Solo Madeira: Préambule

Madère, poussière volcanique dérivant au large du Maroc…
Madère qui s’offre comme une promesse de douceur pour rompre l’éternité d’un hiver alsacien qui n’en finit pas de rendre la végétation comateuse et les âmes résignées…
Madère qui s’offre comme un fantasme de printemps avant l’heure, avec sa nature exaltée et la caresse de ses brises marines…
Madère qui s’offre comme une brassée généreuse de kilomètres vagabonds.

Samedi 21 février 2009

Les réflexes se réactivent, les automatismes reviennent, comme si je reprenais le chemin après une simple nuit de repos. Ce matin le sac, suturé, greffé et lifté à mon retour des Alpes, se remplit, sans hésitation: les mêmes vêtements reprennent la même place.

On ne change pas une équipe qui gagne: le matériel et le paquetage reprennent du service. Le randonneur est souvent fétichiste. Il s’attache à ses affaires, fidèles compagnons de route patinés par les kilomètres, porte-bonheur et boite à souvenirs.

J’ai vérifié ma check-list, par acquis de conscience, mais rien ne manque.

Durant plus d’un mois sur le GR5, entre fin août et début octobre, chaque journée a débuté par le rangement toujours à l’identique de mes effets dans le sac avec, au moment de le boucler quelques instants de concentration pour inventorier mentalement ce qu’il ne fallait pas oublier: les preuves de mon existence dans ce monde que sont les cartes d’identité, vitale et bleue, le téléphone portable, cordon ombilical qui me relie au nid, l’appareil photo, mémoire numérique de mes yeux et carnet de notes, registre de mes confidences.

Pour le reste, on peut toujours s’arranger: une paire de chaussettes, un slip, un tee-shirt, ça se rachète.

Je suis sans enthousiasme démesuré, je crois que le GR5 me poursuit encore trop souvent. Je l’ai maintes fois arpenté en me replongeant dans le récit de ce voyage qui invariablement refait affleurer l’émotion.

Je n’arrive pas à me projeter dans ce jardin luxuriant qui me promet des températures oscillant entre 17 et 20°, alors que dehors la nature effanée par l’hiver survit dans une grisaille cafardeuse. Prisonnière encore de l’étau de mes préoccupations professionnelles tenaces.

Je dois pour imposer à mon esprit cette nouvelle odyssée, ouvrir la carte, suivre le tracé des sentiers pédestres qui se tortillent entre mer et montagnes, me créer un itinéraire et m’imprégner des clichés exotiques aux toponymes qui font rêver.

Je sais cependant que ce sont les voyages dont j’attendais le moins qui m’ont offert les plus beaux souvenirs. En sera-t-il de même pour celui-ci ?

J’ai toujours trouvé que les dépaysements débutaient dans les aéroports où l’attente se prolonge des heures de rang. Ils nous plongent dans un univers cosmopolite et coloré où se côtoient vacanciers nantis, hommes d’affaires, déracinés de toute sorte qui retournent au pays pour quelques semaines ou jeunes baroudeurs assoiffés d’ailleurs. Ici, des vies se croisent, se font et se défont.

Je suis dans un terminal de pauvres. Point de boutiques de luxe. Avant d’aller m’installer dans le hall de transit, je tourne en rond dans un anneau de béton brut qui n’offre aux candidats au voyage qu’un bar, un point de vente de journaux, un magasin de lunettes. Et une chapelle à l’attention peut-être des pessimistes -ou prévoyants ?- qui veulent aller solder leur compte avec le ciel au cas où leur voyage se terminerait de façon précipitée. …

Par intermittence, une voie suave qui peut espérer l’heure de la retraite sonnée se recycler dans le téléphone rose, dégouline des haut-parleurs pour nous avertir qu’il est interdit de fumer, nous inviter à ne pas laisser nos affaires sans surveillance et à signaler tout bagage abandonné suspect. J’imagine une Lara Croft, déboulant en pleine salle d’embarquement pour faire exploser une valise oubliée ! Quel beau spectacle ce serait, mais pour l’heure, il est assuré par deux bambins excités et vociférants qui infligent à leurs voitures miniatures des cascades de plus en plus périlleuses. Cascades qui se transforment en vol plané pour finir par une mise en orbite sous l’œil impassible des parents. Mais un projectile termine sa course sur la tête d’une vieille dame et l’autre sur le comptoir du bar, soulevant des « oh ! » indignés de l’assistance amollie par l’attente. Sans un mot d’excuse envers la victime, les parents viennent récupérer leurs enfants-rois qui n’auront même pas à souffrir de la moindre réprimande.
Décollage ponctuel et vol sans adrénaline. A 21h30, l’œil rivé au hublot oculaire, Funchal m’offre l’image d’un champ de microscopie à fluorescence. Des milliers de spots trahissant la concentration humaine.

Premier contact avec les insulaires: je sens que je déçois mon hôte, le chauffeur de taxi. Et pourtant, j’étais prévenue. Déjà, au temps des expéditions vers le nouveau monde, les rois conseillaient à leurs explorateurs d’aborder les populations autochtones en les amadouant. Moi, tout de go, je lui annonce que je vais à Machico. Machico, non ce n’est pas une insulte, c’est pire ! C’est à peine à quatre kilomètres, alors que la quasi-totalité des arrivants se rue à Funchal qui est cinq fois plus loin ! Quelle malchance pour lui de s’être trouvé en pôle position et de se voir spolier d’une course rentable! De tomber sur la seule radine ou cinglée du vol Paris-Funchal, celle qui voyage avec un lamentable petit sac à dos à quatre sous alors que les autres exhibent des Samsonite !

Jo le taxi
Pas très commode, Jo le taxi !

Il sait probablement que le temps qu’il revienne, l’aéroport aura été déserté.

Sa hargne tient le volant, écrase le champignon et s’acharne sur le klaxon. En moins de cinq minutes, je suis devant mon hôtel. Il balance sans ménagement mon sac sur le trottoir, cul par dessus tête, et pour bien me faire comprendre tout le mépris dans lequel il me tient, il me fait grâce de la monnaie. Il repart dans un crissement de pneus avec peut être l’espoir de récupérer des retardataires.

Heureusement, la réceptionniste de l’hôtel « White Water » rachète son compatriote. Elle essaie d’engager une conversation difficile avec moi. Si j’arrive à bafouiller quelques mots d’anglais qui me permettent de me faire comprendre, en revanche je ne saisis pas toujours les réponses qu’on me fournit !

Première leçon de portugais. Good night se dit « Boa noïte »…

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Solo madeira
 

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