Solo Madeira: Les picos de la dérobade (7)

Samedi 28 février Curral

Beau projet bien ficelé pour pouvoir enfin randonner en pleine montagne. Renseignements pris auprès de la société de bus et à l’office du tourisme qui m’assure que le temps va s’améliorer, je peux aller à Curral das Freiras. De là, aller tutoyer quelques « picos » avant de rejoindre Boca da Encumeada où je pourrai trouver un hôtel pour passer la nuit.

Demain, retour à Curral par un autre itinéraire ou direction Pico do Areeiro puis Pico Ruivo si le ciel veut bien m’accorder quelques grâces.

Une fois de plus je brûle mon énergie à attendre le départ d’un bus. J’avais oublié que nous sommes samedi et les horaires diffèrent de ceux des autres jours.

A dix heures on embarque pour 45 minutes de convulsions et de virages à vous donner des nausées. J’entretiens une discussion avec une française assise à coté de moi dans l’unique but de détourner mon attention de mon envie de vomir croissante.

Enfin, le bateau ivre me libère au grand air. Quelques minutes indispensables pour reprendre un peu mes esprits.

Je démarre à tâtons et trouve au jugé le chemin qui rapidement monte à travers les lopins de terre où siégent, entre jardins et vergers des maisonnettes délabrées et des poulaillers.

A l’entrée de la forêt, pour la première fois, une balise jaune et rouge peinte sur un arbre matérialise l’itinéraire.

Dernières maisons de Curral das Freiras

Dernières maisons de Curral das Freiras

Si, l'eucalyptus mue. La preuve !

Si, l'eucalyptus mue. La preuve !

Balise de la forêt de Curral das Freiras

Balise de la forêt de Curral das Freiras

 

Les eucalyptus ont mal encaissé les outrages des dernières pluies. Le chemin est jonché d’un tapis de lambeaux d’écorce, si épais que par endroits on devine à peine où il se faufile. Plus haut, ce sont des arbres déracinés et d’énormes branches arrachées qui barrent le sentier.  Ces obstacles m’obligent à ramper, me hisser, contourner ou grimper dans la pente pour pouvoir progresser. J’ai hâte de sortir de cette forêt malmenée où les eucalyptus hautains n’ont pas su tenir tête à une pluie trop copieuse. Leur avenir s’est précipité, ils finiront plus tôt que prévu en pâte à papier ou en rambarde le long d’une levada.

La déception est à la sortie de la forêt: le brouillard enveloppe tout. Je suis punie de panorama. Je marche dans la grisaille, avec pour horizon des rochers et des arbres qui encadrent le chemin. Au-delà, il n’y a rien, je suis aveugle : Pico do Jorge, Pico Casado, Pico da Cabra, des chimères.

Sur mon balcon nébuleux je suis seule. De toute la journée je n’ai croisé personne. Il semble pourtant qu’un marcheur s’y soit aventuré récemment, ses empreintes y sont imprimées.

Vers Pico da Encumaeda, les nuages se dissipent, laissant s’épanouir un soleil généreux. Plus belle la vue ! Dominant deux vallées, on peut laisser glisser son regard au sud dans le sillon qui va se noyer dans l’océan à Riebero Brava et au nord à Sào Vicente. Pour profiter de ces instants qui se sont faits si rares depuis mon arrivée je traîne un peu avant d’entamer la descente vers le col.

Je l’atteins vers 15h30. Une noria de minibus déverse à tour de rôle des cargaisons de touristes le temps d’un regard et d’une photo. J’observe le manège, un peu amusée.

Un véhicule arrive. Le chauffeur descend et ouvre la portière coulissante qui libère six à huit prisonniers qui s’égaillent dans les environs une dizaine de minutes. Ils s’extasient devant le superbe paysage – qui était dix fois plus beau deux kilomètres plus haut- avant de regagner leur fourgon.

Je ris, je me moque. Mais je me moque de moi-même car je sais aussi à l’occasion, comme ces gens, consommer des images éphémères amenées sur un plateau.

Je descends sans me presser à l’hôtel « Residencial », qui me semble un peu huppé. Je n’ai pas le choix, le suivant à deux kilomètres est une Pousada encore plus chère.

Un réceptionniste bridé dans un costume trois pièces me fait comprendre que l’hôtel est complet. Je le crois à peine, et j’insiste: il ne me faut qu’une chambre pour une seule nuit. C’est probablement là que le bât blesse. Je ne suis pas une cliente rentable. De plus, avec mon pantalon maculé jusqu’à mi-jambe, je ne dois pas être le genre de la maison.

Dos du stégosaure

Dos du stégosaure

 

Décidément, il semble que tous les paramètres se conjuguent pour m’interdire l’accès à la montagne. Quand ce n’est pas le temps, c’est l’hébergement qui est défaillant !

Il me dit qu’il n’y a plus de bus, car nous sommes samedi, -tiens, je l’avais oublié ! – et que Riebero Brava est à douze kilomètres.

J’entame la descente sur une route qui ramène les voitures de touristes vers la côte.

Quand je commence à en avoir assez de marcher, je lève le pouce. Si mon accoutrement rebute les hôteliers, c’est en revanche un atout indéniable pour faire de l’auto-stop.

Un couple de suisses allemands m’embarque et me dépose à l’entrée de Funchal.

Je dois me remettre en quête d’une chambre car j’avais libéré celle d’hier, pensant dormir à Encumaeda. Je trouve un Residencial au centre ville. Pour dîner je vais tester un petit restaurant. Le menu me ravit: il me propose « du santé de bœuf », j’aurais préfèré de loin une santé de cheval, du « peuple à le ognion » ou du « paulet à le champighon ». Je me laisse tenter par « le peuple » (poulpe). Quel rêve démocratique qu’un peuple aux petits oignons ?

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