Les Alpes par les GR®5 : Du Refuge du Nant-Borrant au Plan de la Lai (9)

Refuge du Plan de la Lai, jeudi 11 septembre 2008

Plus les gîtes sont remplis, plus je m’y sens seule. Il faut dire qu’hier soir, au Nant-Borrant, les chances de trouver quelqu’un à qui parler étaient minces: il n’y avait que des étrangers : un groupe arabo-italien, un quatuor d’anglais, plus discret que les précédent comme il se doit, un couple que j’avais pris également pour des anglais mais qui se sont empressés de corriger ma bévue, par un  » No, scottish !  » qui m’a obligée à me confondre en excuses par un  » I’m sorry !  » tout en persistant à penser que c’était du pareil au même, un couple d’écossais donc, et un français étranger à tout ce qui se passait autour de lui. De mon poste d’observation, j’ai mangé étudiant avec un certain intérêt ce microcosme hétéroclite tout en feuilletant distraitement un magazine consacré à la montagne qui traînait sur la table.

La journée commence comme un départ d’une course contre la montre : les groupes quittent à intervalle presque régulier le refuge ; je suis l’avant dernière à partir… juste avant les scottish et je dépasse assez rapidement tous les groupes qui me précèdent. Les italiens m’amusent. Ils jacassent plus qu’ils n’avancent : les hommes hier soir étaient en tête pour descendre les carafons de rouge, mais les femmes ce matin les devancent largement dans la montée. Quant au maghrébin, il s’arrête tous les cents mètres dans l’espoir de capter du réseau, le portable vissé sur l’oreille comme un sonotone. Comme quoi le téléphone arabe n’est pas une légende !

Les randonneurs, partis du refuge ou des Contamines s’égrènent sur le chemin tout le long de la montée, trahis au loin par les couleurs vives de leur sac à dos et tee-shirts.

En montant au Col du Bonhomme

Neuf cents mètres de dénivelée jusqu’au col du Bonhomme, à la lisière de la forêt et dans les alpages. Plus haut, le paysage se dénude, le chemin s’accroche à la roche nue et lisse, se faufile entre les éboulis ou s’égratigne sur la tranche acérée de schistes ressemblant à des coquilles d’huître.

J’aimerais tant me trouver seule dans ce paysage sauvage et me laisser surprendre par quelques bouquetins ou chamois plutôt que de devoir essayer de dépasser ou me résigner à talonner ces tournicoteurs de Mont Blanc.

Au col, je ne prends que le temps d’admirer et de poser pour immortaliser cet instant si bref, car devant moi la voie est libre ; je laisse les autres à leurs petits gâteaux, leur bouteille thermos et leur téléphone portable.

Cinquante minutes de parcours solitaire et minéral, avant d’arriver au refuge du Col de la Croix du Bonhomme, concentré de tout ce qui gravite autour du mythique toit de l’Europe.

Il y a ceux qui viennent des Chapieux et de ceux qui y vont.

Je suis un peu en avance au rendez-vous, j’en ai laissé beaucoup derrière moi et je vois peiner dans la montée ceux qui sont en sens inverse. Pour moi, la cohabitation est terminée, mais avant de retourner à ma thébaïde, je fais une halte au refuge avec le peloton de tête, le temps de prendre un café et un morceau de gâteau.

Il est difficile de quitter le troupeau, d’assumer sa marginalité sans douter. Pendant deux jours, il m’a suffi de suivre le courant, d’accorder ma confiance à eux qui me précédaient et de rester dans le sillon buriné par des milliers de semelles.

Maintenant, le sentier qui descend du refuge avant de remonter est plus incertain car le balisage se fait un peu attendre. Je suis seule, seule pour affronter un vent violent entourée d’un monde vert de gris de prairies maigres et de schistes sur un chemin qui vient se frotter à la crête des Gittes, longue lame dentelée. Il me souffle le chaud et le froid selon que je me trouve au soleil et protégée de la bise ou à l’ombre et en plein courant d’air. Dans cet univers austère, je distingue nettement les premières marmottes de ma randonnée. Jusqu’à présent, elles n’avaient été que des farfadets invisibles lançant quelques sifflements au loin.

Après le col de la Sauce, le sentier divague paisiblement dans les alpages. La descente est douce, Il n’y a qu’à se laisser guider, sans se presser.

Le refuge du Plan de la Lai au fond de la cuvette encadrée de sommets et de falaises, est en bordure de route. Il est flanqué de deux authentiques yourtes mongoles qui accueillent le surplus de clients en période d’affluence estivale.

Ce soir, il affiche complet et il m’a fallu insister hier pour qu’on puisse me trouver une place.

Arrivée assez tôt, je m’adonne au rituel de la lessive avant de partir en quête de réseau pour pouvoir établir le contact avec ma tribu, ce qui en soi représente déjà une petite promenade car il faut monter près de vingt minutes avant que le portable perçoive des ondes positives.

Je réalise, que je viens de terminer le troisième tome de ma traversée, celui qui m’a guidée du lac Léman pays au Mont Blanc. Et la dernière page m’invite à poursuivre ma route par le Parc National de la Vanoise.

A table, on me place à coté d’un groupe de retraités en vacances dans la région pour quelques jours de randonnée. Ils m’adoptent aussitôt et très rapidement la discussion tourne autour de mon épopée. Plus que jamais, je perçois chez mes interlocuteurs un regard différent et sens que les kilomètres que j’ai derrière moi forcent un peu le respect. Un homme du groupe me demande combien de cartes il m’a fallu, et découvre l’existence de ces petits livres qui facilitent « la marche en avant ». Il semble conquis. Il épluche avec minutie le parcours, les informations et les illustrations.

Devant le refuge du Col du Bonhomme

Pendant le dîner, une rumeur insidieuse circule:  » Mauvais temps prévu pour demain et isotherme 0° à 2000m « . Elle signifie que peu après le refuge, je devrais avancer dans le brouillard et rencontrer la neige.

Après les orages, voilà le deuxième paramètre auquel je n’avais pas vraiment songé. Je suis un peu inquiète, car je ne connais pas le parcours, je dois passer un col à plus de deux mille deux cents mètres où les balises sont probablement peintes sur les rochers. Certaines risquent de disparaître sous la neige. Il ne faut pas espérer trouver des traces, depuis que j’ai laissé le TMB, je n’ai rencontré aucun randonneur.

Me voilà maintenant à regretter ce troupeau nomade ! (lire la suite)

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