Solo Madeira: Un saut de puce de Porto da Cruz au ranch sans chevaux (3)

Mardi 24 février

Soleil levant sur les crocs ébréchés de la falaise, qui cligne derrière les troupeaux de nuages galopant dans le ciel.

Le fil rouge de mon itinérance est rompu. Et du coup, le courage me manque un peu pour sortir du lit douillet. Je pensais trouver un chemin côtier qui me conduirait à Santana, A l’évidence, il n’y a qu’une route de douze kilomètres qui doit emprunter quelques tunnels. Cette perspective ne me réjouit guère. J’avais envisagé ensuite de monter à Casas de Queimadas, où la carte mentionne un hôtel, point de départ de randonnées sur les hauteurs.

Reveil à Porto da Cruz
Reveil à Porto da Cruz

Le jeune homme de la réception se met en quatre pour me détailler la liste des hôtels. Le décompte est vite fait, ils sont pratiquement tous implantés dans des villages touristiques côtiers. Dans la partie montagneuse de l’île, celle qui m’intéresse, il y a en tout et pour tout, sur les chemins pédestres deux secteurs hôteliers (Pico das Pedras et Encumaeda) comportant chacun deux hébergements.

Il m’explique également où prendre le bus qui me fera gagner quelques kilomètres.

Le petit déjeuner est un moment de réflexion: perdue dans mes conjectures, je vois à peine mes voisins de table français et suis tout autant transparente pour eux.

Je prends soudain conscience à quel point les randonnées itinérantes qui suivent un tracé continu et jalonné d’hébergement multiples sont un luxe et un plaisir absolu. Vous vous arrêtez dans un gîte, vous posez votre bagage, vous mangez et dormez, et le lendemain à l’aube, au moment où l’énergie déborde et l’enthousiasme vous fait trépigner d’impatience, vous reprenez la route là où vous l’avez laissée la veille.

Je dois me convaincre que cette randonnée prendra une tournure différente de celle que j’avais imaginée et la repenser globalement: Elle ne sera pas la copie de mon itinérance sur le GR5. En plus des barrages linguistiques, elle me confrontera à des casse-tête logistiques et probablement des galères climatiques.

Il me faut surmonter les contrariétés et dépasser la déception pour me faire à l’idée d’un parcours émietté, entrecoupé de tronçons où que je devrai recourir aux moyens de transports locaux pour rejoindre des centres touristiques qui offrent des possibilités de se loger.

Je comprends à présent, l’utilité des parkings aménagés au départ de levada et circuits réputés où stationnent voitures de location et minibus d’agences de voyage, la présence des taxis aux intersections des chemins et des routes. Madère, contrairement à ce que tentent de faire croire les brochures touristiques n’est pas « le paradis du randonneur », mais le paradis des organismes de randonnée, la nuance est de taille !

Ce concept semble avoir été créé par ou pour les organismes de treks étrangers. Les insulaires pour qui la marche n’est pas une philosophie n’y ont vu que la manne financière.  L’office du tourisme a équipé et sécurisé quelques dizaines de parcours, ceux qui sont invariablement empruntés par tous les groupes, les autres sont laissés à l’abandon. Il y a fort à parier, que d’ici quelques petites décennies, les sentiers délaissés à présent par les autochtones motorisés et empruntés par quelques rares randonneurs vont rendre les armes face à une nature envahissante ou disparaître sous les coulées de boue.

C’est dans cet état d’esprit et sous les premières gouttes de pluie que je quitte l’hôtel à la recherche du « paragem »(arrêt de bus), qui joue l’arlésienne.

Je fais les cents pas au milieu du carrefour, espérant y voir passer un bus. Au lieu de cela, le couple de français arrive, providentiel, me prend en stop et me dépose à Santana.

Palheiros entretenus pour les touristes
Palheiros entretenus pour les touristes

J’erre quelques dizaines de minutes sous une bruine tenace, devant les « palheiros », traditionnelles petites maisons triangulaires multicolores qui ont fait la renommée de Santana au milieu de groupes de jeunes vacanciers un peu bohème qui semblent attendre un bus. Une poignée de touristes, armés de parapluies se hasardent quelques minutes hors de leur voiture pour prendre l’incontournable cliché avant de repartir résignés.

Je décide de monter à Queimadas où je devrais trouver un hôtel. Démarrage au jugé et aux instruments comme d’habitude, direction sud, laissant la mer cendrée qui se fond dans les brumes derrière moi avec la certitude de rallonger mon étape d’au moins une demi-heure pour arriver à destination car à Madère la balise et le panneau indicateur à l’attention des piétons est une denrée rare dès lors qu’on sort un peu du rang.

Contrairement à Machico, Santana est plus circonscrit, la nature inhabitée reprend vite ses droits.

Je monte, dépassée par des voitures et minibus de tourisme sous couvert d’arrogants eucalyptus au fût lisse dénudé et aux branches indolentes, fatiguées du poids des grappes de faucilles vert bouteille. Des buissons de genêts et quelques amandiers en fleur bordent aussi le chemin, et avant d’arriver, d’étranges arbres albinos, squelettes fantomatiques ceints d’un fourreau de dentelle blanche s’évanouissent dans les vapeurs de la montagne.

Queimadas est un endroit charmant, un paysage de carte postale en dépit de l’incontournable parking. Une maison forestière et un petit refuge pour pique-niquer au toit de chaume.

Arbres albinos
Arbres albinos

Je cherche l’hôtel pendant près de vingt minutes en explorant en vain dans toutes les directions. Un chauffeur de minibus dans l’attente de ses clients partis se dégourdir les jambes qui ronge son frein en pianotant sur son portable me dit ne pas connaître d’hôtel dans les environs. Je suis perplexe, le réceptionniste de Porto da Cruz avait été affirmatif et m’avait même donné un numéro de téléphone.

Je lance donc un appel: Les quelques mots d’anglais que compte mon répertoire personnel suffisent à indiquer ma position et mon désir. En revanche l’explication permettant de trouver cet hôtel est loin d’être claire. Je comprends simplement que je dois prendre un chemin et marcher trente minutes. Mais quel chemin ? Il y en cinq qui partent dans des directions différentes. Inlassablement, mon interlocutrice répète les mêmes explications obscures. Au bout de dix minutes de ce dialogue de sourds, soudain une occasion à saisir !

Je lui lance un « Wait, please ! » et j’harponne un guide local qui passe à proximité. En quelques mots anglais petit-nègre je lui explique mon problème et lui passe le téléphone. En deux phrases il règle l’affaire et m’indique le chemin à prendre.

Il aurait été si facile de me dire de prendre la levada das Pedras qui, une fois n’est pas coutume!- arbore un superbe panneau indicateur, mais elle m’avouera quand je serai arrivée qu’elle ignorait sa présence.

J’arrive en vingt cinq minutes dans le village de vacances « Rancho Madeirense » où l’on m’alloue une petit bungalow, pâle copie des palheiros authentiques.

L’accueil est curieux: une famille gère le restaurant et les résidences. La jeune femme est aimable, son frère, âpre au gain me demande de régler sur le champ, et les parents vaquent à d’autres occupations.

Le temps prévu pour le lendemain n’étant pas très propice pour aller se frotter au Pico Ruivo, point culminant de l’île qui restera selon toute probabilité dans les nuages, je prends le parti de randonner sur la levada de Caldeirao verde, qui reste à flanc de coteau et de différer ce que j’avais prévu au jour suivant, avec l’espoir que je pourrai bénéficier d’un ciel un peu plus dégagé. Je décide donc de rester dans mon ténébreux triangle de tôle une nuit supplémentaire. Je n’ai pas de quoi payer en liquide et je propose la carte de paiement. Mais comme c’est souvent le cas dans les commerces aux comptabilités opaques, la machine à carte de bleue est en panne ! Je leur fais comprendre que ce n’est pas un problème, je redescendrai à Santana où je trouverai un hôtel.

L’espoir d’un revenu substantif aussi vite envolé déclenche une querelle familiale. Eclats de voix dans chette langue incomprrréhenchible qui rrroucoule et qui chuinte.

S’ils semblent d’accord pour prolonger ma réservation, en revanche ils ne le sont pas sur les solutions.

Après une passe d’armes d’une dizaine de minutes, la jeune femme me propose de me conduire à Santana où je pourrai retirer de l’argent au guichet automatique pendant qu’elle fera ses emplettes dans la supérette d’à coté.

Et me voilà donc embarquée avec la mama équipée de cabas dans une Peugeot d’un autre âge pour une virée dans la bourgade que j’ai quittée ce matin même. Durant ce court voyage, elle m’explique en anglais, -la mère ne saisissant vraisemblablement rien à ses propos- qu’elle vit dans une famille stressée. Je comprends que c’est elle qui détient le pouvoir car elle parle l’anglais et possède le permis de conduire.

Galerie de photos
Solo madeira
 

On ne prête, confiance y compris, qu’aux riches. La preuve étant faite que je ne suis pas la vagabonde désargentée qu’ils (surtout le frère qui ne m’est décidément pas sympathique!) avaient redoutée, ils m’octroient, à l’initiative de la jeune femme, un délai pour régler mes futurs frais de bouche et de nuitée.

Installée dans le restaurant , croisement entre le chalet suisse et  saloon du far west, je prends mon dîner, seule dans une confusion de sons et de mélodies heurtées qui tombent pêle-mêle de la télé, de la chaîne stéréo et d’un jeu sur Internet.

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