Les Alpes par les GR®5 : De Modane aux Granges de La Vallée étroite (18)

Les Granges de la Vallée Étroite, samedi 20 septembre 2008

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J’ai vraiment le sentiment ce matin en partant que j’ouvre le livre à une page déjà connue, qu’il me faudra la lire avec un peu plus d’attention pour en déceler les aspects qui m’ont échappés.

En réalité, en juillet 2007, le groupe avec lequel j’avais marché, n’avait pas commencé de Modane, mais de Valfréjus pour s’éviter quelques six cents mètres de dénivelée peut-être un peu trop rudes pour une étape de démarrage.

Aujourd’hui, je ne fais l’impasse d’aucun kilomètre.

Mais pourquoi partir si tôt ? Comme toujours, la trêve d’une journée intensifie mon envie de bouger. Je démarre alors que Modane sommeille encore sous la grisaille du matin qui se lève à peine, après avoir déjeuné dans un bar en compagnie des travailleurs prêts à attaquer une journée de labeur le regard accroché à un écran de télé qui affiche les résultats du loto, probablement décevants… encore un rêve qui s’écroule !

Après les derniers quartiers de Fourneaux, le chemin rampe sous l’autoroute et doucement m’éloigne du bourdonnement et des effluves de la vallée. La montée vers Valfréjus se fait à travers la forêt par un sentier très raide, pas très spectaculaire, mais plutôt sportif.

Il fait frais. J’avance d’un bon pas, reposée de la nuit et d’une journée de pause. J’ai hâte d’atteindre les étages supérieurs, affranchie de ces feuillages assombrissants qui font mine de prédire une journée maussade.

 

Là encore le m arquage est parcimonieux, si bien que je rebrousse chemin pensant avoir oublié de prendre garde à une intersection.

Pour traverser Valfr éjus, on doit emprunter un peu de route départementale jusqu’aux Tavernes d’où monte une clameur continue inhabituelle. De loin, je distingue une remorque attelée à un grand camion stationnée en bas des alpages autour de laquelle gesticule une dizaine de personnes armées de piquets.

C’est la désalpe, le retour des bêtes dans la plaine pour l’hiver. Maintenant elles ne descendent plus à pied comme autrefois annonçant leur passage de leurs clarines, de l’aboiement des chiens et des cris des bouviers, laissant les routes maculées de bouses. Elles font à présent ce que les hommes font pour eux, elles descendent en voiture, même si elles n’aiment pas cela. Parce que c’est plus rapide et que le temps c’est de l’argent.

Le travail de l’équipe consiste à prélever à partir du troupeau rassemblé en bas de la pâture qui attend dans un tintamarre assourdissant, un petit groupe de vaches qu’il canalise dans un couloir se terminant dans le véhicule. Les bêtes entrent en regimbant et bravant les coups les plus rebelles tentent de ressortir. Ce qui était auparavant un joyeux défilé, une cavalcade champêtre, un spectacle pour les villageois  ressemble aujourd’hui davantage à une rafle, un départ pour l’abattoir.

Après cet intermède, je suis censée connaître le parcours et je découvre, que lors de notre précédente randonnée nous n’avions pas emprunté celui qui était mentionné sur notre carte mais un autre chemin, les deux tracés se rejoignant quelques kilomètres plus haut.

A cette heure, le soleil ne s’aventure pas encore dans la vallée mais il promet des hauteurs illuminées, alors je me hâte d’y parvenir, la lumière et la chaleur sont mes dopants.

D’ailleurs, j’y pense, cette journée doit être l’une des dernières de l’été…

Montée au col de la Vallée étroite

Je monte plusieurs heures, me dégageant progressivement de l’emprise des arbres, jusqu’au Lavoir et aux chalets de la Losa qui m’ouvrent la porte des alpages. Je croyais connaître cet itinéraire: certes, je me rappelle certains tronçons et images plus ou moins ponctuels qui avaient frappé ma mémoire, mais le souvenir de grandes longueurs s’est évaporé probablement parce que les discussions avaient capté passagèrement mon attention.

A Notre-Dame de Replanette, statuette de la Vierge emprisonnée dans une niche confectionnée semble-t-il dans un tuyau de poêle, je revois le Mont Blanc, plongé dans un moutonnement et au sud le Mont Thabor et le Cheval Banc.

Minuscule, le refuge du Thabor où nous avions passé la première nuit lors de notre trek de juillet 2007.

Les paysages sont grandioses et rassurants, propices à la contemplation et au rêve. Quelques groupes de marcheurs se dispersent de loin en loin sur les chemins.

Je monte ainsi jusqu’au col de la Vallée Etroite, marqué par un petit lac et une croix. Son souvenir est resté intact dans ma mémoire; la première fois il s’était dévoilé sous la bruine mais aujourd’hui il étincelle sous le soleil. Je ne vais pas au refuge du Thabor, à vingt minutes de là car on ne peut pas s’y restaurer, seule la « partie hiver » est ouverte.

Sans attendre à cause du froid, je descends m’installer un peu plus bas, à l’abri du vent. C’est bien la première fois depuis que j’ai retrouvé ma solitude que ma pause de midi s’éternise autant, mais il fait si beau et il me reste si peu de chemin avant d’arriver aux Granges de la Vallée, où j’ai réservé pour la nuit.

Un groupe d’italo-japonais m’accoste pour un renseignement, mais ils ne parlent pas un mot de français. Je ne comprends pas s’ils souhaitent faire le tour du Thabor, monter au sommet ou trouver le refuge. Ils disposent d’une carte antédiluvienne rongée où les sentiers sont à peine esquissés. Sur la carte, je leur indique les trois possibilités en accompagnant mes explications de quelques mots d’anglais et du peu d’italien que je connais « rifugio, giro », et de gestes évocateurs, le seul langage qu’ils semblent comprendre.

Valle Stretta… un nom qui fait un peu rêver, un nom étranger pour une vallée française au statut bien étrange: annexée en 1947 par la France, cet ancien territoire italien est encore rattaché téléphoniquement et par la route à l’Italie. Un accord entre les deux ex-belligérants a permis aux propriétaires expulsés de revenir s’installer chez eux.

La descente est somptueuse : flammes rougeoyantes des myrtilles et airelles brûlées par les premiers froids, émeraude des rhododendrons et conifères avivée des pluies de fin d’été, or de quelques mélèzes précoces en livrée d’automne, gris perle des rochers et falaises jaillissant de cette harmonie colorée.

La Vallée étroite

Est-ce pour me remercier d’être venue la visiter une seconde fois qu’elle s’est parée de la sorte? La première fois, sous la pluie elle m’avait parue si quelconque !

Le sentier capricieux cabriole de concert avec un ruisseau espiègle qui arrose ça et là des bouquets d’épilobes tardifs.

Allargando, je ralentis autant que je peux …

Larghetto… Largo… Mais rien y fait,  déjà le Pont de la Fonderie annonce la fin de l’étape, le fond de la vallée.  Il est habité de troupeaux de vaches blafardes comme des pleurotes aux fessiers impressionnants et mamelles ridicules, qui ne peuvent pas rivaliser avec les superbes « tarines »  que j’ai croisées  ce matin encore.

Un peu plus loin, un panneau indique avec une précision singulière « Refuge I Re Magi » 33 min, pas deux de plus, car à 35 min, c’est le refuge « Tri Alpini » !

Un peu contrariée d’arriver si tôt au gîte « I Re Magi »,  je pense à B. Ollivier qui relate dans son livre « La route de la soie » comment, de dépit, il est allé pisser (c’est l’expression employée) sur un panneau au terme de son pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle. Je fais preuve d’un peu plus de retenue, d’autant plus que l’endroit est envahi de groupes de promeneurs alanguis dans les pâturages ou flânant dans le hameau.

Une famille italienne m’accueille dans une ambiance chaleureuse. Une famille colorée. Des parents italiens pure souche semble-t-il, et une jeune fille noire, que j’avais pris tout d’abord pour une employée. Mais leurs relations me semblent être tellement plus affectueuses. Je ne comprends pas leurs conversations, mais je sens de l’harmonie et de la gentillesse régner entre eux.

Je m’installe dans la salle bercée par la douceur du feu qui crépite dans la cheminée et les incompréhensibles conciliabules chantants accompagnant le tintement des casseroles dans la cuisine.

En fin d’après-midi un randonneur arrive arborant une tenue peu avantageuse, short d’athlétisme ridiculement court, tee-shirt trempé et cheveux mi-longs coiffés à la diable.

Avant l’heure du repas, il redescend du dortoir, … un autre homme nettement plus présentable.

Le gîte nous offre un apéritif. C’est l’occasion de lier connaissance, il est sympathique. Nous continuons notre conversation devant notre dîner transalpin.

Parti depuis deux jours, il fait le tour du Mont Thabor. Cet été il a fait la traversée de Modane à Menton. Il évoque avec enthousiasme cette marche solitaire et me conseille sur les gîtes de la partie que je ne connais pas après Saint Etienne de Tinée. Notre conversation relatant nos expériences de randonnée et de leur motivation occupe une bonne partie de la soirée.

Les rencontres brèves sont un luxe inhérent à la randonnée en solitaire. Deux destins se croisent l’espace de quelques heures pour répondre à un besoin de paroles et d’écoute. Elles ne contraignent à rien: on arrive sans passé et sans futur. Elles donnent la liberté de dévoiler ou garder ce que l’on veut, n’obligent à aucun engagement et offrent la possibilité de ne pas se conformer à l’image qu’on donne habituellement, sans avoir l’obligation de se justifier. (lire la suite)

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