Les Alpes par les GR®5 : Des Prioux à Modane (16)

Modane, jeudi 18 septembre 2008

Des pas furtifs me tirent du sommeil. Un faisceau de lumière qui danse, une porte qui grince et se ferme discrètement ; il fait encore nuit. C’est mon belge commensal d’une soirée, le stakhanoviste des cimes qui est déjà à pied d’oeuvre. Je l’entends encore fouailler un bon moment dans la cuisine située juste en dessous, alors que je savoure lovée sous la couette douillette ce moment délicieux qui précède le lever dans le froid.

La porte de la cuisine qu’on essaie de refermer à grand peine, le bruit des pas sur le perron qui s’évanouissent sur le chemin avant que le gîte retombe dans sa torpeur.

Dès qu’un jour timoré frappe à la fenêtre, je me lève à mon tour, prépare mes affaires et quitte le dortoir. Dans la salle commune, tout ce qu’il faut pour préparer le petit déjeuner est sur la table. A la lueur d’une bougie, je répète tous les gestes que mon prédécesseur a effectués une heure plus tôt.

Puis…

La porte de la cuisine que j’essaie de refermer à grand peine, le bruit de mes pas sur le perron qui s’évanouissent sur le chemin avant que le gîte retombe dans sa torpeur.

Il fait jour et froid, et comme je marche assez longtemps dans le sillon de cette vallée qui ne laisse pas rapidement entrer le soleil, il fera froid encore longtemps.

Je suis scrupuleusement les indications, accrochée à mon sentier. Depuis que je suis en Vanoise, les balises se font rares, mais les directions sont généralement bien indiquées

Montée au col de Chavière

sur les panneaux qui sont implantés aux principales bifurcations. Les occasions de se tromper ne sont pas si fréquentes, il y a peu de chemins et la plupart d’entre eux vont aux fermes d’alpage. Je marche longtemps sur une piste qui s’élève régulièrement entre les pâturages. A l’est, entre les sommets se glissent quelques glaciers de la Vanoise qui débordent et meurent dans les rochers qui coiffent les prairies. A l’ouest, la crête aride s’illumine dans les premiers rayons du soleil.

Le chemin rétrécit progressivement jusqu’au refuge de Peclet-Polset, flambant neuf -si l’on peut oser cette formule, car il a été ravagé par deux incendies successifs- caparaçonné de panneaux solaires. Au-delà, on aborde la montagne « montagnarde ». L’altitude anéantit tout soupçon de vie : d’abord les bruits de la vallée qui s’étouffent puis les pierriers qui remplacent les pâturages. Le chemin, unique empreinte humaine devient une trace de moins en moins perceptible avant de s’éteindre. On doit imaginer son tracé par les seuls cairns éparpillés dans la pente.

Avant le dernier raidillon qui précède le col de Chavière, un vaste replat est envahi d’un immense troupeau de cairns de toutes tailles, une œuvre collective des amoureux de la montagne où chaque randonneur a voulu lui rendre hommage. Un peu plus loin, à la façon de colonnades antiques des voies impériales, ils s’alignent en une haie d’honneur délimitant un allée. J’ajoute moi aussi une modeste pierre à l’édifice, par jeu, pour marquer mon passage… ou pour faire comme tout le monde. Symptôme de panurgite latente.

Le sentier qui s’atrophie dans les cailloux, ne peut lutter un peu plus haut contre la neige qui fait son apparition dans la pente cachée du soleil et à bout de souffle, s’éclipse complètement. Mais quelques randonneurs ont pallié ses carences en y laissant leurs empreintes que le froid a pétrifiées.

Un panorama minéral où que l’on regarde, l’absence du moindre brin d’herbe, brin de vie, et le silence absolu sont oppressants. Ils font planer une menace indicible et naître un sentiment inexplicable de danger et de mort. Les pensées irraisonnées vrillent le cerveau, les réflexions entendues ici ou là refont surface : Et si j’avais une crise cardiaque ici même, qui viendrait me chercher ? Il n’y a probablement pas de réseau pour le téléphone et d’ailleurs je n’ai plus de batterie, je l’ai entendu sonner le glas cette nuit quand elle expirait. Et si les cairns censés me guider avaient été édifiés par un imbécile pervers pour me perdre ?

De concert, le ciel s’assombrit brusquement et du fond le la vallée, retentit le vrombissement saccadé d’un hélicoptère. La vallée renvoie l’écho et brouille les pistes; je ne sais pas où se trouve cet insecte géant qui me plonge dans l’ambiance d’ Apocalypse Now.

Je continue mon ascension prudemment mais rapidement mettant mes pieds dans les pas anonymes. Les dernières centaines de mètres sont malaisées, il me faut redoubler de vigilance. La neige est si dure que je n’ai d’autre choix d’utiliser les traces si je ne veux pas glisser. Je bénis mes bâtons qui sont une aide précieuse pour m’équilibrer.

Je m’oblige à me concentrer sur mon chemin et chasser par le raisonnement ces pensées ridicules et injustifiées. Avec plus de huit ou neuf cents kilomètres derrière moi, si je devais faire une crise cardiaque, je l’aurais faite il y a bien longtemps car certaines dénivelées étaient nettement plus sportives.

Quant aux cairns édifiés n’importe où dans le but d’égarer les marcheurs, quel imbécile viendrait jusqu’ici pour les édifier ?

Dès que l’hélicoptère passe crête, le silence revient, apaisant.

L’arrivée au col est un moment de jubilation. On découvre, un autre univers, celui qui fait renaître, celui qui fait passer en peu de temps du minéral au végétal, de la mort à la vie. A mes pieds, après les éboulis, les alpages s’étendent, paisibles avec quelques fermes rassurantes, puis viennent les forêts et même tout au loin, minuscules, des hameaux blottis au creux de la vallée.

Je me sens instantanément libérée de l’inquiétude qui me parait soudain ridicule, heureuse d’avoir dépassé cette appréhension, émue du spectacle des deux mondes entre lesquels je suis en équilibre, … libre.

Je m’amuse comme une gamine à faire des autoportraits en calant l’appareil photo sur des rochers et mettant en route le retardateur. Je m’y reprends à plusieurs fois et c’est généralement raté, mais bon tant pis, l’instant est historique car d’après mes informations, c’est le plus haut col franchi par un sentier de grande randonnée (à 2796m) en France.

Les cumulus obéissant aux prévisions qui annonçaient hier un temps instable commencent à bourgeonner à l’horizon, mais ils semblent ne pas vouloir gâcher immédiatement la journée ; c’est donc tranquillement que j’entame ma descente sur Modane.

Frein moteur dans les éboulis qui dégringolent du col et roulent sous mes pieds ; Ensuite il suffit de se laisser entraîner par la pente douce, en roue libre, et suivre le sillon du chemin qui zigzague au milieu des pâturages.

Près d’une bergerie abandonnée je surprends une colonie d’une trentaine de marmottes dodues. Je m’arrête pour les observer discrètement. Le vent de face est mon allié. Le plus souvent, on a d’elles l’image de peluches affolées qui filent en tous sens en sifflant. Mais là, elles trottinent sans se presser d’un terrier à l’autre ou se dressent sur des rochers pour inspecter les environs. J’ai tout le loisir de les prendre en photo sans être contrainte d’utiliser le zoom. Le silence de la solitude a l’avantage inestimable d’offrir des spectacles de la nature rendus invisibles aux bavards et aux bruyants.

Tout en continuant à descendre, je fais le point sur la suite du parcours. Ce soir je serai à Modane. Je devrais arriver avant que la poste ferme. Un paquet expédié par Mario m’y attend. Il renferme mon avenir, le tome suivant de cette aventure qui trace le parcours entre Modane à Larche .

Il faudrait également que je renvoie celui qui ce soir sera devenu mon passé et faire quelques achats.

Demain le temps devrait être à la pluie.

Je crois avoir toutes les cartes en main pour me décider.

Au col de Chavière

Chemin faisant, un projet de dessine: Modane n’étant pas une ville où l’on a envie de s’attarder, j’essaierai de concentrer tout ce que j’ai à faire demain en début de journée après quoi, je monterai à Valfréjus où je voudrais trouver un hôtel.

Le retour à la civilisation est toujours un moment surprenant: je manque de me faire écraser n’ayant plus l’habitude de partager mon chemin avec les voitures dont les fumées rendent l’air irrespirable.

Le bureau de poste où je dois récupérer mon paquet est fermé. Une passante m’indique le chemin pour me rendre à l’agence principale où je pourrai me renseigner car ici, il s’agit d’une annexe, contrairement à ce qui est indiqué sur le site Internet qui de plus mentionne des horaires erronés.

Un brave Monsieur, me prend en stop pour me conduire à la dite agence où règne une ambiance de fête: un animateur happe les clients dans la file d’attente pour leur proposer du café et des croissants, et les inviter à répondre à un questionnaire, opération commerciale pour le lancement du « livret A » de la Poste.

Pour un café et des croissants,  je veux bien m’engager à répondre à son enquête, mais je lui laisse son livret A.

Une petite visite à l’office du tourisme me permet de constater qu’une fois de plus à Valfréjus le gîte et tous les hôtels sont fermés, ce qui était déjà le cas il y a un an, lors de ma traversée Modane-Larche. Contre mauvaise fortune, bon cœur, je me résigne donc à rester deux nuits à Modane. (lire la suite)

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