Les Alpes par les GR®5 : Du Plan de la Lai à Valezan (10)

Valezan, vendredi 12 septembre 2008

 

La pluie accompagnée de bourrasques a martelé le toit une bonne partie de la nuit, me faisant redouter une future journée apocalyptique.

Au réveil, la situation semble moins catastrophique que je ne l’avais imaginée. L’isotherme 0° a inexplicablement repris de la hauteur pendant la nuit. Pas le moindre soupçon de neige sur les sommets et il fait même assez doux quand je quitte le refuge.

Mais avant de me lancer sur le chemin qui me replongera dans mon isolement, je profite du petit déjeuner avec mes compères de la veille, pour discuter abondamment une dernière fois. Tout le monde est enthousiaste : eux pour me souhaiter bonne chance et moi pour démarrer.

Après une montée d’une demi-heure sous la grisaille, je vois déferler une vague de brume qui absorbe tout sur son passage : les champs, les vaches et mon chemin. Non seulement il me rend aveugle, mais également sourde ; il étouffe les bruits et je n’entends guère lorsque je dépasse une ferme que le moteur d’un tracteur.

Je monte, je descends, je m’enlise dans plusieurs bourbiers jusqu’à la cheville n’entrevoyant que le talus, des barbelés et quelques constructions. Parfois le brouillard faiblit l’espace de quelques brefs instants me laissant apercevoir une pente, un creux de vallée, un troupeau ou une partie du sentier détrempé qui va se perdre dans le néant à quelques centaines mètres devant moi.

Curieusement, l’absence de visibilité suspend le temps : je consulte ma montre et mon altimètre qui semblent figés.

Montée au Col du Bresson

 

Je devrais dominer le lac de Roselend, il restera pour moi une flaque bleue sur une rectangle de papier. J’en ai à peine entrevu un petit coin, hier en descendant au Plan de la Lai.

Juste au départ de l’ascension du col du Bresson, après Presset, le brouillard, n’a toujours pas capitulé et fait régner une ambiance un peu anxiogène. Soudain, deux silhouettes se profitent en sens inverse telles des fantômes, dans la descente venant à ma rencontre. Elles se précisent: Il s’agit de deux jeunes filles.

On se salue par quelques amabilités. J’essaie d’exorciser ma crainte qui s’accentue.

– C’est un peu angoissant de marcher seule dans ce brouillard sur un itinéraire qu’on ne connaît pas !

– Là-haut, le temps était dégagé quand nous sommes passées. Et le chemin est bien balisé. Vous allez même voir des marmottes ! « 

C’est tout à fait ce que j’avais envie d’entendre pour chasser cette appréhension qui sournoisement gagne du terrain.

Le chemin monte, s’éparpillant un peu au milieu des cailloux et les blocs de rochers qui prennent le pas sur l’herbe. Je marche à vue, visant une balise ou un cairn avant de continuer ma progression. J’ai l’impression de débarquer sur une planète inhospitalière et déserte noyée dans une nébulosité. Mais au fil de mon ascension, les nuages se déchirent, laissant apparaître par intermittence autour de moi le spectre impressionnant de dents acérées. Le sommet tarde à venir . Je consulte mon altimètre, je devrais pourtant y être arrivée, mais je vois que le chemin continue à monter ! J’ouvre ma carte qui m’indique que je dois gravir encore deux cents mètres. Et plus je grimpe, plus la couche de nuages se désagrège, et plus le ciel se dévoile.

A près de 2500m, le col émerge des derniers lambeaux vaporeux pour s’offrir sous un ciel d’un bleu admirable. Il n’y a pas de vent, il fait même chaud. Que nous sommes loin des rigueurs hivernales annoncées !

Solitude inquiétante se fait solitude complice. Ce monde flottant au-dessus des brumes m’appartient.

A mes pieds, coule la vallée, paisible, bordée à l’ouest d’une crête dominée par la Pierra Menta et à l’est le Mont Rosset. Au nord à l’ombre tutélaire de la pointe de Presset, posé sur son épaule, le minuscule refuge éponyme.

Je prendrais bien le temps de manger ici, mais déjà de gros nuages noirs, arrivent du fond de la vallée en face de moi, tapissent les alpages et escaladent les pentes rocheuses. Je voudrais me débarrasser des pierriers avant que le brouillard ne m’avale. Je mangerai plus tard. A une heure de là, il y a le refuge de la Balme. Un panneau au col indique qu’il ferme le 11 septembre et nous sommes le …12, mais tant pis, je me contenterai de profiter d’une table et un banc à l’extérieur pour pique-niquer confortablement.

Jusqu’au refuge, c’est une belle descente dans une vallée sauvage tapissée de pelouse et parsemée de blocs erratiques, postes d’observation de quelques marmottes en sentinelle qui, par leurs sifflements signalent mon passage. De loin je distingue, attablées devant le chalet, deux personnes, probablement des randonneurs qui ont eu la même idée que moi.

Mais en m’approchant je vois que le bâtiment est grand ouvert et qu’il s’agit d’un couple qui termine son repas.

Ce sont les gérants ; Les informations au col sont erronées, le refuge ferme le 15 septembre. Pour moi, c’est une aubaine. Je complète mon maigre pique-nique par un succulent morceau de gâteau aux noix. L’homme retourne à ses occupations de bûcheronnage pendant que, la femme et moi bavardons en sirotant notre café.

Il y a des gens avec lesquels vous entamez une discussion et qui vous donnent le sentiment immédiat que vous les connaissez depuis des années. Cette femme en fait partie. En une petite heure, elle me fait part du plaisir qu’elle ressent à rester tout l’été dans ce gîte où elle renaît dans un autre monde, loin des tracas de la vie urbaine et du stress d’une existence minutée. Elle évoque quelques anecdotes sur les randonneurs qui sont passés par ici. De mon coté je lui explique ce qui a motivé la décision de me lancer sur le chemin, l’aide et le bonheur qu’il m’a procuré au point de vouloir poursuivre l’aventure aussi loin. Nous nous comprenons, nous sommes sur la même longueur d’onde.

Aucun de ses propos n’indique qu’elle me prend pour une inconsciente ou une illuminée. Elle croit à la réussite de mon entreprise et me dit qu’elle m’envie d’avoir eu le courage de tenter cette expérience.

J’aimerais rester ici pour finir la journée, entre ciel et terre à parler et paresser en bonne compagnie, mais j’ai réservé un gîte plus loin.

M’enfermant dans les harmonies de mon baladeur, je me remets en route à regret, suivant les larges courbes d’une piste caillouteuse qui côtoie le lit asséché d’un torrent qui doit connaître au printemps la fureur des cataractes échappées des glaciers.

Le chemin se heurte à une clôture derrière laquelle est installée une salle de traite mobile semblable à une baraque foraine, cernée par un troupeau de vaches « tarines » et « abondance ». Les tarines sont superbes et se reconnaissent à leur robe couleur terre de Sienne et à leurs yeux noirs cernés de Khôl ; les « abondance » ont incontestablement moins de charme.

Trois vachers, un tabouret monopode accroché aux fesses, sont à attelés à la tâche. Ils poussent sans ménagement les vaches dans les compartiments où elles ruminent immobilisées par les ventouses de la trayeuse une dizaine de minutes avant d’être poussées pour laisser la place aux suivantes. J’apprends de l’un des paysans, qu’il reconnaît chacune des ses cent quatre vingt vaches, que la traite dure environ deux heures et demie le matin et autant le soir, que l’ordre de passage est presque immuable car il y a une hiérarchie dans le troupeau comme chez les humains ainsi qu’en témoignent les joutes qui se déroulent à l’abord de la salle de traite. Il me dit que le lait doit provenir exclusivement de « tarines » ou « abondance » pour qu’il puisse prétendre au label  » Fromage Beaufort A.O.C. ».

Il ne peut guère s’attarder à discuter, le travail attend. En compagnie des chiens oisifs venant quémander une caresse, j’observe et me laisse entraîner un moment dans cette symphonie pastorale où chacun, hommes et bêtes, connaît sa partition.

T’as de beaux yeux, tu sais !

Ce soir, je n’irai pas jusqu’au fond de cette tranchée enfumée et bruyante, je resterai à flanc de coteau, à Valezan où hier j’ai réservé une chambre dans le gîte communal.

Il est sans conteste, propre et fonctionnel, -maison de convalescence ou colonie de vacances idéale, au choix-, mais sans âme … et vide. Je dispose pour moi seule d’une immense salle commune, d’un dortoir et tout le sanitaire. Le restaurant est au dessous.

Contrairement à la gérante du refuge de la Balme, les propriétaires n’y sont pas heureux et comptent tirer leur révérence d’ici trois mois pour aller sous des cieux plus cléments.

Je repense à cette journée qui s’achève. Ce matin quand j’avançais dans le brouillard voyant mon enthousiasme m’abandonner, une phrase de «  l’Alchimiste (P. Coelho)  » m’est revenue à la mémoire : « C’était maintenant […] l’épreuve de l’obstination et du courage pour qui est à la recherche de sa légende personnelle ».

Mais à présent, je me dis que dans une journée, s’il y a parfois des moments insipides ou difficiles qui demandent un peu de volonté pour pouvoir les dépasser sans quoi le défi n’aurait aucune valeur, il y aussi des bonheurs à saisir, comme un paysage, une rencontre inopinée, une éclaircie…

C’est la leçon de cette journée. (lire la suite)

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