Solo Madeira: Dans les pas de Tristao Vaz (1)

Honneur au premier gouverneur Tristoa Vaz
Honneur au premier gouverneur Tristoa Vaz

Dimanche 22 février 2009

Impression d’enchantement ce matin de mon balcon à mon lever. Machico, hier soir, s’était limité à me dévoiler une petite place occupée par une fontaine entourée d’arbres aux branches emmaillotées de guirlandes lumineuses qui donnaient l’illusion d’un Noël sous les tropiques.

Carte de l’île au 1/50000e étalée sur mon lit, hier avant de céder à la fatigue, j’ai vaguement échafaudé un projet: aller aujourd’hui à Caniçal par le Pico do Facho puis gagner la pointe de Sào Lourençao, randonnée semble-t-il incontournable. Retour par le même chemin, les presqu’îles n’offrant pas beaucoup d’alternatives de parcours et nuit à Caniçal. De là, je pourrai ensuite aller à Porto da Cruz par la Levada do Caniçal, Maroços et Portela.

Avant de démarrer, je flâne devant la plage de galets aussi déserte que ne l’avait trouvée Tristao Vaz, découvreur de Madère puis gouverneur de la région de Machico, dans les senteurs marines, caressée par une douce brise océane. Je suis seule, seule pour écouter le pleur des mouettes et le froissement des palmes et des feuillages.

Au loin, un ouvrier installe des barrières, celles qui sont destinées à contenir la foule pendant les défilés.

On a vite fait le tour des lieux attrayants de la ville: l’église et un petit fortin. Je me lance donc sans m’attarder outre mesure en direction du Pico de Facho qui me toise.

Passées les dernières maisons, je cherche en vain le chemin. Je m’enfile dans un dédale de traboules qui se termine à une cabane de jardin ou une bergerie.

Un riverain renfrogné me baragouine deux ou trois mots de portugais et d’un geste vague m’indique la ruelle qu’il me faut emprunter. Au-delà c’est l’improvisation. Plus de chemin. Ça commence bien ! Pas de quoi réellement s’inquiéter, le sommet est en face de moi et la carte indique une route sur les hauteurs. Je pars en trace directe: On croit toujours en attaquant une montée ailleurs que sur un chemin, qu’elle pourra nous conduire au dessus sans difficulté. Du bas, je n’y décèle que des hautes herbes, devine des chemins de traverse. Évidemment, au tiers de la montée, je commence à tomber dans le piège des ronces, des éboulis et des chaos rocheux, invisibles au départ. Les chemins espérés ne sont que des terrasses envahies de friches et de cailloux où je me tords les pieds.

Les premières heures d’itinérance solitaire dans une ambiance insolite et un peu inquiétante suscitent à chaque fois les mêmes interrogations:

  • Mais qu’est-ce que je fous ici ? Ces appréhensions vont-elles m’accompagner jusqu’à la fin de ma route?

Et la première embellie chasse cette crainte.

Agréable sentier qui s'accroche à la montagne pour ne pas glisser dans l'eau
Au dessus des flots

A bout de souffle, je trouve enfin un petit chemin, qui se hisse en quelques lacets jusqu’à la route goudronnée: Et seulement là, je prends le temps de regarder le jardin que je traverse. Grands mimosas odorants aux plumeaux qui ont épousseté le soleil, gerbes de genêts lumineux qui fusent des fossés, tapis de capucines et de géraniums. Les flambeaux du sommet (Pico do Facho doit son appellation aux fanaux que les pirates allumaient pour signaler l’approche d’un bateau) sont à présent des relais de télécommunication et les pirates douillettement installés dans les nombreux bureaux de vente de téléphones portables !

La vallée de Machico offre une vision inhabituelle pour nous, Français accoutumés à voir des villages aux habitations serrées dans le giron d’une charmante petite église, séparés les uns des autres par des zones vouées à l’agriculture et l’élevage ou occupées par des forêts. Ici, l’habitat se disperse tout le long de la vallée et s’émiette sur les versants. Les villages et hameaux aérés et dilatés, s’enchaînent. On ne sait où commence l’un et où se termine l’autre.

Après de nouvelles hésitations, quelques erreurs – à trop vouloir se fier à un topoguide on en oublie d’avoir un peu de bon sens – qui me conduisent à une baraque abandonnée, je trouve enfin un superbe petit sentier côtier qui se réduit rapidement à une ornière disparaissant sous les herbes et dans la garrigue.

Des paires d’yeux m’espionnent silencieusement, ici les biques prennent le maquis. De temps à autre un bêlement accuse leur présence entre les herbes folles et les buissons.

Le premier jour, on a l’impression de ne pas avancer. Il faut adapter le bât à la bête, à moins que ce ne soit l’inverse: Arrêt pour ajuster la longueur de bretelles du sac, fixer l’appareil photo pour qu’il soit facilement accessible, car je me connais, si je dois gesticuler pour l’attraper, je ne ferai aucun cliché. Laisser à portée de main le mp3 et trouver les écouteurs, pour les tronçons ingrats.
Bon, maintenant une descente casse-gueule, nouvelle halte pour sortir les bâtons. Tiens, à présent le mercure grimpe, encore une pause pour tomber la polaire. En profiter pour boire, et vidanger, tant qu’on y est ! Bien, enfin, on peut repartir. Ah, non voilà une intersection, sortons la carte !

La période de rodage achevée, enfin on adopte le rythme de croisière.

Après le passage d’une arête, je survole l’océan, plate immensité bleu de méthylène dilué qui s’émousse sur la falaise aiguisée. Après un petit passage abrupt où je dois de ne pas glisser à des lauriers qui m’offrent pour m’y agripper leurs branches secourables, le sentier s’amollit avant de rejoindre gentiment la route de Caniçal.

Caniçal, bourg sans grâce qui devait sa prospérité à la pêche à la baleine à présent interdite. Mais il n’est pas ingrat et en signe de reconnaissance lui a édifié un musée qui œuvre pour la protection des cétacés.

Caniçal, recyclé en petit port pétrolier qui héberge deux gigantesques citernes parfaitement inesthétiques mais certainement indispensables aux besoins énergétiques de l’île.

Il doit être près de onze heures. « Ite missa est », une volée de cloches libère une foule nombreuse de fidèles qui cascade joyeusement sur les marches du parvis de l’église avant d’essaimer dans toutes les ruelles ou regagner leur voiture. Chez nous, les nombreuses églises qui n’occupent presque plus que le statut de monuments historiques, n’arrivent plus à rassembler qu’un maigre troupeau clairsemé et triste qui pourrait entrer tout entier dans le choeur !

J’essaie de repérer un hôtel ou une « pensao », mais rien de tout cela. Tant pis, j’y regarderai de plus près ce soir, pour l’heure, je dois attaquer près de cinq kilomètres de route goudronnée avant le début du sentier à Baia d’Abra qui se termine à la Pointe de Sào Lourençao.

Je dépasse des fleurs de vent, moulins des temps modernes, se dressant en rang sur des hauteurs et un village champignon, qui ne figure pas sur ma carte: toutes les constructions, même l’église sont au même degré d’avancement des travaux. Seuls le phare et un restaurant préexistaient à ce conglomérat de béton gris ceint d’échafaudages et parsemé de grues.

Pointe de Sao Lourençao, la star des catalogues
Pointe de Sao Lourençao, la star des catalogues

Fin de la route. Parking. Sentier ? Non, allée royale, dommage que je n’aie aucune prétention monarchique ! Trop belle, trop propre, trop cérémoniale. Des passerelles et caillebotis inaugurent le tracé pendant quelques centaines de mètres. Suivent des tronçons de pavés maçonnés, des escaliers pour chaque dénivelée et un large chemin de terre battue pour le reste. On y voit même quelques balises identiques à celles de nos sentiers de grande randonnée, inutiles car il n’y a aucune possibilité de se tromper ! Rien de commun avec la petite ride qui s’insinuait dans les champs quelques heures plus tôt et où je n’ai personne vu !

On avance au rythme d’une marche populaire, en se limitant à dépasser les promeneurs les plus lents, mer à bâbord puis à tribord, tanguant sur le pont de ce navire échoué prisonnier entre quelques canines acérées qui déchirent les remous écumants.

C’est facile, c’est beau, il y a du monde. Il y a du monde parce que c’est beau, et surtout parce que c’est facile !

Je répète comme une automate des « Hello » comme si l’on était en Angleterre. Progressivement, je ne prends plus l’initiative d’un salut et me contente d’un borborygme en guise de réponse.

Vers la fin du parcours le refuge – ce doit être l’un des seuls de l’île-, est fermé pour cause de travaux. Ma gourde est vide et je pensais y trouver de l’eau !

Je mets un point d’honneur à aller jusqu’à la proue où le vent doux me souffle des embruns.
Chemin du retour, sentier en sens inverse, puis route goudronnée jusqu’à Caniçal.

Il est finalement encore tôt. Il est préférable de retourner à Machico, car ici il n’y a rien à espérer pour trouver à se loger. Demain, mon étape n’en sera pas allongée pour autant.

Machico explose de bruits et de couleurs. Les rues sont bondées. La foule amassée derrière les barrières assiste aux derniers défilés de carnaval qui sillonnent les rues aux tempos télescopés des fanfares et de la musique techno. Je tombe dans un monde irréel de fées, cow-boys, batmans ou spidermans et d’animaux de toutes sortes qui papillonnent sous l’œil admiratif des parents et grands parents.

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Solo madeira
 

Dans ce joyeux chaos, où la moitié des rues est interdite à la circulation, j’ai toutes les peines du monde à retrouver mon hôtel.

Pour mon dîner, c’est un chat que me servira mon filet de poisson sauce à la banane et à la mangue.

La fête se prolongera tard dans la nuit.

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