Les Alpes par les GR®5 : De Samoëns au Refuge de Moëde-Anterne (6)

Refuge de Moëde-Anterne, lundi 8 septembre 2008

S’il existe des journées de pur bonheur, celle-ci en est une, une journée qu’il faut absolument graver dans sa mémoire, une journée à vous donner l’envie d’autres itinérances.

Comme cela est souvent le cas, je commence ma journée par une petite mise en jambe sur un chemin qui court le long de quelques cours d’eau en fond de vallée, d’abord le Clévieux, puis le Giffre, croisant ou dépassant des promeneurs de chiens et des joggers matinaux. Je sais qu’à distance des villages et des parkings, ce chemin me reviendra, j’en serai dépositaire jusqu’aux prochains lieux de vie.

Je traverse le Giffre, passe un hameau désert et grimpe dans la forêt, par un sentier qui surplombe le torrent impétueux dont le grondement emplit toute la vallée. Après une paisible prairie tiédissant sous le soleil et au-delà de quelques fermes, la sente emprunte l’étrange Gorge des Tines, encaissée et escarpée que l’on ne pourrait franchir si elle n’était pas pourvue de plusieurs échelles métalliques. De ce lieu sombre et humide, se dégage une inquiétante impression d’isolement et pourtant moins de trente minutes plus tard, je retrouve dans les rues de Fay, Maison Neuve et Salvagny l’activité paisible et discrète des petits villages épargnés par le tumulte du trafic routier.

Salvany

La cascade du Rouget est assez spectaculaire pour attirer des touristes en voitures ou en bus.  » Vaut le détour  » conseille probablement le guide vert ! Ils se pressent à ses pieds, grimpent maladroitement sur les promontoires pour ramener la meilleure photo à coller dans l’album ou montrer aux amis, aspergés des postillons de la chute. En tout cinq minutes chrono, avant de se réengouffrer dans la voiture en quête d’une autre curiosité locale.

Moi, je continue à monter, coupant les lacets de la route jusqu’au parking où sont garées les voitures des randonneurs me devançant sur le sentier qui conduit à d’autres cascades.

A partir de là, la sélection est rude, la suite se mérite : finies les sandalettes, les robes de cotonnade fleurie et le dépliant touristique, maintenant tous arborent chaussures de marche, sacs à dos et carte IGN.

Je retrouve dans la montée qui suit la solitude des chemins un peu difficiles, jusqu’aux cascades de Sauffaz et de la Pleureuse où trois toulonnais m’accostent pour me demander un renseignement. Nous discutons longuement sur leurs vacances dans la région et sur mon parcours qui aiguise leur intérêt.

Je commence à débarrasser mes propos des  » si  » et des conditionnels qui marquaient l’incertitude que j’avais d’arriver au bout de ma route : Le possible se transforme en probable. J’ai fait à présent plus de la moitié de la traversée, je me suis frottée à quelques étapes alpines dont une avait une dénivelée de plus de mille sept cents mètres : Ce qui n’était à Wissembourg qu’une utopie, semble devenir une réalité.

Avec les kilomètres accumulés, le regard des autres changent. D’inconsciente et irréfléchie, je deviens audacieuse et déterminée. On était sceptique six cents kilomètres plus au nord, on croit à mon projet maintenant.

Les femmes, quand elles ne se lancent pas dans des discours catastrophistes, m’admirent pour mon courage : pas celui qu’il faut pour parcourir mille quatre cents kilomètres mais pour la durée de la solitude.

Les hommes pour la plupart sont intéressés par l’aspect logistique comme l’itinéraire et la longueur des étapes en insistant sur les lieux qu’ils connaissent.

Après un  » Bonne continuation ! « , je reprends mon ascension. Un panneau avertit qu’il faut encore une heure de montée et trente minutes d’alpages avant d’arriver au gîte A. Wills.

Au sommet de la côte, un éden. Un vaste amphithéâtre herbeux traversé d’un ruisseau sinueux et bordé de crêtes se déploie avec en arrière-plan des sommets enneigés sous un azur irréprochable. Et au loin, minuscules, dans le fond de cette combe, les chalets d’Anterne. Le chemin virevolte dans la verdure, saute le ruisseau, se perd dans des cailloutis, se retrouve, et finit par s’immobiliser devant les tables et les bancs du refuge Wills.

Je traverse ce petit paradis en compagnie de trois marcheurs qui font une boucle à la journée. Ils veulent tout savoir de mon parcours : ce que j’ai fait et ce que je vais faire. Ils connaissent bien les Alpes et les endroits que j’évoque suscitent chez eux des commentaires, des souvenirs ou des conseils.

Nous nous installons à la terrasse : ils se contentent de leur pique-nique ; mon vieux saucisson acheté dans le Jura et de mon pain rassis me rebutent et je salive à l’idée d’une omelette au lard et d’une tartelette aux myrtilles ! Allons, soyons fou, une si belle journée mérite bien un festin !

Terminant son repas, un homme est installé à la table voisine. C’est un berger, grande gueule, révolté ou aigri, qui semble en vouloir au monde entier: au loup qui égorge ses moutons, aux randonneurs qui laissent tous des papiers gras, à l’administration qui l’oblige à remplir des monceaux de formulaires, au CNRS qui a installé une caméra au lac pour le  » fliquer « , aux propriétaires de remontées mécaniques qui l’arnaquent, aux parisiens parce qu’ils sont parisiens… Le genre de gens incapable de trouver dans la vie et chez les autres le moindre point positif. Les marcheurs attablés se prennent au jeu et argumentent. Moi, je m’efface, ce genre de discours m’ennuie. Je termine mon repas et prends congé de mes coéquipiers éphémères et de ce berger plus teigneux que les cinq patous dont il a truffé son troupeau.

Une montée me conduit à un verrou, le Collet d’Anterne duquel je domine tout ce que je viens de traverser et qui me fait découvrir un second cirque où s’étale un lac immobile d’un bleu turquoise.

Lac de Moëde Anterne

Attention, vous êtes filmés, c’est là que, cachée dans les parois rocheuses la caméra du CNRS est supposée vous espionner ! Gare à celui qui plonge un orteil dans l’eau ou qui foule par mégarde une fleur protégée !

Je longe le lac tranquillement, savourant la facilité du chemin qui accorde au corps un bien-être régénérateur et permet à l’esprit et au regard de s’évader. Les ascensions obligent au contraire, à se concentrer sur l’effort que l’on doit produire et les descentes sur les embûches du chemin.

Dernière montée de la journée pour atteindre le Col d’Anterne. A l’arrivée un spectacle à couper le souffle : Grandiose, la chaîne du Mont Blanc qui se déroule d’ouest en est : A part le point culminant qui se reconnaît entre mille, je ne peux identifier aucun des autres sommets, mais c’est sans importance, l’émerveillement ne requiert pas de notions de géographie.

L’émotion me submerge. Si mes yeux sont embués, ce n’est pas uniquement à cause de la sueur qui coule de mon front. Et si mes bras sont parcourus de frissons, ce n’est pas uniquement à cause du vent frais qui balaie toujours les cols.

Cette vision me renvoie, à celle que j’avais eue au Morond, au dessus de Métabief, il y a une dizaine de jours : flottant dans le ciel comme un mirage au dessus des crêtes du Jura, ces mêmes sommets. Loin. Si loin, qu’ils me paraissaient presque inaccessibles. Ils sont à présent devenus réels, à une journée de marche ; Ma « légende personnelle » s’accomplit.

Je suis seule, les quelques groupes que j’ai croisés ça et là ont déjà regagné les vallées. Une solitude complice qui décuple l’émoi. Je m’attarde pour suspendre le temps, m’enivrer de ce spectacle et figer dans ma mémoire cette image et cette sensation de félicité qu’aucune photo ne saura restituer.

Je prends conscience qu’il ne faut pas négliger ces moments exceptionnels, ne pas les escamoter. Il faut prendre le temps de les vivre au présent, et pas seulement de les conjuguer à l’imparfait, la semaine ou le mois suivant, lorsque l’on y repense et que l’on se dit  » C’était grandiose et j’étais bien ! « . Ma petite année de mal-être m’aura appris cela !

Je me décide à repartir ; Encore une demi-heure à descendre sur ce petit sentier qui coule complaisamment dans les alpages généreux, cajolés par un soleil tendre de fin d’après-midi pour atteindre le refuge de Moëde-Anterne, posé parmi d’autres chalets au bout d’une petite route, sur un replat à 2000m.

Installée à une table devant le gîte pour entamer mon journal, la vallée à mes pieds, je contemple la Chaîne du Mont Blanc dont la patronne a eu le soin de me détailler la liste des sommets, que le soleil couchant teinte de rose, jusqu’à ce que le froid m’oblige à me replier dans la salle à manger.

Ce soir, je ne peux contenir tant d’enthousiasme… Il déborde dans un téléphone portable capricieux.

Après mon coup de fil quotidien qui me relie à la maison, j’ai avec ma sœur Françoise une longue conversation, perturbée par des coupures intempestives de réseau. Je lui décris avec euphorie ce que je vis ; elle, qui m’avait vu si mal il y a quelques mois, s’inquiétait un peu, même si elle me voyait déterminée avant mon départ. Elle sent que je vais bien et j’espère lui avoir transmis ce que je ressens.

Je me souviens en raccrochant, que c’est elle qui un jour m’avait dit approximativement : « Il faut profiter du bonheur quand il se présente, on ne sait pas ce que l’avenir nous réserve »

Aujourd’hui, j’ai suivi son conseil … (lire la suite)

Chaîne du Mont Blanc

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