La traversée du Jura par les GR®5 : Des Cerneux au Frambourg (6)

Le Frambourg, mercredi 27 Août 2008

 

C’est l’anniversaire de Pierre, mon fils. Vingt trois ans déjà ! J’attends midi pour lui téléphoner, je sais que ce n’est pas un matinal, lui gâcher sa journée aujourd’hui serait malvenu.

Le ciel depuis quelques jours est toujours aussi limpide. C’est pour moi le petit coup de starter qui m’encourage à démarrer. Pour Patrick la météo ne semble pas provoquer d’état d’âme particulier tant qu’il n’a pas à endosser sa cape de pluie.

Les Alliés

Un rapide calcul m’indique que l’étape d’aujourd’hui totalise vingt sept kilomètres. Si l’on veut faire une pause conséquente à midi, il nous faut démarrer assez tôt. J’ai remarqué que c’est l’heure d’arrivée au gîte qui donne l’impression de longueur de l’étape quelque soit l’heure de départ. Les kilomètres de l’après-midi sont toujours plus pesants que ceux du matin.

Je garde un souvenir fragmentaire de cette étape et au moment de jeter quelques notes sur le papier ma mémoire se dérobe un peu. Je ne saurais dire si, durant cette journée j’étais absorbée par mes pensées, si nous avons beaucoup discuté ou si les paysages ressemblaient tant à ceux d’hier que certaines images se sont envolées. Il me reste néanmoins l’impression d’avoir marché avec plaisir et sans effort sous un soleil radieux.

Nous avons chevauché pendant une partie de la matinée la frontière au milieu d’une cacophonie parfois assourdissante. Les troupeaux de part et d’autre de celle-ci ne jouent pas dans la même tonalité. Tout cela tient à la nature des clarines : les cloches helvétiques sont volumineuses et donnent un carillon ample et rond tandis que les françaises, plus petites donnent un son plus vif et aigrelet.

Je me rappelle également avoir traversé des paysages assez variés, alternant les forêts de sapins, les alpages, les prés où les tracteurs profitaient du beau temps pour s’activer à confectionner des andains. Du land’art utile !

De toute la journée, jusqu’au Frambourg, nous n’avons vu qu’un seul petit village, les Alliés et ça et là, reliées entre elles par des tronçons de chemins bitumés, quelques fermes à l’architecture typique complétées de maisons d’habitation plus récentes.

Je me rappelle en milieu d’après-midi cette superbe combe de Ferry, éclatante sous le soleil où nous avons croisé des chevaux en liberté. Ils avançaient paisiblement sur notre chemin en file indienne, indifférents à notre présence nous obligeant à nous écarter sur le bourrelet de la sente. Ce lieu respirait tant la sérénité, que nous nous y sommes installés pour nous y reposer et prendre un casse-croûte.

Le vert des prairies était d’une intensité surprenante, conséquence des pluies qui se sont abattues sur le Jura la semaine dernière. Et pour les mêmes raisons, la terre gorgée d’eau entretient depuis tout ce temps le long des chemins de nombreux bourbiers dans lesquels on s’enfonce parfois jusqu’à la cheville.

Je me souviens avoir franchi un nombre incalculable de clôtures par des chicanes ou des passerelles à claire-voie pour rentrer ou sortir des pâturages. Il semble ici que tout espace est délimité. On ne sait d’ailleurs pas en passant une barrière si l’on entre dans un pâturage ou si l’on en sort, si on laisse derrière soi un troupeau ou si l’on va en trouver un en face !

Le souvenir de la fin de l’étape est plus précis : le sentier contourne le château de Joux, forteresse perchée sur un éperon rocheux qui me fait immanquablement penser à Château Queyras. Ce haut lieu du tourisme franc-comtois est resté dans les annales pénitentiaires pour y avoir emprisonné quelques détenus célèbres comme Toussaint-Louverture ou Mirabeau. Plus question d’envisager une visite, nous approchons de l’heure de fermeture et il nous reste encore un peu de descente avant de trouver notre hôtel.

Contrairement à notre gîte précédent, il est plus fréquenté et bruyant. Il borde la route qui voit à cette heure-là les frontaliers travaillant en Suisse rentrer à la maison. Quel contraste avec la quiétude ressentie quelques heures plus tôt !

Il me tarde un peu d’accéder à la solitude, bien que Patrick soit plutôt conciliant. Mais curieusement lorsque je suis avec lui je me sens plus isolée que lorsque je marche seule. Les contacts avec les autres randonneurs ou les hôteliers sont très réduits, je ne m’attarde guère à discuter. Si l’hébergement en hôtel est une formule confortable, elle est en revanche anonyme. On est un client parmi d’autres touristes avec lesquels on a rarement de points communs et l’hôtelier un commerçant qui se contente de vous accueillir et vous servir avec une discrétion polie et un minimum de mots.

Les discussions que Patrick aborde sont à la longue éprouvantes. Les mêmes sujets reviennent en boucle. Il s’invente une vie qui est en accord avec ce que son entourage attend de lui, ce qui l’oblige à travestir la réalité. Ainsi, il est capable de détailler le travail qu’il était supposé fournir lorsqu’il était dans son atelier protégé, d’annoncer qu’il va s’arrêter de fumer…avant de rentrer dans le premier bistrot venu pour acheter des cigarettes !

Je ne sais que répondre à ses affabulations et je trouve parfois malsain ces conversations où je fais semblant de le croire. Dans le même temps, je ne peux pas en permanence le mettre face à ses incohérences ! Alors je louvoie, j’élude, je réponds évasivement.

Château de Joux

Tous ceux qui ne rentrent pas dans la norme ne trouvent pas grâce à ses yeux. Il blâme les SDF, les chômeurs, les étrangers qui sont autant de fainéants et de parasites de la société. Ces propos qu’il a entendus ailleurs, me fatiguent et je fais en sorte de lui montrer mon désintérêt.

Ses désirs et ses goûts sont calqués sur les miens : il voudrait faire ce que je fais et s’identifie à moi. Il aime marcher, dit-il, et aurait voulu m’accompagner jusqu’à Menton.

Fondamentalement, je ne pense pas qu’il aime la randonnée car elle demande des efforts. Or, il en est avare. Il attend je crois de ces quelques jours de marche, une compagnie, une écoute, une occupation et apprécie le repas au restaurant le soir. C’est une motivation légitime après tout. Chacun cherche dans la randonnée ce qu’il veut y trouver ! (lire la suite)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *