Solo Madeira: De Pico do Areeiro au Pico Ruivo avec les « bombeiros » (8)

Dimanche 1er mars

 

Le ruban de ciel bleu qui flotte par-dessus les toits de la rue est un clin d’œil m’invitant à saisir une opportunité qui ne se présentera peut-être pas. Il reste quatre jours, les occasions d’aller sur les sommets s’amenuisent progressivement. La réceptionniste de l’hôtel m’avait indiqué hier soir qu’il y aurait du soleil et quelques nuages aujourd’hui, mais que cette embellie ne durerait pas.

Un petit déjeuner vite avalé, et me voilà en quête d’un taxi qui me conduira à Pico do Areeiro. Le tarif de la course, que je prends soin de négocier auparavant me fait un peu hésiter, mais de Funchal il n’y a aucun moyen de s’y rendre autrement.

Grand bleu sur la ville, mais à peine avons-nous dépassé les dernières maisons, qu’apparaissent les cumulus empalés sur les sommets au loin. Un voilage de brume estompe le paysage, et au fil de la montée, se condense en brouillard opaque qui anéantit passagèrement tout ce qui borde la route. Entre des arbres ou des parois rocheuses éphémères qui surgissent du néant, la ganse bitumée serpentine va se perde dans un vide nébuleux.

Par des mimiques accablées et dans un anglais balbutiant, le chauffeur me fait comprendre que le temps ne s’améliorera pas. Tant pis, je ne veux pas redescendre sans avoir essayé.

Départ de Pico de Arieiro. Le temps se gâte.

Départ de Pico de Arieiro. Le temps se gâte.

Briefing des Bombeiros à Pico Arieiro

Briefing des Bombeiros à Pico Arieiro

 

Au moment de se quitter, semblant un peu inquiet, il me conseille, avant de me lancer sur le chemin, d’attendre d’autres groupes de marcheurs qui vont certainement arriver ; je pourrai me joindre à eux.

« Des glissements de terrain peuvent rendre le chemin impraticable. Renseignez-vous au préalable » conseille le topoguide. Mais où ?

Une prodigieuse coïncidence a amené un groupe d’une quinzaine de pompiers casqués et cuirassés d’uniformes fluorescents au départ de la randonnée. Je vais pouvoir m’adresser au chef pour lui demander l’état du parcours.

D’après ses informations, le chemin n’a pas subi d’avarie au cours du dernier déluge, en revanche les prévisions météo sont pessimistes. Il me dit que l’équipe va à Pico Ruivo. Je lui fais comprendre que je prends la même direction et que je les suivrai.

Après un briefing d’une dizaine de minutes le convoi s’ébranle. Le capitaine m’invite à me glisser au milieu de la caravane, cinq « bombeiros » devant, dix derrière et pas question de sortir du rang. Jamais randonnée n’aura atteint un tel niveau de sécurité. C’était le moment pour moi de me fouler la cheville ou faire la crise cardiaque que l’on me prédit depuis que je randonne seule. Eh, bien non , je n’en profite même pas !

Ma garde rapprochée

Ma garde rapprochée

 

Escadrille dans la brume, on n’y voit rien. Le superbe panorama qui s’étale en bonne place dans tous les catalogues de randonnée est aux abonnés absents.

Plaisir d’une marche silencieuse, à peine troublée ponctuellement par le grésillement et les voix nasillardes des talkies-walkies ou les plaisanteries et propos incompréhensibles de mes coéquipiers. L’allure est vive, sans être excessive, ils n’avancent pas plus vite que moi. A plusieurs reprises, la colonne se disloque laissant derrière elle dans les raidillons, les retardataires, flammèches luminescentes jaunes et orange qui oscillent sur la paroi vaporeuse.

En plus du brouillard, comme si cela ne suffisait pas, la pluie vient gâcher ce qui aurait pu être une belle fête !

Après plus de deux heures quarante nos chemins se séparent. Tous viennent échanger avec moi une poignée de main accompagnée de quelques mots de salutation ou d’encouragement. Je ne peux que répondre « obrigado » (merci) et « adeus »(au revoir) et c’est dans la gratitude que le vocabulaire manque le plus cruellement.

Ils s’arrêtent à Pico Ruivo pour pique-niquer avant de s’en retourner, tandis que je descends vers Achada de Teixeira.

Chemin que l’on devine facile: Allée pavée de parc public qui rutile sous la pluie battante. On s’attendrait presque à la trouver bordée de lampadaires et de fontaines. Quelques  rares touristes bravent les intempéries blottis sous des parapluies et enveloppés de parkas.

A Teixeira, je fais un petit crochet au curieux rocher de Homem em Pe (l’homme en pierre) avant d’aller m’abriter sous l’auvent d’un refuge fermé. J’y déloge une gigantesque chenille affalée contre le mur. Une tête hirsute et barbue s’extrait de cette chrysalide géante. C’est un randonneur allemand.

L'homme en pierre (Homem em Pé) de Achada do Teixeira, une version sauvage des Bourgeois de Calais de Rodin

L'homme en pierre (Homem em Pé) de Achada do Teixeira, une version sauvage des Bourgeois de Calais de Rodin

 

Pendant que je me sèche un peu, il m’explique, sur un ton résigné, qu’il est décidé à attendre ici le retour beau temps.

Notre discussion se prolonge un peu dans un baraguoin paneuropéen ponctué de nos rires pour conjurer le mauvais sort et triompher de notre désenchantement.

Au moment de partir, je lui demande s’il compte rester là encore longtemps au cas où les intempéries persistent.  « Ich weiss nicht, I don’t know !…

Je reprends le sentier conduisant à Queimadas que j’avais exploré quelques jours auparavant à la clarté d’un soleil vespéral. Je le reconnais à peine. Entravé de branches et de coulées de boue, il dégorge de toute part. Sous le poids de l’eau, les genêts courbent l’échine et s’épongent sur moi tandis que les ronces harponnent mes vêtements.

Je glisse sur la boue ocre et patauge dans les flaques. Je suis trempée jusqu’aux os et crottée jusqu’aux genoux. Mes pieds macèrent dans un jus tiédasse malgré les guêtres dépassées par l’ampleur de leur mission.

A Queimadas, je mange dans le refuge, rapidement pour ne pas me refroidir avant de me remettre en route au pas de charge en direction de Santana.

Il faut chanter pour s’encourager quand on n’a plus l’appareil miraculeux qui distille des harmonies apaisantes.

Rien de telles que les scies de boys scouts, revisitées pour la circonstance:

« Un kilomètre à pied, ça use, ça use…

Un kilomètre à pied, ça use les souliers… dans cette île du printemps éternel..lement pourri

Deux kilomètres à pied, ça use, ça use…

Deux kilomètres à pied, ça use les souliers qui ont tellement pris l’eau que j’ai l’impression de flotter dedans…

Trois kilomètres à pied …

Quatre… »

Soudain, miracle…sans même avoir levé le petit doigt, une voiture s’arrête à ma hauteur et propose de m’emmener jusqu’à Santana.

Santana, ça me va.

Ils me disent être des « berliner » en vacances à Porto Moniz. Je voudrais les embrasser, leur crier un « ich bin ein berliner » de reconnaissance… mais je crois que quelqu’un l’à déjà dit avant moi !

A Santana, je mets plus de vingt minutes à trouver le bon « paragem » car il y en a plusieurs chacun étant desservi par des compagnies différentes.

Au loin, tel un épouvantail aux oripeaux qui claquent au vent, la chenille allemande arrive empêtrée dans sa cape de pluie.

Étonnement réciproque. Reprise de la discussion. Après réflexion, il s’est décidé à quitter son antre pour aller là où une voiture de touristes voudrait bien l’emmener.

Vers 15h30, les candidats au départ pour Funchal -quelques touristes dépités-  s’engouffrent dans le bus.

Surprenante vision d’un petit homme à mi-chemin entre Quasimodo et le Tambour de Volker Schlöndorff, qui arrive en claudiquant, traînant à bout de bras un tambour blanc et rouge. Il grimpe avec difficulté dans le bus, encombré de son instrument et s’installe à coté de moi, de l’autre coté de l’allée. Ce visage déformé par quelque infirmité me sourit avec douceur. Je lui réponds. Il esquisse quelques timides roulements.

Il descendra deux arrêts plus loin…

Je me laisse progressivement engourdir par la chaleur de l’habitacle et les bercements des virages.

Si ceux qui pensent que la randonnée est une activité monotone, ils se trompent. C’est un kaléidoscope de moments et d’impressions contrastés, de réflexions vagabondes : Aujourd’hui il était composé du plaisir inattendu de marcher avec les pompiers, l’amusement de la conversation partagée avec le randonneur allemand, la rencontre émouvante avec cet homme que la nature n’a pas épargné. C’est aussi des moments de rage devant ce mauvais temps qui s’acharne, d’agacement ou de résignation quand il faut attendre un bus qui n’arrive pas…

J’avais assuré à l’allemand qu’à Funchal il faisait meilleur qu’au nord…mais depuis ce matin manifestement, la pluie a gagné la partie…

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