Les Alpes par les GR®5 : Du Refuge de Moëde-Anterne aux Houches (7)

Les Houches, mardi 9 septembre 2008

La soupe aux choux du dîner d’hier soir était excellente, réputée au point d’attirer touristes et randonneurs de loin. Mais comme une pestiférée, je me suis retrouvée un peu seule, reléguée dans un recoin de la salle pour la déguster.

On m’avait prévenu qu’aujourd’hui cette étape devait être sublime, de même que le temps. On m’avait d’ailleurs tellement prévenue, que l’effet escompté ne s’est pas produit. Et pourtant quand je repense à cette journée, incontestablement les paysages étaient somptueux et variés, mais les prédictions avaient supprimé l’effet de surprise qui gonfle l’émerveillement. En plus, il y avait une impression de déjà vu : le panorama découvert hier, je le revoyais aujourd’hui, zoomé par mon avance.

J’ai commencé par une descente sous le soleil dans les alpages en suivant un sentier fangeux défoncé jusqu’au pont de l’Arlevé, coincé dans le fond d’une vallée ombreuse qui permet de passer sur l’autre versant.

Refuge de Moëde Anterne

Ensuite ce n’est que de la montée jusqu’au col du Brévent, d’abord dans les feuillus, puis dans les rhododendrons et les myrtilles pour finir dans un pierrier abrupt. En chemin, dans la garrigue, une vieille ferme démolie témoigne d’une activité pastorale révolue. C’est le désert absolu jusqu’au col : ni homme, ni bête.  Dès lors qu’on sort d’un gîte isolé on perd souvent toute trace des randonneurs que l’on a côtoyés au petit déjeuner : ils semblent avoir été dissous par la montagne comme dans un bain d’acide dès qu’il mettent le pied dehors. Pas plus de faune sauvage. Les chamois sont probablement à proximité, les crottes et les empreintes sur le chemin trahissent leur présence.

Il est dix heures le Mont Blanc fume.

Et en haut de la montagne, devant moi des moutons baguenaudent. Je ralentis, hésitant à les dépasser de peur de me retrouver aux prises avec un patou féroce. Mais apparemment ce sont des dissidents, des marginaux livrés à eux-mêmes car ils se sont guère plus de vingt et affranchis des chiens de berger.

Ils me précèdent au col et poursuivent en file indienne leur pèlerinage en direction du sommet, poussés par d’autres troupeaux : ceux des randonneurs.

Le col est le point de rencontre des sentiers de la traversée des Alpes et du tour du Mont Blanc. S’en suivent deux étapes communes. C’est un défilé de chenilles processionnaires cosmopolites, anglo-saxonnes en majorité. Depuis tout ce temps que je suis seule, je m’étais octroyée ce chemin et voilà qu’on me le vole, qu’on l’envahit, qu’on le trouble de bavardages incompréhensibles. En une heure, entre le col et le sommet du Brévent, je dépasse trois groupes, plus que je n’en ai vu dans tout le Jura, mais soyons honnête, au moment de passer les échelles métalliques qui provoquent chez moi quelques giclées d’adrénaline, leur présence me réconforte un peu.

Le sommet que je connaissais de réputation est décevant : Non pour le panorama qui est incontestablement beau, mais pour l’ambiance qui y règne. La mise en scène n’est pas à la hauteur du spectacle qu’il m’a été donné de voir hier au col d’Anterne, même si, là nous sommes aux premières loges. La cime accrochée à la vallée par un filin grossier, est investie d’une plate-forme délabrée où flottent des rubans en plastique déchirés interdisant l’accès à certaines zones. Les groupes de randonneurs affluent, s’installent pour manger et jacassent ou s’agglutinent devant le panorama.

A midi, le Mont Blanc est nimbé d’un voile de mariée…

Je repère les différents sommets, mais c’est le glacier des Bossons et dans une moindre mesure celui de Taconnaz, se dévoilant dans leur intégralité, qui m’impressionnent. J’ai peine à imaginer que cette coulée de gla ce crevassée qui va lécher les alpages accuse une dénivelée de 3600m sur une longueur de 8 kilomètres : il semble si petit, les distances en montagne sont trompeuses.

Je ne m’attarde guère, étrangère à l’agitation causée par ce va et vient continuel. Le chemin suit un moment la crête puis descend au refuge de Bel Lachat où je m’arrête pour une tartelette aux myrtilles et un thé. La jeune serveuse rondelette, pour ne pas dire plus, m’agace. Elle se lance dans des discours moralisateurs, appuyés de statistiques alarmistes sur les risques à randonner seul. C’est qu’elle en connaît un rayon sur la montagne, elle ! Pourtant je ne pense pas qu’elle ait plus de vingt ans et que sa physionomie la prédispose à faire de grandes ascensions ! Je me retiens d’être odieuse et de lui dire que lorsqu’elle aura mon âge, son sur-poids l’exposera à des risques de diabète ou de maladies cardiovasculaires tout aussi grands que ceux que j’encours. Pour couronner le tout, sa tartelette à quatre Euros est immonde : un fond de pâte coriace sorti d’un carton, rempli de myrtilles au sirop qui dégouline dans l’assiette.

A quinze heures, le Mont Blanc est encapuchonné.

La suite de la descente est pénible et lente, ce qui la rend interminable : il faut par endroit s’agripper aux mains courantes, éviter les racines. Les pieds roulent sur les graviers et plusieurs fois, j’évite de peu la glissade.

Il faut également de temps en temps s’arrêter pour laisser passer les marcheurs qui montent et prendre garde à ceux qui passent plus haut. Ainsi, avant le parc animalier de Merlet j’échappe de peu à des chutes de pierres provoquées par un groupe de jeunes qui dévale en toute insouciance. Somme toute, quand on est seul, c’est un risque auquel on n’est pas exposé !

Col du Brévent

Vers dix sept heures, j’arrive aux Houches en quête d’un hôtel, ce soir j’ai un peu envie de luxe. Oui, mais ici le luxe, en plus d’être éloigné du parcours est coûteux, alors le gîte « Michel Fagot »  me semble parfaitement convenir : il présente l’avantage d’être situé à proximité d’un restaurant, d’une supérette et d’une boulangerie.

Le gardien, sosie de José Garcia arrive, décontracté et sympa et me propose un dortoir pour moi seule.

Un groupe de jeunes fourbus vient en tenue d’escalade s’installer après moi et colonise le gîte. J’essaie de lier conversation. Ils se présentent comme des étudiants de Strasbourg en stage. Ça devrait créer des liens ! Mais non ! Ils me côtoient avec indifférence, pour ne pas dire suffisance: eux, ils sont alpinistes et encore jeunes, moi, je ne suis que randonneuse et déjà vieille ! (lire la suite)

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