Solo Madeira: De Monte au Mont Ararat par la levada dos Tornos (9)

Lundi 2 mars

Enfin, je rentre dans le moule: je débute ma journée comme la plus irréprochable des touristes. Montée à Monte en téléférico, petit crochet au départ des célèbres traîneaux et à l’église de pèlerinage Notre Dame.

Pour m’épargner l’interminable parcours vomitif en bus jusque là, j’opte pour une ascension rapide en téléphérique. Bilan des courses, aucun gain de temps car les premières bennes ne partent qu’à neuf heures et demie et la longueur de la file laisse entrevoir une attente de plus de vingt minutes. Mais quand on est seul, on a l’avantage de pouvoir espérer grappiller quelques places, en surgissant de la queue au moment où une cabine prête à partir n’est pas complète.

Le huis-clos de la bulle qui s’élève est un round d’observation. Les solitaires sont silencieux et les binômes discrets.

En face de moi un couple d’anglais échangent quelques propos susurrés: elle, une grassouillette en corsage léger et sandalettes à talons, lui, bedonnant en chemisette décontractée l’œil rivé dans un caméscope mémorisant à travers la vitre striée de rigoles de pluie le triste panorama de maisons semées au milieu des arbres sur les pentes embuées de la montagne. On se hisse de pylône en pylône, le thermomètre descend de degré en degré. Le vent siffle dans les interstices. Dans ma polaire et ma parka, j’ai froid pour eux…

Une autre femme est installée en face de moi. Coquette, mascara et fard aux joues. Rouge à lèvres certainement pas « waterproof » et rose aux dents. Et pour compléter le tableau une guide madérienne affichant l’air blasé des gens qui commencent une journée de labeur, exhibe un panonceau « 2 », signe de ralliement du troupeau qu’elle conduit.

A l’arrivée de ce voyage aérien, je me fonds dans la foule des badauds qui stagne à proximité des traîneaux que les similis gondoliers essuient et protègent de plastiques avant d’y installer des sexagénaires excités en quête de frissons sécurisés qui leur fera revivre, l’espace d’une glissade de deux kilomètres, les sensations de leur enfance.

Allez mamie, prête pour le grand frisson ?

Allez mamie, prête pour le grand frisson ?

Maison de jardin patriotique

Maison de jardin patriotique

 

Les cohortes tentaculaires de parapluies s’étirent le long des rues, escaladent le parvis des églises et s’infiltrent dans le jardin exotique. Je ne m’éternise pas dans ce fourmillement et en moins de trois cents mètres, je retrouve la solitude des sentiers pédestres à la dénivelée dissuasive.

Départ de la Levada dos Tornos et parking pour ceux qui ne voulait pas affronter la montée pour y parvenir.

Après quelques centaines de mètres, un bouchon. Un groupe d’une vingtaine d’anglais en file indienne élastique, chaussures légères et parapluie, avance péniblement, esquissant quelques pas de danse maladroits pour ne pas sombrer dans les flaques et les pièges boueux. Juché sur le rebord du canal, un guide gesticulant s’époumone à lancer des conseils et des mises en garde.

  • Pardon… Desculpe (excusez-moi)… Excuse me….  Je remonte une haie d’honneur chancelante sous la voûte d’une forêt de parapluies.

Croyant à une échappée, le berger qui ne connaît pas ses brebis, tente de me retenir, mais constatant rapidement que je ne suis pas attifée comme les autres et que je parle français, il me laisse le dépasser.

Il répond à mon salut et promenant un regard affligé sur les mocassins et les baskets pimpantes, il me lance: « Attention, ça glisse… Mais vous avez de bonnes chaussures… les chaussures, c’est important!

  • C’est primordial ! »

Autant d'eau sur le chemin que dans la levada. Et sur le chemin, il y a en plus la boue.

Autant d'eau sur le chemin que dans la levada. Et sur le chemin, il y a en plus la boue.

 

De bonnes chaussures, c’est vite dit ! Depuis quatre jours, le pied gauche marine dans un brouet après moins de vingt minutes de duel avec la gadoue. La chaussure droite me laisse généralement un sursis. Si bien que je ne lutte même plus. J’avance inexorablement, droit devant moi, pataugeant sans retenue, voire avec délectation comme le font les sales gosses, dans les flaques et coupant les bourbiers. Il m’arrive même, quand le niveau de l’eau ne dépasse pas la tige des chaussures d’aller les nettoyer dans le lit de la levada.

Quatre heures trente au total jusqu’à Camacha, bourgade réputée pour sa vannerie. Je regarde un peu les vanniers au travail, les expositions de paniers et de mobilier et l’arche de Noé reconstituée pendant que le déluge s’abat dans un grondement sourd sur le toit du centre des arts manuels.

L'arche de Noë échouée à Camacha

L'arche de Noë échouée à Camacha

 

J’avais envisagé de revenir vers Monte par une autre levada, mais je ne me sens pas l’âme d’une stakhanoviste des chemins.

Quelques minutes avant l’heure de passage du bus, une vingtaine de touristes jaillissent du café et des salles d’exposition pour s’agglutiner sous l’arrêt.

Le chauffeur est un teigneux qui conduit avec détermination, bringuebale ses passagers et use du klaxon avec agressivité, forçant les voitures à lui céder le passage. Il oublie un arrêt ce qui déclenche un tollé rapidement suspendu par un freinage intempestif qui projette quelques voyageurs à l’avant du bus. Ceux qui voulaient descendre, se voient déversés dans un refuge destiné aux poubelles.

Ce petit épisode pétillant qui amuse follement les touristes et un peu moins les autochtones, met un peu de piment dans cette fin de journée maussade.

Funchal rutile sous les rayons obliques d’un soleil intermittent. Au loin, la montagne s’abîme dans de gros nuages noirs.

Galerie de photos
Solo madeira
 

La pluie aura gagné presque toutes les batailles et la guerre.

Je ne retournerai probablement pas sur les hauteurs et je devrai me contenter de meubler les deux jours qui me restent à marcher sur des sentiers côtiers et des levadas.

Je suis otage de mon avion et précisément ce soir, si j’en avais la possibilité je n’hésiterais pas à partir. Ces chemins trop faciles, répétitifs à la longue tempèrent  mon enthousiasme et gaspillent l’énergie que je destinais à l’effort.

 

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