Les Alpes par les GR®5 : De Valezan à la Porte de Rosuel (11)

Refuge de la Porte de  Rosuel, samedi 13 septembre 2008

Je déjeune seule dans la salle qui n’a de collective que le qualificatif, sans me presser car la vision déprimante que j’ai du ciel ne m’encourage guère à me lancer rapidement sur les chemins. Je ne suis pas davantage enthousiaste à l’idée de passer une journée à tourner en rond dans ce gîte froid et impersonnel.

Quelle ironie du sort, je suis dans l’une des trois communes regroupées sous l’appellation « Le Versant du soleil ».

Le ciel m’a préparé un cocktail diabolique dès le départ : un brouillard plus dense qu’un smog londonien, une pluie qui me force au bout de cinq minutes à endosser le gore-tex et d’entrée de jeu le grondement épisodique du tonnerre, qui certes est lointain mais qui m’oblige à réfléchir sur la conduite à tenir au cas où il viendrait à me tourner autour.

Somme toute un temps à rouiller un moral d’acier !

Réfléchissons, tout en visitant l’église qui cache un retable du XVIIIe siècle signalé sur le guide.

Ah, non,… réfléchissons dehors, l’église, autrefois asile pour le pèlerin, est fermée comme la plupart de ses consœurs françaises et toilettes SNCF. Je pense qu’on ne peut probablement la visiter qu’à l’heure de la messe le dimanche entre huit et neuf heures, dans le plus profond silence pour ne pas troubler le recueillement de la prière.

Réfléchissons donc sous la pluie, en direction de cette triste vallée de la Tarentaise qui, aujourd’hui recueille tous les pleurs de la montagne. L’étape est courte, quatre heures trente, quatre heures en allongeant le pas. Quelques villages sur le parcours…

Bellentre

J’envisage dans un premier temps d’aller jusqu’à Bellentre et là, j’aviserai. Si les conditions se dégradent, je chercherai un hôtel. Je descends sous une pluie battante avec l’orage qui semble un peu céder le pas.

Bien que le ciel s’épanche toujours avec autant de prodigalité, je continue car il m’est difficile de me résigner à m’arrêter devant la perspective de passer une journée entière dans un gîte sans autre occupation qu’un peu de lecture et quelques notes à rédiger sur un carnet de route alors que le chemin trépigne.

A Landry, pas le moindre bistrot ouvert, avec ou sans retable, pour me donner asile. Dans une heure et demie, je serai à Pesey-Nancroix où je pourrai me réfugier dans une buvette pour me réchauffer devant un café ; Et là, il me restera alors autant de temps pour arriver au terme de l’étape prévue. Dès cet instant, je sais que j’irai jusqu’au bout de mon étape quelque soit la décision du ciel: ce soir, je serai aux Portes de la Vanoise.

Je grimpe, sous les arbres par un lacet glissant et détrempé qui remonte le courant d’un torrent déchaîné, gonflé des pluies de la nuit.

Je ne m’intéresse qu’aux balises si parcimonieuses que je crois à plusieurs reprises m’être trompée. Régulièrement je calcule le temps qui me reste avant d’arriver.

Mon pantalon est à tordre et mes vêtements ruissellent. Je commence à avoir froid dès que mon rythme ralentit. A Pesey-Nancroix, je préfère ne pas m’arrêter pour en finir au plus vite, car je sais que la reprise après la pause sera encore plus difficile, trempée comme je le suis et que je n’arriverai plus à me réchauffer.

Je monte toujours au pas de cavalerie, en pensant qu’hier je me suis peut être avancée un peu vite en affirmant qu’il n’y avait pas de journée de randonnée entièrement négative. Aujourd’hui est indéniablement une « épreuve de l’obstination et du courage « .

Enfin un panneau artisanal agrémenté de fleurs peintes indique « Refuge de la Porte de Rosuel 20 min ». Je m’y vois déjà, vingt minutes c’est si peu !

J’accélère autant que je peux sous cette pluie qui redouble. Mes jambes sont transies sous la toile de mon pantalon qui dégouline sur mes chaussures.

Je marche, vingt, trente minutes, rien… Je grelotte. Je rage, je peste contre ces responsables de gîtes qui minimisent les temps d’accès probablement pour inciter les marcheurs à venir s’y restaurer.

Je ne vois plus de balise, je rebrousse chemin jusqu’à la dernière bifurcation où l’une d’entre elles a dû m’échapper, mais non, aucun signe ; Je dois me résoudre à sortir le topoguide protégé sous mes vêtements. Ce n’est pas chose facile avec les doigts engourdis. Je suis sur le bon chemin, simplement ici, on est avare de marquage !

Le refuge, mon sauveur, entouré de quelques mélèzes se profile au loin, perdu au fond de la vallée derrière un écran de pluie, calé au pied de la falaise : murs de pierre, toit engazonné tout en rondeurs en continuité de la pente de la prairie semblant faire corps avec la montagne.

Je pousse la porte : cet instant précis est le cadeau de la journée. La chaleur du feu qui crépite dans la cheminée régnant au centre de la grande pièce m’enveloppe et les effluves d’une soupe aux choux m’assaillent.

Jamais depuis le début de ma randonnée à Wissembourg, étape n’aura été à ce point pénible et dépourvue de plaisir.

Vallée de la Tarentaise
Vallée de la Tarentaise

Le réconfort, je le dois à une interminable douche brûlante et aux deux assiettes de soupe fumante.

Dans l’après-midi je discute assez longuement avec un guide du Parc venu se réchauffer ; Il me donne des informations sur les différentes possibilités de parcours et les refuges encore gardés. Lui, préfère la variante plus montagnarde qui emprunte une partie du tour des glaciers de la Vanoise. Je ne sais pas ce que ce terme signifie précisément car je pensais avoir déjà traversé des paysages très « montagnards ». Mais ce mot qui me laisse entrevoir des panoramas grandioses me séduit et me décide à abandonner entre le Val Claret et Modane le parcours que j’avais envisagé.

Les prévisions pour demain sont pessimistes, le plafond sera bas et la neige fera son apparition vers 1800-2000m. Cette fois, l’isotherme 0° prévu à cette altitude n’est pas une rumeur, d’ailleurs on peut constater que les sommets ont déjà légèrement blanchi.

Demain, je resterai au gîte car l’étape qui suit est longue et le sentier franchit un col à plus de 2600m. Laissons le temps au ciel de se débarrasser de ses nuages et aux semelles des randonneurs d’imprimer leurs traces dans la neige fraîche. (lire la suite)

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