Les Alpes par les GR®5 : De Sospel à Menton, fin du voyage (34)

Menton, lundi 6 octobre 2008

Un avant goût de la réalité qui m’attend s’encadre dans la vitrine de l’auberge où je prends mon petit déjeuner: des voitures prisonnières d’un bouchon et des écoliers qui passent sur le trottoir en chahutant. La fin du voyage se concrétise.

Le chemin s’est modifié : bien sûr j’aurai encore beaucoup de dénivelée aujourd’hui, surtout en descente, mais on sent ici, que c’est la méditerranée qui joue le grand ordonnateur. A cette heure-là, la température n’a jamais été aussi élevée depuis trois semaines au moins, le sol est terriblement sec et la végétation différente de ce qu’on peut trouver à une étape de là.

Après Sospel

 

Je dois remonter dans le forêt après Sospel, traverser des châtaigneraies et des sous-bois où se côtoient feuillus et pins maritimes.

Je franchis pendant toute la matinée une succession de jolis cols. Et partout cette débauche de couleurs chatoyantes qui embrasent les versants rocailleux ensoleillés.

La pente qui s’affale sur Menton est raide et interminable: Jamais de toute ma randonnée, une descente aura été à ce point éprouvante. Les cailloux et graviers qui ne peuvent s’enchâsser dans le sol desséché roulent sous les pieds, m’obligeant à louvoyer dans la largeur du chemin agrippée à mes bâtons comme à des béquilles. De plus en plus crispée,  je glisse et manque de tomber à plusieurs reprises. L’inévitable chute, heureusement sans gravité finit par se produire.

Les 2200m de dénivelées négatives d’hier, ajoutées aux 1200m d’aujourd’hui auront raison de mes genoux qui sont de plus en plus raides et enflés. Je suis contrainte à m’arrêter régulièrement pour apaiser la douleur.

Menton, la fin du voyage

J’atteins avec soulagement la banlieue de Menton, les pentes adoucies et l’enrobé reposant.

Je file directement vers la plage de Garavan où quelques vacanciers flemmardent  au soleil.

Mon accoutrement détonne et étonne un peu.

Je me décharge de mon sac sur les galets, pose mes bâtons, ôte mes chaussures et mes chaussettes.

Je fais les tous derniers pas de ma randonnée, les pieds caressés par les vagues: Nous sommes le lundi 6 octobre 2008, il est 15h44.

Pour immortaliser l’instant, j’interpelle un couple d’anglais installé sur des transats :

– Please, can you… Mes connaissances de la langue de Shakespeare ne me permettent pas d’aller plus loin dans mon questionnement et pour pallier mes carences je lui tends mon appareil photo.

Il assume gentiment son rôle de photographe avant de me redonner l’appareil, satisfait.

La mer et moi, avec les jambes coupées…

-Hmm !… With my legs please ? »

Je lui redonne l’appareil, pour qu’il me photographie dans mon intégralité.

Car de toute cette histoire ce sont tout de même mes jambes qui en sont les héroïnes…


Epilogue

« Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j’ose ainsi direque dans [les voyages] que j’ai faits seul et à pied.La marche a quelque chose qui anime et qui avive mes idées. »

J.J. Rousseau (Les Confessions)


 

Le sentier ne va pas plus loin.

Ce chemin est mon passé, mais il habite encore souvent mon présent et m’a projetée dans un avenir nomade.

Cette expérience a permis un véritable travail d’introspection.

Elle m’a ouvert une porte sur un « moi » sens dessus-dessous. Comme dans une pièce sombre encombrée d’un désordre indescriptible, tout était là, épars, brisé, oublié sous une couche de souffrance étouffante.

Au rythme de la marche, les pensées, souvenirs et projets, désirs ou refus, bonheurs et douleurs se sont patiemment ordonnés. Un nettoyage minutieux, où rien n’est jeté. Tout est inspecté, classé, rangé: on restaure les bonheurs brisés, on reconsidère les projets gelés, on revendique ses désirs.

Ce travail de fond ne peut se faire que sur la durée et dans la solitude, lorsque l’on accorde au corps le bien-être que procure l’effort.

Mais au delà de ce chemin intérieur, il y a l’aventure, bien modeste certes, mais aventure tout de même, celle qui fait vivre des moments et des rencontres inoubliables, mène à la découverte de mondes nouveaux, et force à se dépasser.

Quel marcheur, arrivé au bout de son chemin, riche de son vécu, ne rêve pas d’autres voyages ?

Son souvenir fait invariablement naître l’envie d’autres itinérances.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *