La traversée du Jura par les GR®5 : De Mouthe à La Chapelle des Bois (9)

La Chapelle des Bois, dimanche 31 Août 2008

 

Soirée spéciale un peu morne après le tourbillon du week-end qui marquait une transition dans ma randonnée.

Je suis seule dans ma chambre d’hôtel, Patrick est parti ; il était convenu qu’il s’arrête ici même si son parcours ne s’est pas terminé comme prévu.

Hier à Mouthe, conformément à la décision prise la veille, il reste au gîte de la Source du Doubs pendant que je continue sur La Chapelle des Bois. Je sens qu’il n’est pas trop emballé par la tournure des choses, il souhaiterait que je reste avec lui, mais je ne lui pose pas clairement la question pour m’éviter d’entendre la réponse. De toute manière, si j’étais restée, j’aurai probablement fait une balade, pour tuer le temps. Alors autant faire l’étape qui était prévue.

 

Mouthe ou la petite Sibérie

Nous prenons notre petit déjeuner ensemble assez tôt. Au moment où je me mets en route, il prétend retourner se reposer.

Le ciel semble prometteur. Je file d’un pas décidé, longeant une dernière fois le Doubs juvénile avant de le traverser à l’entrée de Mouthe, qui éclaire de ses façades caressées par le soleil matinal les prairies verdoyantes où flottent quelques écharpes de brume. Ensuite, le parcours est reposant mais sans grande originalité, empruntant essentiellement de grandes pistes en bordure de forêt jusqu’à la Chaux-Neuve. Ensuite c’est une alternance de clairières et de forêts presque jusqu’à la Chapelle des Bois qui s’épanouit au milieu d’immenses pâturages.

J’avance rapidement, sans beaucoup prêter attention au paysage. La marche comme exutoire, pour en finir avec cette partie du voyage qui m’a un peu échappée ; Arriver pour mieux redémarrer, pour recommencer une autre aventure, pour renouer avec ce chemin que j’ai perdu de vue depuis quelques jours, accaparée que j’ai été par la présence envahissante de Patrick.

Mon portable est en veille et chaque fois que j’ai du réseau, il retentit pour m’avertir qu’un correspondant a voulu me joindre. Et à chaque fois, il s’agit de Patrick qui a tenté pendant toute la matinée de me téléphoner. Quand j’en ai l’occasion, je le rappelle. Les sanglots dans la voix, il se lamente de cette attente trop longue. Je le rassure :  » Non, nous ne l’avons pas oublié, mais il était prévenu que Mario ne passerait pas le prendre avant la moitié de l’après-midi. « .

J’arrive extrêmement tôt à la Chapelle des Bois et je m’installe dans l’attente à la terrasse de l’hôtel où le patron tarde à apparaître. Je lis, je rêvasse en attendant Mario, Pierre mon fils et Marline son amie. Le temps passe, et personne n’arrive. L’inquiétude commence à sourdre ; je guette de plus en plus anxieuse les voitures qui arrivent. Il me faut tourner un peu dans le village pour capter du réseau et quand j’y parviens, c’est pour constater que Patrick a encore essayé à plusieurs reprises de me joindre. Comme je suis impuissante à calmer son anxiété, je ne le rappelle pas. Après plusieurs tentatives, j’arrive à contacter Mario qui m’annonce très détendu qu’ils auront du retard car ils se sont fourvoyés sur les routes nationales suisses. A l’inquiétude, s’ajoute la déception, la soirée sera courte.

Après des retrouvailles un peu houleuses où je ne peux cacher ma contrariété, le climat s’adoucit, chacun prenant conscience qu’il ne faut pas gâcher ce moment.

Patrick, récupéré au gîte de Mouthe où il se languissait, semble avoir oublié son mécontentement, et recommence à épiloguer longuement sur sa douleur à la jambe qui l’a contraint à abandonner.

Le dimanche matin, on s’attarde à la fruitière pour faire le plein de comté, morbier ou tomme avant d’aller aux Rousses, faire un peu de lèche-vitrine, car les jeunes ne sont pas friands de tourisme culturel ou découverte nature.

La petite station grouille de monde pour le dernier week-end des vacances scolaires. Visite des boutiques d’artisanat local -de la boissellerie principalement, comme dans la plupart des régions de montagne- où chacun s’offre un petit plaisir et menu du terroir au restaurant -fondue comtoise pour les amateurs- avant de repartir à La Chapelle des Bois.

Au moment de se séparer, le visage de Patrick exprime une tristesse infinie. Il me serre fort, dit qu’il est inquiet pour moi et m’assure qu’il me téléphonera pendant la suite de la randonnée. Je suis partagée: d’un coté je suis triste de le voir partir, d’un autre j’ai besoin de me retrouver.

Sa nostalgie me peine, comment le réconforter devant la perspective d’une vie morne qui l’attend et l’absence de projets.

On se quitte sur la place devant l’hôtel ; je regarde la voiture disparaître après les derniers virages avec un étrange sentiment d’abandon. A ce moment-là je prends réellement conscience que je ne les reverrai que dans plus d’un mois!

J’occupe mon temps à préparer mon sac dont le contenu s’est légèrement modifié pour la partie alpine : plus de bermuda mais un pantalon chaud, des gants, un bonnet, un collant. En altitude et de surcroît en septembre le thermomètre peut facilement afficher des températures négatives.

Cette solitude nouvelle, me plonge dans des réflexions disparates sur Patrick, Pierre, ma vie et le sens de cette randonnée.

Je pense à Patrick, aux propos souvent contradictoires qu’il tenait sur ses craintes, sa vie oisive, ses maigres plaisirs, ses perspectives étriquées. Vivre avec Patrick, c’est passer successivement de la compassion à l’agacement, de la compréhension au refus de l’excuser de tout, de la confiance au scepticisme, avec toujours au plus profond de soi le sentiment d’impuissance à lui venir réellement en aide. En quelque sorte, un schizophrène vous pousse à adopter une attitude schizophrénique…

Pierre occupe aussi mon esprit, mais mes pensées s’ébrouent en tous sens. Il me faudra un jour, pour que mes réflexions confuses et parfois contraires, empreintes d’amour maternel puissent prendre forme par écrit, que je prenne le temps de les analyser.

Carline

Et ma vie, depuis près d’un an, qu’est-elle devenue? Que de chemin parcouru. Je mesure avec émotion aujourd’hui l’importance du soutien de tous ceux qui m’ont entourée et le lien qui s’est tissé entre nous: Mario, ma sœur, mes frères, mes amis et quelques rares collègues.

J’avais entrepris cette randonnée dans le but de me reconstruire, et je crois avoir depuis longtemps atteint cet objectif. Mais je sais fort bien que cette dépression ne sera jamais totalement vaincue quand bien même je ferais le tour de la terre dix fois de suite. Le cerveau ne ressort pas intact d’une épreuve il ne fait que s’adapter.

A présent ma randonnée répond à un désir de poursuivre plus loin ce chemin pour le voir grandir et s’épanouir et pouvoir l’accompagner jusqu’à son terme. Il avait commencé en aparté, à me raconter une histoire. Au début je n’y étais pas très attentive, perdue que j’étais dans ma tristesse, mais il a su la gommer pour me captiver et maintenant je veux en connaître la fin. Certes j’aurais eu du chapitre « Traversée du Jura » une lecture bien distraite, mais il faut aussi savoir donner à ceux qui sont dans la peine ou dans l’attente un peu de soi, comme d’autres l’ont fait pour vous…

J’entame pour mon repas du soir le morceau de comté acheté le matin et je me plonge dans mon roman où il question de pieds coupés. Étrange sujet pour meubler une soirée de randonnée… (lire la suite)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *