Les Alpes par les GR®5 : De Roya au Col de la Couillolle (27)

Refuge de la Fripounière, lundi 29 septembre 2009

Ma présence résonne dans ce gîte vide où je prends dans la salle « Hors sac » mon petit déjeuner qui m’a attendu toute la nuit.

Une fois la salle remise en ordre, la clé jetée dans la boite aux lettres, je me mets en chemin dans un froid que je croyais derrière moi, persuadée qu’à l’approche de la côte, l’influence méditerranéenne aurait adouci un peu les petits matins.

Hasard ou nature cruelle, le jour de mon anniversaire, je commence l’étape d’aujourd’hui en empruntant un sentier qui traverse le vallon de Sallevieille.

Une belle rencontre augure d’une bonne journée: Dans le fond du ravin, caché dans les fourrés, j’aperçois un magnifique cerf. Il avance discrètement, trahi par d’imposantes ramures qui dépassent des branches. Mais il est leste et craintif et a remarqué ma présence. Alors il s’esquive. Je reste un instant rêveuse, éblouie de ce spectacle rare et éphémère. Puis soudainement, alors que je l’avais oublié, il coupe mon chemin, grimpe dans la montagne et longe paroi rocheuse avant de disparaître entre les mélèzes. J’ai la chance d’avoir pu assister à cette scène, mais il en a eu plus que moi, car si j’avais été un chasseur je ne l’aurais probablement pas manqué tant il est passé près.

Je monte jusqu’aux prairies qui me renvoient une cacophonie de clochettes, de bêlements et d’aboiements. Un imposant troupeau de moutons et de chèvres se déploie sur le flanc de la montagne et envahit le chemin. J’attends à distance, repérant les chiens qui montent la garde: deux chiens de berger et trois patous. Le troupeau stagne, se dilate mais n’avance pas. Je ne vais pas pouvoir attendre des heures ainsi, il me faut prendre une décision.

Roya

Du regard j’inspecte les lieux. Impossible de contourner le troupeau par la gauche, il s’étale jusqu’au précipice. Impossible également de le prendre de court par le haut, je n’arriverai pas à dépasser les bêtes de tête qui montent inexorablement.

Soudain, sur l’autre versant, un intrus invisible accapare l’attention des patous qui, l’un après l’autre se lancent à sa poursuite. C’est le moment ou jamais de réagir : je n’ai pas d’autre choix que de traverser cette marée bêlante et carillonnante. Je rentre dans l’arène précautionneusement avec le cœur qui bat la chamade car j’ai bien conscience qu’en moins de temps qu’il faut pour le dire, les cerbères seront de retour.

Je veux disparaître sous terre, être un caillou, l’homme invisible, mais pas Sainte Blandine. Ma présence crée la panique : bousculades, sonnailles affolées, bêlements apeurés, aboiements de chiens de berger. Je crains que ce tumulte ne rappelle les patous. Ces stupides bestiaux qui puent sont sourds à mes « Chut, connasses ! ».

Je vois au loin des chiens ralentir et marquer l’arrêt…. Je crains que dans moins de trente secondes ils m’aient écharpée, que le jour de ma renaissance soit aussi celui de ma fin et que demain je sois dans la rubrique nécrologique du Midi-libre !

Mon objectif est d’atteindre au plus vite la bergerie d’estive au dessus du troupeau. Adossée au mur, je pourrai peut-être me protéger de mes bâtons. Je presse le pas, au milieu du bétail qui s’écarte à mon passage. En passe d’arriver à la cabane, surgit le berger… mon sauveur !

J’explose:

– J’ai eu une de ces trouilles !

– C’est moi qui vous ai fait peur ?

– Oh, non au contraire, vous me tirez d’un mauvais pas !

Mon sauveur n’a rien du chevalier blanc. Rencontré dans les rues d’une grande ville, je l’aurais certainement pris pour un clochard. Il a des faux airs du Lieutenant Colombo, après une planque de huit jours sans avoir rencontré une salle de bain. Il est hâlé, ébouriffé, mal rasé et cligne d’un œil. Son large sourire s’ouvre sur une dentition en ruine. Un imper qui tient plus de la guenille et un pantalon froissé qui tombe en accordéon sur des godillots crottés.

Mais le contexte, l’environnement et sa bonhomie me font dépasser cet accessoire pour aller à l’essentiel.

Il est bavard et sympathique. La discussion débute par un conseil sur l’attitude à avoir avec les chiens patous – qui n’attaquent que si on les menace et si l’on crie-, glisse ensuite sur le troupeau dont une grande partie lui appartient. Les chiens de berger viennent se frotter à nos jambes, ce sont des animaux civilisés, habitués à vivre au contact de l’homme. Les autres, les chasseurs de loup, restent parmi les moutons et ne se laissent pas aller à des familiarités envers leur maître et encore moins envers les étrangers.

Il me dit que la montée à l’alpage en camion lui coûte cher (4000 Euros), c’est pour cela qu’il redescendra à pied, comme cela se faisait auparavant. Il pense démarrer vendredi. Je regrette infiniment qu’il ne parte que dans cinq jours car j’aurais vraiment voulu accompagner cette désalpe, mais je n’ai pas la possibilité d’attendre jusque là. Il me répond que mon aide aurait été la bienvenue, les jeunes qui l’accompagnent habituellement étant encore occupés aux vendanges qui ont pris du retard.

Nous prolongeons un peu la discussion, mais il me faut déjà repartir car aujourd’hui l’étape est encore longue et improvisée sur la fin du parcours.

Col de la Crousette

Je reprends pleine d’entrain mon ascension, à la rencontre du soleil, par des prairies cernées de barres rocheuses avant d’atteindre l’austère col de la Crousette, terrain de jeu de hardes de chamois que je découvre progressivement broutant ou caracolant dans les éboulis des pentes des sommets alentour.

Je m’arrête de marcher pour observer les plus proches, ils s’arrêtent de manger pour me regarder. Chacun se tient coi ; c’est à celui qui abdiquera en premier…et à ce petit jeu c’est moi qui abandonne, car je commence à me refroidir.

Après le col, je ne suis pas particulièrement éblouie par ces paysages. C’est un gigantesque moutonnement de prairies maigres et jaunies parsemé de schistes à perte de vue. Mais en revanche je suis fascinée, par ces deux puis trois vautours fauves, venus de je ne sais où, qui glissent en silence dans le vent, sans un battement d’aile. Piqués par la curiosité, ils tournoient au dessus de moi, avant de s’élever en larges spirales, portés par des ascendances.

Aujourd’hui, l’absence de gîte ouvert sur mon chemin à distance raisonnable du précédent m’oblige à dévier de ma route. Je dois faire un crochet par le Col de la Couillolle, où j’ai réservé -grâce aux informations de la gérante du gîte de Saint-Dalmas- une chambre au refuge de la Fripounière.

Par téléphone, le propriétaire m’a indiqué la direction à prendre puisque je ne possède aucune carte qui me permette d’y arriver. Au col de Moulinès, je tente de trouver le chemin qu’il m’a recommandé. Après quelques centaines de mètres, il se ramifie, sans aucune balise visible. Je tâtonne pendant vingt minutes avant de renoncer. Je prends l’itinéraire par Beuil, plus long mais moins imprévisible.

Je longe le talweg, dans les prés qui se termine au village, avant de remonter par la route jusqu’au refuge.

J’arrive en plein colloque qui réunit une quinzaine de responsables ou partenaires du parc de Mercantour: les gardes, reconnaissables à leur logo brodé sur la manche, le représentant des associations de bergers et des responsables marketing.

Je questionne les différents acteurs sur leur perception de la présence du loup dans le parc, et comme je pouvais m’y attendre l’avis du berger et celui des gardes sont diamétralement opposés.

En revanche, les « Balcons du Mercantour », initiative prise à la hâte et sans concertation par le Conseil Général des Alpes maritimes qui prévoit de créer au bulldozer plusieurs centaines de kilomètres de sentiers pédestres, déchaîne les passions indignées dans une unanimité sans faille.

C’était une belle journée, mais mon coup de téléphone à Pierre m’attriste. Il n’est pas très en forme et traîne un cafard que mon SMS n’a certainement pas soulagé. (lire la suite)

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