Solo Madeira: Levada et mimosas (2)

Lundi 23 février 2009

Le ciel me roule de gros nuages noirs. Le goretex est au dessus du sac et l’enthousiasme juste au dessous a rétrogradé d’une place.

Le parcours était programmé depuis l’avant-veille. Aujourd’hui je vais longer ma première levada. Démarrage par le même chemin qu’hier, mais cette fois, je ne m’en laisse plus conter par cette montée trompeuse. Je prends un large chemin tracé au bulldozer avant de rejoindre la route et le début de la levada de Caniçal.

Levada do Caniçal
Levada do Caniçal

Les levadas sont à Madère ce que les bisses sont à la Suisse: des petits canaux d’irrigation qui courent le long de la montagne. Pour les construire et les entretenir (mille quatre cents kilomètres au total) il a fallu les doubler de chemins qui sont devenus à présent autant de parcours de promenade.

Elle démarre sous les mimosas qui malgré l’ombre qu’ils prodiguent éclairent par leurs grappes de pompons lumineux le chemin.

Le parcours est extrêmement tortueux: la levada se glisse le long de toutes les vallées latérales, épousant la moindre croupe, s’enfonçant dans toutes les concavités. Elle s’applique à ne jamais gagner ou perdre un centimètre de dénivelée.

Entre les zones boisées, le moindre replat est exploité. Des lopins de terre, grands comme des mouchoirs sont plantés de légumes ou retournés de frais. Assises de guingois, en équilibre sur des attelles de parpaings ou des pilotis, de misérables masures faites de bric et de broc, de tôles ou de planches, de plus en plus sommaires quand on s’éloigne de la vallée principale, règnent au milieu de ce microscopique patchwork de potagers.

La levada est un vaisseau dans lequel circule une lymphe canalisée cristalline au courant paisible qui draine l’eau de la montagne. Des capillaires installés par les riverains viennent y puiser les nutriments indispensables à la croissance de leurs légumes.

Lorsque j’ai vu les premières maisonnettes, je me suis dit « Quel dommage de gâcher un tel paysage avec ces baraques délabrées ». Chemin faisant, elles se sont imposées à moi pour me faire comprendre qu’elles faisaient partie du paysage, qu’elle étaient le reflet de cette vie d’insecte besogneux qui patiemment gratte, enfouit, récolte, ratisse, où le plus infime des matériaux doit être conservé pour être utilisé.

Jamais de silence. Je glisse discrètement sur mon chemin dans un concert de sonorités qui raisonne en boucle. Sur fond de basse obstinée assurée par le trafic routier et la rivière impétueuse du fond de vallée, les aboiements de cabots hargneux et les cris de basse-cour signalent en stéréo mon passage. Quel trésor recèlent donc ces pauvres bicoques, pour qu’il soit nécessaire de les faire garder par deux ou trois chiens qui s’étranglent au bout d’une corde de deux mètres ou dans un enclos grillagé ?

Je rencontre quelques résidents des lieux – souvent taciturnes, les madériens portent rarement le sourire-, qui reviennent chargés de ballots ou vont faucher de l’herbe, la serpette enroulée sur l’épaule.

Pour manifester ma volonté de vouloir faire honneur à leur langue, je clame le seul mot que je connais, en dehors des plats dont j’ai lu le nom sur le menu du restaurant.

  • Ola ! (Bonjour!)
  • Bonjour, Madame, me répond un vieil homme occupé à biner.

Je remballe mes maigres connaissances de portugais et j’entame une conversation qui me fait du bien: depuis deux jours j’ai vraiment l’impression d’avoir été parachutée dans un monde étrange, entraînée dans des dialogues laborieux dont je ne saisis qu’avec difficulté le sens général. Et de plus, je suis dans la situation inconfortable de l’analphabète incapable de déchiffrer une information ou un panneau de signalisation. Je me sens en décalage, il faut que je m’approprie cet espace, que mon cerveau s’accommode de ces mystères et singularités auxquels il n’est pas accoutumé.

Nous échangeons encore quelques mots: il m’assure que le temps va s’améliorer.  Moi, je doute un peu de son optimisme.

Je ne fais aucune halte le long de ce ruban de vie car la marche est facile, mécanique et ne demande aucun effort. A mi- hauteur d’une montagne pentue, quand les feuillus n’étouffent pas le chemin, le regard bute sur les sommets capitonnés d’une végétation épaisse ou glisse dans le sillon de la vallée semée du pointillé des maisons blanches et balafrée de larges routes.

J’avance, souvent absorbée dans mes pensées, l’attention happée épisodiquement par une plante inconnue, un paysage surprenant ou agréable, un détail insolite. Inutile de prendre la boussole, pour s’assurer que l’on est dans la bonne direction. Il suffit de suivre, traverser les routes qui enjambent la levada pour la retrouver de l’autre coté.

Maisonettes isolées bordant la levada
Maisonettes isolées bordant la levada

« Maroços » écrit en gros caractères s’étale sur ma carte comme le mot « Cevennes  »  qui couvrait la moitié du Massif Central sur celle de Stevenson. Je ne sais où quitter le canal dans ce village qui s’étire indéfiniment le long de la route. Une carte est un peu trop évasive, des panneaux indicateurs aléatoires et un balisage inexistant: l’équation à trois inconnues est un peu au dessus de mes compétences. J’hésite et dans ma recherche pour trouver la suite j’interpelle une autochtone… qui ne l’est finalement qu’à moitié. Elle me parle dans un français parfait. Elle vit en réalité depuis la retraite la moitié du temps ici et le reste de l’année à Colmar. Nous sommes voisines et le prétexte est bon pour nous épancher un peu sur les travers de nos compatriotes…

En désespoir de trouver le chemin indiqué sur ma carte, je repars par la route pour Portela sérieusement contrariée de ne voir aucun départ de sentier clairement indiqué. Je n’ai plus le temps et le courage de tergiverser. Je suis plus incommodée par le revêtement qui me brûle la plante des pieds que par la circulation presque inexistante.

Portela. L’endroit est fréquenté par des touristes venus faire une pause photo et quelques pas sur les sentiers de balades qui sont ici clairement matérialisés.

Des vendeurs de bananes et fruits exotiques ont dressé leurs étals et hèlent en anglais et en allemand les touristes.

Je me laisse tenter par des fruits inconnus.

– Vous savez ce que c’est ? demandé-je à un français également intéressé par l’éventaire.

Je sens que je vais savoir ce que sont ces gros avocats à la peau dessinant des écailles car, d’un air pénétré, mais l’œil un peu malicieux, après un instant de réflexion, il me profère sur un ton doctoral :

  • Je dirais que ce sont de gros fruits verts !
  • Vous devez avoir raison. J’espère que ce n’est pas toxique ! dis-je, suspectant ces comestibles de déboires intestinaux.
  • Si, il parait que cela paralyse les jambes !

(J’apprendrai à Funchal qu’on les appelle « pommes-cannelle » et sur internet que ce sont en réalité des anones)

Phares dans la brume, ces dialogues insignifiants que l’on pourrait avoir au travail ou avec ses voisins prennent une sens particulier quand on marche seul et qui plus est, dans un pays où les mots de la langue maternelle qui relient comme un cordon ombilical à sa communauté se font rares.

Pomme-cannelle ou plus exactement anone
Pomme-cannelle ou plus exactement anone

Toxique ou pas, laxatif ou pas, le morceau que la vendeuse m’offre est absolument délicieux. J’achète plusieurs fruits et m’en goinfre sans attendre.

Plongée ensuite de trois cents mètres parmi les eucalyptus, sur un chemin communal revêtu des typiques pavés « pied de bœuf » dessinant des marches arrondies. Puis pour finir la journée, tirant ma lassitude sur les trois cents derniers mètres jusqu’à la mer, je traverse des hameaux en pente raide qui se télescopent jusqu’à Porto da Cruz, appuyé contre le petit Ayers Rock local, le « Penha de Aguia » ou rocher de l’aigle.

Galerie de photos
Solo madeira
 

Je me rends directement à l’hôtel « Costa Linda » qui m’avait été conseillé à Machico. On me propose une superbe chambre avec vue sur la mer et télévision. Je peux capter TV5 et m’abreuve toute la soirée de ces discours francophones qui me déchargent de l’effort de compréhension que nécessitent ces langages abscons: je passe de Naguy, à un reportage sur les tractations helvétiques souterraines avec les FARC pour libérer Ingrid Bettencourt, en passant par les calembredaines de Rucquier et les informations générales, qui ont trait encore et toujours à la crise et la faillite des banques.

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