Les Alpes par les GR®5 : Du Val Claret au Refuge Entre-deux-Eaux (14)

Refuge entre deux Eaux, mardi 16 septembre 2008

Petite étape s’il en est, de six heures trente en duo avec Hélène, donc a priori sans danger car aux yeux de tous c’est quand on est seul que tous les malheurs peuvent arriver.

Nous abandonnons sans regrets l’agrégat cubique inanimé de la station du Val Claret pour fuir en direction du Col de la Leisse, laissant le sentier principal filer sur le domaine skiable de Val d’Isère qui doit le phagocyter pour toute la journée jusqu’au col de l’Iseran. Évidemment les variantes sont souvent moins bien balisées, nous en avons d’ailleurs très rapidement la confirmation.

Après une bifurcation, le lacet se perd dans un vallon herbeux et la carte nous fait douter car le télésiège -pourtant déjà assez ancien-, tout proche n’est pas mentionné. La boussole garantit pourtant que nous sommes dans la bonne direction. On se hasarde sur des traces confuses qui nous conduisent au pied d’une pente abrupte, mélange d’éboulis, de végétation anarchique et de terre qui semble piétinée. Sur un rocher à l’ombre, beaucoup plus haut, on repère une marque blanche et rouge. Un peu étonnées de la trouver à cet endroit si peu accessible, nous pensons que de là où nous sommes, nous ne voyons pas le chemin qui passe à proximité. Pour s’en approcher, nous entreprenons d’escalader les chaos rocheux ; on se faufile entre les arbustes couvre-sol et l’on suit ce que l’on croit être des traces de randonneurs et qui ne sont en réalité que des passages d’animaux. Mais à l’arrivée, nous découvrons avoir été abusé

Lac Long

es par une balise bleu, blanc et rouge, limite du parc de la Vanoise, le bleu dans l’ombre se fondant à la roche.

On est déjà bien trop engagées dans la montée pour envisager de redescendre. Chacune de son coté essaie de trouver un passage pour arriver au sommet de la crête. Je perds Hélène de vue.

Les montées dans les terrains accidentés sont insidieuses, car elles sont plus faciles que les descentes pour qui craint le vertige. Le vide que je devine en dessous de moi fait naître une appréhension que la montée de plus en plus délicate ne fait qu’amplifier. Soudain, pour la première fois de ma vie, je découvre un véritable parterre d’edelweiss, des fleurs et des fleurs comme je n’en ai jamais autant vu. En d’autres circonstances, je les aurais photographiées sous tous les angles, j’aurais peut-être poussé l’incivisme jusqu’à en prélever une. Mais à présent je n’ai pas la tête à cela, mon angoisse devient palpable.

Je continue péniblement cette escalade éprouvante. J’appelle Hélène qui ne répond pas ; je suis inquiète et crains le pire. Soudain au dessus de moi, surgit une falaise infranchissable, invisible quelques mètres plus bas. Je dois me résigner à trouver un autre passage donc redescendre. Je me retourne et là, une vague de panique m’envahit ; un vertige qui me cloue sur place, le cœur qui s’affole… Comme toujours en pareil cas, il faut commencer par chasser les pensées insensées qui galopent dans la tête, suspendre ses mouvements et laisser au cœur le temps de s’apaiser un peu. Je me cale, le dos contre la paroi, gênée par mon sac, bosse cruelle qui semble vouloir me pousser dans la pente, pour chercher des yeux les prises pour les mains et les appuis pour les pieds. J’entame ma difficile descente, pour ainsi dire en rampant.

Lentement, en m’encourageant à chaque palier, je perds de l’altitude. A mi-hauteur, je décide de prendre en traversée dans les buissons pour atteindre un pylône du télésiège. C’est pénible, mais je suis plus rassurée, l’inclinaison étant un peu plus faible et les branches autant de mains courantes. Avant d’y arriver,  je croise mon sentier qui grimpe sereinement, sillon profond entaillant la prairie ou se faufilant entre les genévriers. Je me demande bien d’où il sort et pour quelle raison il s’est volatilisé, nous laissant aux prises avec cette montagne odieuse.

Je ne vois pas Hélène, qui était pourtant devant moi ; elle m’attend peut-être au col. Après cinq cents mètres et quelques virages en épingles à cheveux j’aperçois les panneaux marquant la bifurcation du col de la Fresse, mais pas d’Hélène. Je m’en veux de n’avoir pas pris son numéro de portable. Je reviens sur mes pas et j’attends.

Soudain, elle surgit des bosquets. Soulagées de se retrouver, on libère notre angoisse dans un flot de paroles tumultueux relatant notre épopée. Elle semble tout à coup horrifiée :

– Mais tu saignes ! s’esclaffe-t-elle.

Je découvre avec surprise une balafre qui me strie le mollet droit du haut en bas. Impossible de nettoyer la blessure, le sang a déjà coagulé. Je ferai le nécessaire au refuge de la Leisse où nous prévoyons une pause.

Que cette aventure me serve de leçon, pour la suite et m’incite à ne jamais m’engager dans des parcours périlleux, lorsque je retrouverai ma solitude !

Nous nous remettons en route, le cœur encore battant, poursuivant notre ascension sur un chemin peu balisé mais bien dessiné jusqu’au col de la Leisse partiellement enneigé. Il redescend doucement dans une large vallée glaciaire pelée et totalement déserte entre la Grande Motte couronnée d’un glacier sillonné par des dameuses et les crêtes acérées de la Pointe du Grand Pré qui écorchent le ciel.

Le refuge de la Leisse, assis au milieu des alpages est ouvert, mais déjà abandonné du gardien à cette période. Pour l’heure, il est vide mais des provisions accompagnées, d’un  mot  » Ne pas toucher. Nourriture du berger  » déposées sur une étagère à coté de sacs de croquettes pour chien attestent qu’il est encore occupé.

On s’installe sur la terrasse ensoleillée à l’abri du vent pour pique-niquer. Hélène avait prévu de s’arrêter ici pour la nuit, voulant faire l’expérience d’un refuge non gardé.

On mange joyeusement, en évoquant tour à tour dans nos délires débridés tous nos fantasmes au sujet du berger qui joue l’Arlésienne: beau ténébreux envoûtant, rustre grognon, poète rêveur, terroriste en cavale venu se terrer à 2000m pour se faire oublier des services de renseignements ou vieux satyre en manque après une estive de trois mois… Du coup, Hélène n’hésite pas longtemps et décide de pousser jusqu’au refuge suivant et terminer l’étape avec moi.

On dépasse les moutons qui chaument pendant que le berger sommeille, mais il est si loin que nous ne saurons jamais à quoi il ressemble !

Le chemin ensuite n’a d’autre choix que de partager la vallée avec le torrent de la Leisse, qui gambade entre la Grande Casse, gigantesque falaise ardoise qui se délite en éboulis et les coteaux de la Leisse habillés de pelouse rase.

On délaisse le Pont de Croë-Vie, joli nom pour un joli pont, afin d’atteindre le hameau annoncé par des panneaux où se trouve notre gîte, le refuge  » Entre deux Eaux « .

Nous sommes accueillies par deux petites femmes bavardes et un homme silencieux qui, il faut bien avouer, n’a guère le loisir de placer un mot. Il semble régner une effervescence inhabituelle. Tous s’affairent à plier couvertures et draps qui sèchent au vent. On entre dans une cuisine sens dessus dessous. Se côtoient pêle-mêle de la vaisselle, les pots de géraniums,  des piles de livres, des bouteilles, du linge… Elles nous expliquent que le gîte ferme à la fin de la semaine, que tout le monde redescend dans la vallée avant que la neige arrive.

Refuge entre Deux Eaux

Nous prenons possession d’un dortoir glacial mais pouvons jouir, contre monnaie sonnante et trébuchante d’une douche réconfortante chauffée au panneau solaire.

Pour la première fois depuis le début de ce périple à Wissembourg, j’ai recours à ma pharmacie: On ne peut pas dire que mes exploits acrobatiques de ce matin m’aient fait une belle jambe ! La blessure est bordée d’un large hématome qui court de la cheville à l’arrière du genou. Pas joli, joli, mais peu douloureux !

Comme le soleil est encore loin de se cacher, je m’en vais faire la tournée des fermes environnantes pour trouver un morceau de fromage à acheter. Celle en haut du chemin, est déserte, l’accueil est laissé aux bons soins d’un chien hargneux et quelques poules errantes. Je ne trouve pas plus de monde dans la deuxième en dessous du refuge et enfin, devant le lavoir de la troisième, une petite dame est occupée à brosser de la vaisselle. Elle m’invite à entrer dans ce qui ressemble à une grange aménagée. Elle ne tarit pas d’éloges à l’égard du nouveau poêle, outil indispensable pour faire ses fromages, acheté il y a quelques jours. Il diffuse une chaleur agréable et une odeur de neuf. Elle me fait goûter sa tomme. Un pur délice, une gourmandise à cent lieues de ce que l’on trouve dans nos supermarchés !

Elle m’explique les différentes étapes de la fabrication avant de m’entraîner dans le saint des saints, sa cave d’affinage. Dans la pénombre qui nécessite quelques secondes d’accoutumance, mûrissent sur des étagères entre lesquelles il faut se faufiler, des tommes de diverse taille, dans une fraîcheur humide et des relents de champignons et de lait caillé; leur degré de maturité est variable. Elle les observe, en soupèse quelques unes, les tâte avant de se décider. Il me faut un morceau qui tienne un peu la route, même si je sais qu’il sera probablement mangé très rapidement. On doit s’y mettre à deux pour la pesée : je sers de potence pour la balance romaine pendant qu’elle fait glisser le curseur sur le fléau pour déterminer avec une précision quasi-électronique le poids. Elle ajoute une part gratuite pour le chemin jusqu’au refuge, un sourire et ses vœux de  » bonne continuation  » pour la suite de ma randonnée.

Je me régale à la fois de ce divin morceau de fromage et de cette dernière savoureuse petite montée dans les alpages, allégée de mes grosses chaussures et de mon sac, le dos chauffé par un soleil prêt à disparaître derrière les sommets.

L’une des pipelettes du refuge vient allumer le feu dans le réfectoire qui tiédit en un rien de temps avant de nous apporter le repas.

Hélène et moi, mangeons en tête à tête sous la lumière faiblarde d’un plafonnier distribuant avec avarice la lumière arrachée au soleil, évoquant le parcours de demain. Elle doit s’arrêter à Pralognan, me laissant continuer seule.

A la cuisine, les deux femmes jacassent sans discontinuer.

De mon lit, douillettement enfouie sous trois couvertures, alors que je suis plongée dans mon carnet de route à consigner quelques notes à la lueur de ma lampe frontale, je les entends encore bavarder jusqu’à une heure avancée… (lire la suite)

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