Les Alpes par les GR®5 : De Saint Dalmas le Selvage à Roya (26)

Roya, dimanche 28 septembre 2008

Je suis littéralement sous le charme de ce petit village où j’ai trouvé tout ce qu’il me fallait pour me ravitailler et même un peu plus.

Je quitte les lieux vers neuf heures et quart ne pouvant m’arracher de ce gîte où la gérante me retient pour me donner des informations supplémentaires qu’elle a encore pu glaner dans sa documentation et des photocopies de cartes permettant d’accéder aux gîtes en marge du parcours qui pourraient m’être utiles en cas de fermeture de ceux que je brigue.

Je reste fidèle au tracé de ma carte pour me rendre à Saint Etienne de Tinée, contrairement à l’année dernière, où privée d’informations, j’avais pris par erreur un autre chemin.

Les rencontres, en dehors des villages sont rares et sont d’autant plus marquantes. Pas toujours souhaitées, comme celle que je fais peu avant le Col Anelle. Au beau milieu du chemin, un patou m’attend. J’ai pris l’habitude de les repérer de loin, de les voir cheminer nonchalamment parmi les moutons. Parfois, je les ai vu s’éloigner du troupeau, comme au lac Miroir, mais ils sont restés à distance de moi. Celui-ci vient me talonner. Je n’en mène pas large ! D’un regard circulaire, je constate qu’il n’y a aucun berger dans les parages. Si le climat entre nous se gâte, il me faudra compter que sur moi-même. Il montre les crocs et aboie. Je n’ose partir de peur qu’il vienne me mordre les mollets. Mes bâtons me paraissent être des défenses bien dérisoires. J’entreprends alors d’utiliser les mêmes arguments que lui. Je lui parle, sans crier mais fermement tout en me remettant doucement en marche, plus ou moins à reculons sans le quitter du regard. Après quelques dizaines de mètres de ce face à face tendu, il se replie vers le troupeau.

St Dalmas le Selvage

Quelques kilomètres plus loin, je dois laisser le passage à une caravane de 4×4 qui empuantit l’air et soulève des nuages de poussière. Au moins quinze véhicules. Des chasseurs ou des touristes, je ne saurais le dire et je ne leur demande même pas. Avec un grand sourire, tous les participants à ce gymkhana champêtre me saluent. Ils ont l’air si heureux de se faire bringuebaler sur ces chemins caillouteux, enfermés dans leur tout-terrain inconfortable à respirer les effluves de gaz d’échappement de ceux qui les précèdent.

Après tout, chacun vit son chemin comme il l’entend, mais heureusement que tout le monde ne le vit pas comme eux, les sentiers de randonnée seraient infréquentables !

L’ambiance a changé: Non seulement le thermomètre affichait des températures clémentes dès mon départ, mais en plus la nature arbore un autre visage: De la terre sèche, des pins et de la garrigue aux couleurs chatoyantes. Les lézards alanguis sur les talus ont remplacé les marmottes alertes.

Dans la descente sur Saint Etienne de Tinée, je croise un groupe de retraités qui progresse lentement. Sous prétexte d’un renseignement, ils engagent la discussion, occasion de prendre une petite pause réparatrice. Après leur unanime mise en garde sur les risques à marcher seul, une petite dame, bon pied, bon œil, contredit l’avis général, me disant qu’elle comprend ce que je ressens et qu’elle aussi, a beaucoup marché seule, encore récemment. Elle en a éprouvé de si grands bonheurs. Elle s’attarde pour me conter quelques anecdotes sur ses marches solitaires, pendant que, lentement mais sûrement ses coéquipiers la distancent.

–  Ils n’ont qu’à avancer, me dit-elle. Je vais bien les rattraper, ils ne connaissent pas le chemin, il faudra bien qu’ils m’attendent ! …Ils ne marchent pas vite, il y a quand même un monsieur de quatre vingt ans dans le groupe !

Je vois bien qu’elle n’est plus très jeune, et je suis impressionnée par son énergie et la vivacité d’esprit.

Avant de la quitter, je lui demande:

–  Si ce n’est pas indiscret, quel âge avez-vous ?

– Quatre vingt sept ans ! me répond-elle avec un brin de fierté. Je suis de janvier 1921. Et vous savez, pendant sept mois l’année dernière je ne suis pas sortie, car on m’a mis un pacemaker que je ne supportais pas. J’étais malheureuse, je croyais que je pourrais plus marcher. Il a fallu le changer… et maintenant je revis.

Quatre vingt sept ans, c’est l’âge de ma mère. Ma mère qui marche difficilement, perd la tête parfois et la mémoire souvent. Je pense à elle avec tristesse.

Si les hommes naissent, vivent et meurent égaux en droit – en théorie – ils ne le sont certainement pas face à la santé…

Avant Roya

Auron, voyons voir,… ce doit être depuis le début de mon parcours la huitième station de ski. Comme presque toutes les autres, c’est un agglutinat d’immeubles inoccupés hérissé de grues, un endroit qui s’applique à compliquer la vie du marcheur en l’obligeant à chercher les balises et emprunter de larges pistes de ski.

Il en va ainsi jusqu’au col du Blainon, après quoi le sentier se rachète. La descente douce dans les prés écrasés de soleil est superbe. Le chemin creux court le long de la montagne parfois cerné de murets de pierres sèches, frayant entre les bergeries abandonnées, pour certaines emportées semble-t-il par des avalanches anciennes.

Les sonnailles d’un troupeau de moutons me tirent de ma rêverie et m’incitent dans l’instant à échafauder un stratagème pour éviter ces rencontres inopportunes: Maintenant pour moi, un troupeau c’est avant tout un molosse dressé au combat qui vient m’attendre au détour du chemin. Mais par bonheur, mon chemin justement fait un détour pour aller s’attarder un peu plus loin sur un surplomb qui domine Roya, typique petit village accroché à la montagne, frère jumeau de Boussieyas.

Après quelques virages, j’entre dans le village où je trouve immédiatement le gîte « Ma vieille école », qui porte bien mal son nom car visiblement il est refait à neuf.

Quelques randonneurs attablés à la terrasse sont sur le point de rejoindre leur voiture garée devant l’église.

Le propriétaire occupé à terminer la vaisselle m’accueille et me conduit à mon dortoir. Il m’explique qu’il a passé ici ses années d’école primaire. Il a racheté le bâtiment pour en faire un gîte et un incendie l’a obligé à refaire l’intérieur.

Ce soir, je serai la seule pensionnaire. Il doit s’absenter, mais son copain assurera l’intérim.

« Bon anniversaire avec un jour d’avance » lance une cliente ou amie en train de s’éclipser après avoir terminé sa bière. J’étais prête à croire que ces bons vœux m’étaient destinés, mais ils s’adressent au copain du patron qui s’active derrière le comptoir.

Il me sert mon dîner tout en discutant et finit par manger avec moi. Il évoque sa vie un peu tortueuse qui l’a ramené ici après de nombreuses années passées à Nice.

Au moment de monter me coucher, je lui lance :

« Bon anniversaire avec un jour d’avance ».

– …

– Je suis aussi née le 29 septembre ! »

Et voilà la discussion relancée. Même jour que moi, mais je suis de deux ans son aînée !

Il retourne dormir chez lui. Je reste seule dans la vieille école où j’y suis plus heureuse que dans la mienne qui se veut si belle et si moderne, gardienne de nuit une fois de plus. (lire la suite)

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