage ! me lance la patronne que je viens de saluer. Je ne sais pas si c’est le temps maussade ou ma solitude qui la pousse à cette compassion.

Fleur emblématique des Vosges
Fleur emblématique des Vosges

 

Après des tours et contours à profusion, quelques intersections équivoques à l’origine de décisions incertaines, vers midi, le chemin arrive au lac d’Altenweiher.  S’il a un petit air de famille avec le précédent, celui-ci a été plus gâté: un barrage à sa mesure confine la retenue dans l’entonnoir des dévers boisés à l’ombre de la crête absorbée par les nuages. Aucune route goudronnée ne vient troubler sa quiétude. Il faut venir au spectacle à pied et les seuls admirateurs que je croise sont un couple de randonneurs.

Tout en achevant nos pique-niques, nous échangeons quelques propos sur nos périples respectifs, satisfaits de trouver chez l’autre un écho à l’évocation de nos itinéraires qui s’enchevêtrent.

Par de larges courbes, le sentier s’élève dans la forêt ou va s’érafler sur la queue des pierriers dégringolant du Kastelberg, jusqu’à aller se poser sur l’épaule du Kerbholz qui se fend d’un superbe panorama sur les arêtes du Spitzkoepfle. Ensuite descente sur le lac du Fischboedele. En cours de route, un panneau invite le randonneur à choisir entre « l’itinéraire difficile » et le chemin forestier. Ne vous laissez pas impressionner, certes, il faut un peu de vigilance pour ne pas glisser sur les roches humides mais il n’est pas à ce point périlleux qu’il faille aller s’ennuyer sur la large piste.

Fischboedele, c’est une vieille connaissance, Maintes fois j’y suis venue, par un chemin ou par un autre, arrivant par le nord ou par le sud. S’il est l’un des plus petits, ce lac glaciaire cerné de flancs abrupts qui déversent des coulées de rocailles n’est pas le moins connu. Je l’aimais ce sauvageon aux lèvres farouches qui est l’un des seuls à ne pas dormir derrière une digue. Mais on n’a pas pu le laisser tranquille: il a fallu qu’on y construise une gloriette de jardin qui amène pique-niqueurs et papiers gras. Derrière ses grands discours sur la préservation des espaces sauvages, du biotope, de la faune et de la flore, l’homme reste l’incurable fossoyeur de la nature.

Je suis déçue de cet avilissement et je ne m’attarde pas.

Neurod

Sous les premiers coups de tonnerre venus de la plaine, j’emboîte le pas d’un groupe de randonneurs lancé sur le GR®5 en direction du lac de la Schiessrothried.

Depuis ce matin une ampoule me cisaille le talon et d’heure en heure la douleur s’amplifie.

Au lac, je suis face à un dilemme: Soit continuer le GR®5 que je connais soit, prendre l’itinéraire qui remonte la Wormspel plus court mais plus raide. Les fortes pentes ne m’ont jamais intimidée, mais l’épreuve infligée par cette misérable blessure est à présent presque insupportable dès lors que je monte. J’ai donc le choix entre souffrir durement environ une heure ou moins intensément mais plus longtemps.

J’opte pour le parcours direct, autant en finir rapidement car ce n’est plus de la marche plaisir, c’est de la marche forcée.

J’observe à peine ce lac que je côtoie pourtant sous un autre angle que je ne lui connaissais pas, trop aux prises avec mes problèmes qui gâchent l’instant et mobilisent mon attention.

En cours de chemin la souffrance est si intolérable qu’elle m’oblige a déchausser pour refaire le pansement. Je découvre affligée l’ampleur des dégâts.

Péniblement, je monte les quatre cents trente malheureux mètres de dénivelée qui séparent le lac du Hohneck, un pas après l’autre, chacun me coûtant davantage de peine et d’effort pour faire abstraction de ce supplice.

Lac du Schiessrotried vu Hohneck

Encore une fois la méthode Coué.

Après quelques kilomètres de large piste, le chemin se disloque sur la pente abrupte ravagée par la fonte des neiges entre filets d’eau, ravines, monticules de terre et arbres fracassés; chaque marcheur a dû y inventer son parcours et j’en ai fait autant.

Une large corniche de neige durcie et sculptée par le vent barre l’arrivée sur la crête.

A la douleur s’ajoute l’inquiétude car je ne connais pas les pièges de la neige et pour traverser cette croûte de sel, je ne trouve aucune trace, à part celle laissée par les chamois. Je crains que mon passage ne détache des plaques de glace, m’entraînant, ainsi que les deux jeunes randonneurs qui sont en contre-bas, dans l’avalanche. Pourtant je ne peux pas les attendre, il me faut continuer car le vent redouble et je me refroidis. Des pieds et des mains, je teste la solidité ce cette carapace avant d’y creuser des entailles. Précautionneusement, oubliant ma douleur, je monte plus en rampant qu’en marchant pour limiter les risques de glissade, et j’arrive soulagée au sommet dégagé pas le vent.

Installée à une table du restaurant du sommet du Hohneck , je savoure mon après-randonnée, ma douleur apaisée, le repos mérité, le chocolat chaud et la part de tarte aux myrtilles, dans le tourbillon des touristes qui viennent se protéger des bourrasques de pluie qui crépite sur le carreau.

Perdu dans les nuages, le brouillard et les ténèbres, le refuge lutte jusqu’au petit matin contre la tourmente qui s’insinue en sifflant dans tous les interstices.(lire la suite)

glissePour les informations pratiques (parcours, organisation, hébergements, cartographie,…) cliquer ici

Markstein- Hohneck

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