La traversée du Jura par les GR®5 : Du Frambourg aux Hôpitaux Neufs (7)

Les Hôpitaux Neufs, jeudi 27 Août 2008

La journée commence bien, le soleil est au rendez-vous. Après avoir quitté le village du Frambourg le chemin grimpe à Montpetot, qui nous offre un superbe point de vue sur le Château de Joux pataugeant dans un pédiluve de vapeurs matinales. La montée se poursuit dans les sapins jusqu’à la crête de la Roche Sarrasine qui borde un plateau investi de prés et de champs qui ondule mollement  jusqu’aux Fourgs.

Sans être grand, ce village recèle de commerces et de commodités : supérette, bar-restaurant, office de tourisme et fruitière.

On peut s’offrir le luxe de varier un peu notre menu et d’agrémenter de fruits et de yaourts notre pique-nique, que l’on prend confortablement installés à une table sur la place ! Pour nous avoir joué des tours pendables, on les a bannis de notre paquetage si l’on n’a pas la possibilité de les consommer immédiatement.

  • Mais, tu as perdu ta semelle ! m’exclamai-je
  • Non, ce n’est pas à moi, me répond-t-il sur un ton qui vacille.
  • Soulève ton pied pour voir !

Il est prêt à m’affirmer n’importe quoi, quitte à marcher sur la plante des pieds. Je ne comprends pas ce déni. Par la suite il me dira avoir eu peur de se faire disputer. Il fonctionne très souvent comme un gamin et ne sait pas faire le distinguo entre les problèmes qui sont de sa responsabilité et ceux qui tiennent du hasard ou de la malchance.

  • On va aller s’installer prendre un café le temps de réfléchir.

L’aubergiste m’indique qu’aux Hopitaux-Neufs il y a un magasin de sports qui est probablement ouvert. Sinon il faut pousser jusqu’à Métabief. En tout, 10 ou 12 kilomètres. La situation semble finalement moins alarmante qu’il n’y paraissait au départ.

Mais pour Patrick, tout contretemps le concernant prend des allures de drame. Sa panique se manifeste par des phrases répétées à l’infini, une agitation intense et des tremblements.

Je m’applique à lui expliquer et réexpliquer que je gère la situation, qu’il devra seulement terminer l’étape avec ses petites baskets d’apparat, que nous trouverons bien ce soir des chaussures convenables. J’évite de lui faire part de ma crainte de trouver les différents magasins fermés, j’aviserai en temps voulu. Mes paroles ne servent à rien, il s’enferme dans son angoisse, ressassant invariablement les mêmes propos. Plus je le réconforte, et plus cette boucle infernale s’amplifie. Je commence à être lasse de devoir gérer à la fois le problème et l’attitude de Patrick. La tension et le ton montent.

Nous avons le choix entre prendre la départementale goudronnée ou emprunter le sentier. Evidemment, il opte pour la route. Moi, je n’ai pas envie de me voir frôlée pendant plus de deux heures par un flot incessant de voitures. Au moment de démarrer, deux randonneuses arrivent sur le sentier en sens inverse. Je les accoste :

  • Est-ce que le chemin est praticable, parce que vous voyez, mon frère a eu un souci avec ses chaussures de marche et celles de secours sont un peu légères.
  • Il n’y a aucun problème, il est sec et en plus il ne traverse que des prés !

L’état de leurs chaussures confirme leurs dires.

A peine la réponse donnée, Patrick répète dans les mêmes termes la question et gentiment l’une des deux randonneuses un peu perplexe réitère la réponse !

Je décide que nous prendrons le chemin, il est moins long et moins dangereux que la route. Patrick rechigne et conteste avant de reprendre ses lamentations. Cette fois, je me fâche, hausse le ton et coupe court à ses propos :

  • Maintenant j’en ai assez, je ne veux plus rien entendre. Si tu continues, tu te débrouilles tout seul.

L’argument porte, nous marchons un bon moment en silence. J’essaie de relancer la discussion sur des sujets portant sur les paysages que l’on traverse, mais il y répond de façon évasive, il rumine son problème en silence.

Jusqu’aux Hôpitaux Neufs, le chemin est parfaitement sec. Arrivés, on constate que le seul magasin de sport est fermé. Une commerçante nous affirme que ceux de Métabief sont ouverts et nous indique un raccourci.

Le soulagement de trouver une solution fait peu à peu disparaître la fatigue et nous avalons les quelques kilomètres qui se rajoutent à l’étape en moins de quarante minutes.

Une boutique « Intersport » fait notre bonheur, si l’on peut dire, parce que je n’imagine pas à ce moment-là l’épreuve de force qui m’attend encore. Le choix est limité en fin de saison, il ne reste en magasin qu’une seule paire basse un peu trop grande.

Sans même vouloir essayer il annonce :

  • Oui, elles vont, je les prends !
  • Tu vas quand même les essayer ! dis-je stupéfaite.

De mauvaise grâce, il enfile une chaussure, sans lever les fesses de la chaise.

  • Il faut tout de même essayer l’autre !
  • Pas la peine, je suis bien dedans.

Il me roule des yeux furibonds, mais j’insiste. Il chausse péniblement et à contrecœur la deuxième.

Les Hôpitaux Neufs
  • Oui, bon, je les prends, je suis bien dedans, elles sont confortables !

Sans aucun doute, il doit être bien, elles ont une taille et demie de trop !

  • Comment peux-tu savoir si elles te vont bien tu n’as même pas fait un pas avec !

Alors là, c’en est trop pour lui, il devient agressif. Les yeux exorbités à grand renfort de décibels, il me fait comprendre sans ménagement que ma demande est non avenue et que sa décision est irrévocable. Gênée, j’essaie d’étouffer le scandale qui se prépare.

La vendeuse a conscience elle aussi qu’elles sont peut-être un peu grandes. Elle téléphone pour se renseigner à l’autre magasin de la station situé à cinq cents mètres de là et nous annonce qu’il reste trois paires dans la même gamme de prix à la pointure souhaitée. Elle nous suggère d’aller voir.

Non, monsieur est fatigué … et moi donc ! Inutile d’insister, il prendra cette paire-là.

Je renonce à discuter pour éviter le deuxième esclandre, je paie et nous partons.

Sur le chemin, je lui fais part sans ménagement de mes griefs face à son obstination et mes réserves quant à son choix.

C’est décidément la journée des surprises. Avant-hier, l’hôtel m’annonçait que notre réservation n’avait pas été prise en compte. J’avais répondu que nous ne pouvions pas nous débrouiller autrement puisque nous étions à pied. Pas de problème, m’avait-on répondu, nous allons trouver une solution. Un mobil home nous a été proposé à coté du restaurant. Je me voyais passer la soirée dans une minable caravane, mais après tout, pourquoi pas, ce genre d’hébergement manquait à ma panoplie.

Dans un coin du camping, sont disposés en rang d’oignons comme les baraquements d’un camp de concentration des petits cabanons en bois flambant neufs.

L’un d’entre eux nous est destiné. C’est fonctionnel et confortable. Nous y avons même chacun notre chambre, heureusement car j’ai envie d’être seule.

Ce soir, je suis vaincue par la fatigue, pas celle du chemin mais celle du bras de fer que j’ai dû mener aujourd’hui, de l’isolement dans lequel Patrick me confine involontairement, de l’absence de dialogue où je m’y retrouve, de ces propos inlassablement recommencés toujours relatifs à son mal-être, aux problèmes matériels ou aux besoins vitaux comme le boire, le manger…

La fatigue de traîner une ombre qui singe mes moindres gestes, emprunte mes propos et met ses pieds dans mes pas. Je marche avec un clone qui me vole mon identité.

Il est malade, je le sais, c’est pour cela que c’est épuisant. S’il ne l’était pas, je pourrais plus souvent me laisser aller à dire ce que je pense pour évacuer ma tension.

Casernement ou camp de rétention

Auparavant, nos randonnées n’avaient jamais excédé sept jours ; je pense que c’est une durée à ne pas dépasser, suffisante pour lui comme pour moi.

Par ailleurs, les étapes avaient toujours été plus courtes. Je ne sais s’il est réellement fatigué, ou s’il est déçu de voir des journées aussi remplies et, en quelque sorte payer au prix fort le plaisir qu’il a de s’asseoir à une terrasse pour prendre un pot ou profiter de son dîner au restaurant. Lorsque j’avais planifié le séjour, je n’avais pas sciemment voulu des étapes longues mais il m’avait fallu tenir compte de la fréquence des hôtels jalonnant le parcours. En plus, j’avais redouté d’arriver trop tôt dans les gîtes où je sais qu’il s’ennuie considérablement et n’a de cesse d’aller consommer sans retenue cafés et bières.

Je sens que ce chemin m’échappe, et qu’il n’est pas de taille à rivaliser avec Patrick qui m’accapare.

Ce soir, l’espace de quelques heures j’ai vraiment rêvé de me retrouver seule et je me suis surprise à compter combien de jours il nous restait encore à marcher ensemble.

Aujourd’hui, mon but n’était pas n’était pas le chemin, mais le bout du chemin … (lire la suite)

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