Les Alpes par les GR®5 : Du Boréon à Madone de Fenestre (30)

Madone de Fenestre,  jeudi 2 octobre 2008

J’ai indéniablement apprécié le luxe obligatoire de mon hébergement. Je dis « obligatoire » car je n’ai pas eu d’autre choix: le refuge situé un peu au dessus du Boréon n’a pas daigné ouvrir pour moi, l’autre hôtel, dans les mêmes gammes de prix était fermé et le gîte communal, je n’ai pas compris s’il était en démolition ou en construction.

Le dîner était de bonne qualité, sans être exceptionnel ni copieux. J’ai partagé l’immense salle à manger avec un couple de touristes et une équipe d’ouvriers. Il me brûlait de demander à la patronne pourquoi, deux jours plus tôt quand j’avais réservé ma chambre, alors que j’étais en plein vent , peu après le col de la Crousette, elle avait insisté pour m’extorquer mon numéro de carte bleue, sous prétexte d’un manque à gagner si je ne venais pas ! La fameuse carte, dont on vous demande sans aucune garantie de livrer son numéro, était enfouie au plus profond du sac. Je ne pouvais perdre mon temps à tout déballer, voyant la batterie de mon portable décliner à vue d’œil. Je lui ai expliqué que j’étais à pied, fais comprendre où j’étais et que je ne pouvais pas m’envoler dans l’unique dessein de lui faire faux bond. J’ai ajouté que si elle ne me voyait pas venir, c’est qu’il me serait arrivé un accident et j’ai presque eu envie de lui dire « Vous n’auriez tout de même pas l’indélicatesse dans ce cas d’aller prélever le prix de la nuitée sur mon compte ! ». Je me suis fâchée devant cet aveuglement mercantile sachant pertinemment, vu le nombre de touristes à cette époque que l’hôtel n’était pas complet.

Lac de Trécolpas

Devant mon obstination, elle a fini par renoncer: nous savions l’une et l’autre qu’à mon arrivée, j’aurais une chambre, avec ou sans réservation.

Pas d’échauffement, la journée débute d’emblée par une côte en forêt sur un agréable sentier capricieux; Pas de ces pistes imbuvables dont on se désespère d’en finir. Je dépasse un groupe d’une dizaine de marcheurs. Leur présence me surprend toujours à présent. Je ne me souviens plus exactement quand j’ai croisé les derniers.

La forêt s’éclaircit, l’herbe reprend ses droits, avant de disparaître ensevelie sous les pierriers.

Après un passage abrupt sur un épaulement, brève accalmie du sentier qui vient se rafraîchir au bord du lac de Trécolpas dans un paysage de carte postale.

J’aborde maintenant une montagne titanesque d’éboulis s’entassant presque jusqu’au sommet de la crête qui délimite la combe de Trécolpas. Je cherche les bouquetins et les chamois, le relief s’y prête. Ils sont souvent difficiles à observer car ils restent immobiles et leur robe se confond à la roche ou à la prairie kaki. Ils ne sont pas loin pourtant, je devine leur passage récent sur le chemin: ils y ont imprimé des marques et laissé des crottes. L’écho des chutes de pierres qu’ils délogent, rebondissant dans cet amphithéâtre minéral trahit leur présence.

Petit à petit le lac se fait plus petit, et les randonneurs dépassés il y a plus d’une heure se sont métamorphosés en minuscules fourmis colorées rassemblées sur sa berge.

Le chemin est flou: le plus souvent virtuel, il n’est matérialisé que par les balises peintes sur les gigantesques blocs rocheux ou par les cairns : parfois, plus rassurant, il se signale sur de courtes distances par un peu de terre tassée, s’insinuant entre les blocs plus ou moins nivelés.

Pas des ladres: Curieuse appellation. Je me pose la question de savoir, si ladre signifiait avare ou lépreux. Je n’ai pas la réponse, mais j’ai envie de croire à la deuxième hypothèse et j’imagine des processions de fantômes, ces intouchables du moyen âge, grimpant péniblement au son de leurs clochettes pour aller supplier la Madone de leur accorder la guérison. Mais je divague, l’explication est certainement tout autre.

J’arrive vers midi, il fait toujours grand beau, presque chaud et il y a foule au sommet: enfin, disons que nous sommes trois, et que deux autres randonneurs sont en passe d’arriver en sens inverse. Je profite de ces conditions idéales pour déballer mon pique-nique tout en échangeant quelques propos avec les deux randonneurs qui terminent leur montée: Partager le même col crée des liens !

Une heure et demie me sera nécessaire pour rallier le refuge de Madone de Fenestre, non gardé, ce qui signifie « refuge glacial, avec au mieux une cuisinière rudimentaire, où l’on s’ennuie ferme, emmitouflé sur deux tonnes de couvertures ».  Je peux opter pour une variante par le Col et le lac de Fenestre qui allonge le trajet d’une heure. Au col je devrais découvrir le Cervin et le Mont Rose. Alors n’hésitons pas ! Yallah !

Au col de Fenestre le vent désagréable dissuade de s’attarder et la vue imprenable se heurte à d’énormes nuages noirs comme de la fumée masquant les sommets que j’étais venue admirer: on voit tout au plus, la vallée qui s’étend à ses pieds.

Sur la descente, je dépasse un groupe de jeunes, qui n’ont certainement pas plus de vingt ans. Je questionne une fille: « C’est une journée d’intégration » me répond-elle chichement.

La copine est plus explicite. Elles sont en classe de terminale dans un lycée de Cannes. Le but de cette sortie récréative est de créer des liens entre les élèves qui ne se connaissent pas et avec l’équipe pédagogique. L’initiative ne peut que me séduire. Je leur dis qu’elles ont beaucoup de chance, mais mes propos ne semblent convaincre que moi.

Je reconnais bien là le stéréotype de la sortie de classe: quelques élèves vifs et enthousiastes, qui dévalent à vive allure en coupant les lacets du sentier, trois ou quatre filles qui lambinent, plus occupées chahuter qu’à suivre, et entre ces deux groupes, le ventre mou, le gros de la troupe qui avance indifférent à ce qui l’entoure, en discutant de musique, de devoirs ou de petits copains.

Aucun téléphone portable… L’absence de réseau est le règlement le plus implacable !

Les profs restent soudés, marchent de front et ont l’air tout aussi absorbés par leur discussion, étrangers à celles de leurs élèves. Mon jugement est sans doute un peu hâtif, je ne les ai observés que le temps de les rattraper et les dépasser.

Si belle soit cette initiative, il n’en reste pas moins, qu’une éducation au respect de la montagne aurait été souhaitable. Partout, des panneaux invitent les marcheurs à rester dans les sentiers pour limiter l’érosion. Et après leur passage, deux anglais ramasseront une canette de coca vide qu’ils ramèneront au refuge.

Sans me presser, je descends les derniers kilomètres de sentier qui marque une pose à Madone de Fenestre, microscopique Lhassa chrétien en plein Mercantour. La route qui se termine ici par un parking, amène les touristes et les pèlerins venus pour une visite de la Chapelle et du couvent, aujourd’hui fermés et les randonneurs au départ de nombreux sentiers. Le petit hameau compte également quelques bâtiments, dont un grand hôtel qui semble avoir définitivement cessé son activité depuis que les pèlerinages ne font plus recette, et le refuge CAF qui a laissé ses volets ouverts.

Après un nombre incalculable de kilomètres, au beau milieu des groupes de petits vieux en déambulateurs ou aidés de cannes qui piétinent sur le goudron, je trébuche et m’affale de tout mon long. Le poids du sac m’entraîne en avant, et les bâtons glissés sous le bras me font cruellement comprendre qu’ils n’aiment pas être négligés. Une douleur me vrille le bras et le poignet. Sur le moment je crains la fracture, mais assez rapidement, je constate qu’elle s’estompe et que j’en serai quitte pour un énorme hématome et une égratignure.

Pas des Ladres

Je souris à ces gens qui marchent péniblement, malgré la souffrance, me sentant stupide et un peu prétentieuse d’avoir pensé que je pouvais dominer un chemin facile et mépriser l’aide de mes béquilles alors qu’eux dans leur sagesse en ont fait des alliées indispensables.

– Vous n’irez pas loin comme ça, ma p’tite dame , me lance l’un d’eux. Je m’amuse de cette remarque amicale que je dois prendre pour un rappel à l’ordre: quelque soit la facilité d’un parcours, il ne faut jamais baisser la garde car il sait nous attendre au moment où on s’y attend le moins.

Je pousse la porte du refuge, il est vide, propre et tempéré. La salle « hors sac » est pourvue d’une grande cuisinière à bois et meublée de trois grandes tables encadrées de bancs. Au fond, une cuisine sans réchaud et à l’étage, un dortoir équipé de bas flancs.

Quand j’arrive dans un gîte, il me faut toujours une dizaine de minutes pour m’y accoutumer avant de le coloniser par mon bruit et mes va et vient et m’y sentir un peu chez moi.

Je regarde à travers la fenêtre les groupes de marcheurs terminer leur randonnée en espérant que l’un d’eux s’arrêtera pour passer la nuit ici. Mais ils ne font que passer et rejoignent leur voiture sans jeter un regard au bâtiment. Seuls deux couples pénètrent dans le refuge et me croyant la gérante me demandent s’il est possible de prendre une consommation.

Je sors à la recherche d’un espace qui fera office de toilettes car c’est une commodité apparemment absente des refuges d’hiver, pour cause de gel, je suppose. J’en profite pour faire le tour du hameau ou s’attarde encore un groupe de personnes âgées. Une dame qui ne semble pas dépourvue d’un tempérament bien trempé et d’une certaine dose d’humour s’enquiert, après quelques salutations, de mon périple et me parle de ses différentes balades qu’elle faisait dans les environs du temps où elle était plus alerte. En me quittant elle m’affirme:

–  Il va faire beau, mes cheveux sont tout raides !

Pour l’étape de demain, je voudrais tant qu’elle ait raison !

Vers cinq heures, toutes les voitures ont déserté le parking et le soleil à l’horizon est escamoté par l’épais brouillard qui déferle sur le pan de la montagne engloutissant progressivement tout sur son passage.

Je m’occupe à allumer le poêle, car les radiateurs alimentés par l’électricité solaire sont juste tièdes. Je débite les cagettes en petit bois capable de faire démarrer un bon feu que je nourris des bûches entassées dans le cagibi. Mais je dois m’y reprendre à deux fois avant qu’il commence à ronronner et diffuser une chaleur agréable: Que ces simples gestes ancestraux semblent requérir de doigté et de patience; un savoir-faire oublié à une époque où il suffit  de pousser un bouton pour voir le thermomètre grimper.

J’entends dehors quelques clarines et la voiture du paysan qui abandonne la vacherie située à quelques centaines de mètres de là pour redescendre dans la vallée, probablement à Saint Martin Vésubie, me laissant seule dépositaire d’une montagne déserte et sauvage.

La nuit qui s’installe dans un silence pesant et lugubre fait naître les pensées inquiètes. Je découvre une autre facette de la solitude qu’est la crainte: le refuge est en bordure de route. Il est facilement accessible, n’importe qui peut y venir en voiture et je suis tenue de le laisser ouvert au cas où des randonneurs arrivent !

Je meuble ce début de soirée à préparer un repas chaud. Je retrouve les gestes de mes grand-mères qui mitonnaient soupes et ragoûts sur des cuisinières à bois: je réduirai la préparation à sa plus simple expression en me contentant d’un minestrone en paquet car il faut bien faire des concessions pour alléger le sac, et un petit salé aux lentilles en conserve. Ils mijotent doucement, exhalant d’appétissants effluves qui envahissent le refuge pendant que je termine le compte-rendu de la journée et que je fais le point sur le parcours de demain à la lueur de bougies.

Je mange, vaguement soucieuse, à l’affût de chaque bruit ou craquement, sachant dès à présent que je ne dormirai que d’un œil. Je serais incontestablement plus tranquille dans un refuge en pleine montagne loin de tout, où seule une marche de plusieurs heures permet d’y accéder. (lire la suite)

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