Solo Madeira: Terra de Agua (5)

Jeudi 26 février

Toute la nuit, la guerre entre le ciel et la terre fait rage me tirant à plusieurs reprises de mon sommeil. Le vent semble vouloir arracher les tôles du toit qui protestent en grondant, et régulièrement des averses soudaines crépitent comme sur une toile de tente. C’est un temps qui fait apprécier le confort d’un lit douillet mais qui laisse filtrer quelques inquiétudes et entrevoir un avant-goût de la journée qui va suivre.

Mon armoire frigorifique au ranch mariedense
Mon armoire frigorifique au ranch mariedense

Je regarde à chaque réveil l’heure en me persuadant que les nuages auront encore le temps de s’évacuer.

Le spectacle de ma fenêtre au petit matin est triste à mourir : pluie drue et brouillard compact. Les bourrasques intermittentes n’ont pas faibli.

Tout mon beau plan élaboré depuis Porto de Cruz s’écroule. Il est impensable de vouloir aller à Pico Ruivo  et d’enchaîner les deux autres sommets qui seront perdus dans cette purée de pois. Par beau temps, en fin de parcours j’aurai probablement trouvé des touristes qui m’auraient ramenée à Funchal. J’aurais même pu envisager la folie de passer une nuit dans la Pousada de Encumaeda pour profiter d’un soleil levant sur les sommets. Mais, ne rêvons plus, nous sommes face à une réalité bien différente, il faut prendre une décision.

J’ai épuisé ici toutes les possibilités de randonnée et je ne veux pas m’éterniser dans ce village de vacances déserté.

Je vais aller à Funchal, le temps dans le sud de l’île y est peut-être plus coopératif.

Je vais rendre ma clé et demander si à tout hasard quelqu’un descend à Santana en voiture. Mais j’ai nettement le sentiment maintenant que j’ai payé mon dû, de n’être d’aucun intérêt pour personne. Je ne leur ferai pas le plaisir de prendre mon petit déjeuner ici et tant pis, je préfère partir le ventre vide.

Je me lance donc sur la route « levada », bravant la tourmente et n’y voyant pas à plus de vingt pas.

La lutte est acharnée: les grands eucalyptus gesticulent en lançant désespérément au vent des bouquets de serpettes et des toupies dans une plainte incessante. Les rigoles torrentielles bondissent de chaque coté de la route débordant de leur lit dévasté et moi, je descends vers Santana sur des vaguelettes sans retour qui me dépassent, face au vent qui me cingle d’une pluie glaciale. En moins d’une demi-heure, mes vêtements sont à tordre. Je sens l’eau s’infiltrer dans ma chaussure droite, confirmant ce que je soupçonnais déjà, à savoir une fissure entre la semelle et le cuir.

Je peste contre les éléments et contre le manque de chance. Madère, pot de chambre du monde en ce mois de février. Madère pisse de tous les orifices, draine des fleuves dans chacun de ses sillons, transpire de tous les pores et suinte de tous ses orifices.

Madère, île de l’éternel printemps peut-on lire dans les brochures touristiques. Chez nous on appelle cela un printemps pourri.

Rien, je ne vois rien que le bord de la route. Je voudrais écouter de la musique pour m’extraire de cette apocalypse, mais j’ai perdu mon mp3 à Portela trois jours plus tôt. Alors je chante.

Dans ce vacarme, je n’entends pas la voiture qui arrive derrière moi. Sa corne de brume me tire de mon exil. Une vieille Peugeot s’arrête et la portière s’ouvre pour m’inviter à venir m’y abriter. C’est la femme du gîte, prise de remords, qui m’explique en anglais ce que je crois être de la solidarité entre « women ».

Elle me conduit dans une station d’essence de Santana où je pourrai m’abriter en attendant le bus pour Funchal.

Je m’installe anonyme et invisible dans le bistrot, digne héritier des relais de chevaux, où entrent et sortent les voyageurs en transit et les employés du garage empestant le cambouis et l’essence.  Quelques chauffeurs routiers, emportés par une discussion passionnée sirotent un café au comptoir. Moi, je fais tache: je m’égoutte sur ma chaise etsur la table comme une malpropre devant ma tasse fumante et mon morceau de gâteau à la pomme avant de me plonger dans mon livre « Eloge de l’énergie vagabonde » de S.Tesson.

faucilles
faucilles

Dans une gerbe d’eau, à onze heures pile, les bus pour Funchal jaillissent du néant. Je m’engouffre dans celui qui emprunte le « via rapida », cinquante minutes tout de même pour traverser une île que fait moins de 20 kilomètres du nord au sud !

Je n’ai rien d’autre prévu pour la journée mais je voudrais m’éloigner de ce déluge le plus vite possible avant que je ne me dissolve!

Le bus rendu aveugle par le brouillard fend les rideaux de pluie et sillonne une végétation agitée de soubresauts frénétiques sous un ciel anthracite. Les rivières furieuses charrient un sang d’ocre dans des sillons dévastés par la rage du courant. Un parapluie disloqué agonise dans un talus.

L’eau s’infiltre par les joints des fenêtres et ruisselle en filets tortueux sur le plancher qui courent vers le fond du bus.

Je m’éponge sur le siège et me réchauffe dans ce bain de vapeur.

Le bus me berce et sa chaleur me plonge dans une torpeur mélancolique. Mon moral suit le baromêtre. Je suis déçue d’avoir dû renoncer à ce qui me tenait à cœur. Madère c’est peut être la mer et les sentiers côtiers, mais moi j’étais venue, aussi et surtout pour les montagnes vertigineuses aux panoramas grandioses.

A Funchal, où il pleut tout autant, je me mets en quête de l’office de tourisme qui me propose quelques hôtels au centre-ville, loin des palaces avec piscine et casino. Sans beaucoup réfléchir, je jette mon dévolu sur le premier que je trouve sur mon chemin et qui semble être un comptoir britannique en terre madérienne: le hall est envahi d’anglais en partance.

Ma chambre est fonctionnelle et sans charme, mais c’est sans importance…

Je consacre la fin d’après midi à repérer les différents points de départ d’autocars et récolter les horaires pour les destinations susceptibles de m’intéresser.

Je flâne dans l’incontournable marché au fleurs et primeurs. Je me laisse appâter par de savoureux morceaux de fruits exotiques que m’offre avec empressement un jeune camelot. Sournoisement, au moment de la pesée il y rajoute un fruit, camouflé derrière le paquet. L’addition est aussi salée que les fruits que je dégusterai dans ma chambre se révèleront acides !

Galerie de photos
Solo madeira
 

Je ne veux pas dîner à l’hôtel, je préfère une gargote du centre-ville, il y a plus de distraction. Et en effet, je ne suis pas seule, avec la télé qui impose sa présence dans toutes les salles de restaurant. En entrée, on me sert un avion  de la « Turkish air line » démantelé sur une pelouse d’Amsterdam et pour le plat de résistance une recette de cuisine aux ingrédients insolites proposée par un cuisinier obèse. Le jeu pour moi consiste à capter quelques mots de portugais –en relation avec les images- dans ce fatras de syllabes impénétrables.

Entre temps, je réponds par des « ola » aux piliers de bistrot venus s’égayer devant quelques verres de Madère, qui me saluent amicalement.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *