Les Alpes par les GR®5 : Repos dominical au refuge de la Porte de Rosuel (12)

Refuge de la Porte de Rosuel, dimanche 14 septembre 2008

Je m’en suis tenue à la décision prise hier soir de ne pas marcher même si j’ai hésité devant une météo légèrement meilleure que celle qui était prévue. J’ai même été tentée de partir avec l’équipe de rugbywomen jusqu’au lac de la Plagne et continuer ensuite seule sur Le Val Claret.

Toujours ce besoin d’avancer, cette incapacité à me convaincre que prendre le temps n’est pas perdre son temps ; M’obliger à me poser un peu et m’ancrer en un lieu qui m’offrira plus de plaisir par ce temps maussade qu’une galère dans la neige et le brouillard, pour savourer plus tard un chemin qui saura me pardonner mon retard.

Hier, la fin de la journée était plutôt animée ; En soirée l’équipe de rugby féminin de Chambéry accompagnée de son staff débarque au refuge, envahit la salle commune et se disperse dans les dortoirs. Cris, rires et chahuts mettent une ambiance de fête après la morosité de la fin d’après-midi pluvieux. On déballe les apéritifs et les amuse-gueules. Le plus naturellement du monde, je suis intégrée au groupe et conviée à cette petite fiesta avant de passer à table où le dîner se prolonge plus que de coutume dans un joyeux brouhaha. Je parfais ma connaissance du rugby: les règles du jeu, le rôle des mêlées, le nombre de joueuses… Je cache à grand peine mon inculture à ce sujet en essayant de poser des questions un peu pertinentes. Je suis assez surprise, de constater que l’équipe ne compte pas que des filles fortement charpentées, mais également quelques unes plutôt minces et même fluettes.

De leur coté elles sont interpellées de voir un prof en balade en cette période de l’année.

Les bouteilles, en général fortement alcoolisées circulent à la table et se vident allègrement.

Je laisse tout ce petit monde à ses agapes, pour terminer ma soirée, calmement dans mon dortoir individuel devant mon livre… qui commence à m’ennuyer. Faute de mieux !

Ce matin, je flemmarde un peu au lit avant d’assister à d’interminables préparatifs précédant le départ tonitruant de l’équipe pour une randonnée à la journée qui laisse le refuge plongé dans un silence presque pesant.

La corvée quotidienne de lessive expédiée, j’erre dans le refuge entre ma chambre et la salle, discutant un peu avec la gérante avant de me plonger dans mon carnet de voyage pour y griffonner quelques notes.

Peu d’évènements concrets à consigner ; moment de réflexion.

Refuge de Rosuel

Mes pensées me ramènent à tout ce chemin que j’ai derrière moi, depuis les Vosges du Nord : En terme de kilomètres il me semble incroyablement plus court que celui que j’ai fait dans ma tête. J’ai un peu oublié à présent dans quel état d’esprit ce voyage solitaire a débuté et ce qu’il représentait alors pour moi: il devait m’apprendre à redevenir maître de ma destinée commeon doit l’être de son chemin lorsque l’on avance seul. Mais je n’en suis plus là, je crois m’être plus ou moins réappropriée ma vie même si parfois, comme ce chemin, elle m’échappe encore. A présent cette itinérance a dépassé ses objectifs : au-delà de l’apaisement, elle est devenue plaisir et émotions.

Itinérance… Je songe au site Internet ébauché que j’ai intitulé « Récits d’itinérances »… Je me demande bien pourquoi ce mot ne figure pas comme je le croyais, dans le dictionnaire français. A l’instar des canadiens, je n’ai pas voulu renoncer à la liberté de l’employer tant il est explicite et me semble s’accorder de l’idée que je me fais de la randonnée.

J’aurais pu parler de transhumance, migration, … ces noms existent mais ne me conviennent pas. Ces déplacements de groupes, on les entreprend pour aller chercher ailleurs un monde meilleur, fuir le malheur ou trouver loin de chez soi de quoi survivre : c’est le terme du parcours qui est porteur d’espoirs.

Moi, c’est le chemin qui me fait le cadeau d’un monde meilleur tout en me dévoilant que le bonheur est aussi chez moi.

Vers midi une randonneuse arrive ; nous conjurons nos solitudes le temps d’un repas dans un tête à tête gastronomique, et comme si la chose allait de soi, tout naturellement nous passons l’après-midi ensemble à nous balader entre les Lanches et le fond de la vallée. Nous y croisons de jeunes gens hilares, peut-être un peu éméchés qui, en ce jour d’ouverture de la chasse, à la lisière du Parc de la Vanoise font des cartons sur des corbeaux et les marmottes intrépides ayant eu l’insouciance de s’éloigner de leur terrier.

Entre nous deux, le courant passe instantanément charriant une multitude de sujets de conversation: on évoque notre vie, nos idées, le regard que l’on porte sur notre carrière d’enseignante ; on se trouve tant de points communs qu’on se quitte à regret – après avoir échangé nos e-mails-, elle, retournant à sa cure près de Moutiers.

Je me remets à ma lecture, installée près de la cheminée, avant que les rugby-women surgissent tel un ouragan dans le refuge. Elles sont exténuées, crottées jusqu’au genou et jurent qu’on ne les y reprendrait plus. Elles me disent avoir trouvé de la neige près du lac de La Plagne et avoir échappé à des chutes de pierres dans un tronçon interdit sur le sentier suite à un glissement de terrain à une heure du refuge. Néanmoins, le chemin est parfaitement praticable.

Je suis surprise que cette équipe de haut niveau soit à ce point éprouvée par une course de cinq heures totalisant moins de six cents mètres de dénivelée !

Les sportives ne s’attardent pas. Sitôt changées, elles rassemblent leurs affaires dans la plus grande confusion et quittent le refuge qui replonge dans sa léthargie.

Après plus de vingt quatre heures aux Portes de Rosuel, j’ai l’impression d’avoir pris racine, une sédentarité qu’il me tarde d’interrompre.

Ce soir une fois encore depuis quelques jours je ne mange pas seule.

Une randonneuse, lourdement chargée vient s’installer dans mon dortoir. Elle est partie ce matin pour une course de quatre jours.

Demain, je fais mon entrée dans le Parc national de la Vanoise. (lire la suite)

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