Les Alpes par les GR®5 : De Madone de Fenestre à la Vallée des Merveilles (31)

Refuge des Merveilles, vendredi 3 octobre 2008

J’étais curieuse de connaître une nuit dans un refuge non gardé, mais ma détermination s’est effritée au fil de la soirée. La nuit charrie une menace indéfinissable. L’oreille est à l’affût de chaque bruit que le cerveau interprète comme un danger provoquant l’emballement du cœur; il faut occuper l’esprit et meubler le silence. Je chante, je parle à haute voix; je me livre à une séance photo à la lumière des chandelles plantées sur la table, effaçant au fur et à mesure la plupart des clichés, suspendant mon geste et ma voix au moindre grincement, volet qui tape ou souffle de vent dans la toiture.

Vers vingt et une heures, je me résous à monter me coucher. Je lis, toujours envahie d’une inquiétude sournoise qui m’empêche de me concentrer.

Soudain, du bruit, des rires, des talonnades aux abords du refuge. La trouille… une trouille colossale, le cœur qui se déchaîne dans la poitrine et les pensées qui en l’espace d’une seconde se bousculent dans la tête. La voilà la bande de vandales avinés venus saccager le gîte; ils n’ont pas eu de mal, c’est si facile de venir ici en voiture !

La porte qu’on essaie d’ouvrir…

Je saute du lit pour épier à travers les barreaux de la descente d’escalier. Je suis terrorisée mais je crie d’une voix qui se veut ferme, dans l’espoir de dissuader des visiteurs qui pensaient trouver le refuge vide:

– QUI EST LA ?

Je ne sais si j’obtiens une réponse ou non, mais la porte à ce moment-là s’ouvre violemment sur un couple de randonneurs souriants lourdement chargés, frontale allumée.

Surprise et soulagement. Le cœur se calme un peu…

Soulagement pour eux d’être enfin arrivés et pour moi de constater qu’il s’agit de simples marcheurs.

Ils m’expliquent qu’ils avaient eu l’idée d’aller au Refuge « Nice » mais ayant appris par d’autres randonneurs qu’il était fermé, ils ont modifié leur projet pour arriver ici. Ils sont ravis de trouver le gîte chauffé. De mon coté, la perspective de ne pas passer la nuit seule me rassure.

Nous poursuivons notre conversation pendant qu’ils déballent une quantité incroyable de victuailles. Une véritable supérette ambulante. Ils se mettent à table et me proposent de partager leur repas. Je leur tiens compagnie en ne craquant que devant une crème au chocolat. La soirée animée se prolonge encore jusqu’à plus de onze heures passées.

Après une nuit paisible, bien plus que je ne l’avais envisagée avant leur arrivée, nous nous levons tous les trois au petit matin et partageons un déjeuner froid, le courage nous manquant pour ranimer le feu.

Ils détaillent avec moi mon parcours de la journée -qu’ils ont fait en partie hier- sur la carte affichée au mur et me donnent quelques renseignements sur les endroits où je dois être vigilante ou ceux où je pourrai observer des bouquetins.

Avant de partir, voyant le peu de nourriture que je transporte, ils tiennent absolument à bourrer mon sac: des surimis, du pain, du cake au thon, un morceau de gâteau. Tant de générosité me touche, tant de regrets de ne pouvoir leur manifester ma gratitude autrement que par de simples mercis m’envahissent.

Ce jeune couple charmant, habitera certainement longtemps ma mémoire: je sais seulement qu’il est pompier à la Seyne sur Mer et qu’elle est à la recherche d’un emploi.

J’attends beaucoup de cette étape qui m’amènera ce soir à la Vallée des Merveilles, l’apothéose de mon voyage, qui est aux Alpes ce que le Grand Ballon avait été aux Vosges. Dans mon for intérieur,  je savais que si j’y parvenais, je pouvais considérer que mon but avait été atteint.

Je quitte mes compagnons d’une nuit, enthousiaste, prête à en découdre avec une longue étape qui totalise pas moins de trois baisses (passages) au travers des lignes de crêtes.

Le temps semble être au beau. Les cheveux raides de la dame semblent être des météorologues tout à fait compétents !

Après une courte descente, le chemin attaque une pente raide en forêt puis à travers les prairies caillouteuses au pied du Caïre de la Madone avant d’escalader les premiers pierriers. La progression est de plus en plus difficile, quelques passages acrobatiques me font même douter que je suis sur un GR®!

Près du lac de Basto

Impossible d’improviser car, du bas ou en cours de montée, on ne peut percevoir dans cette mâchoire dentelée géante où s’insinue le passage.

La progression est lente, non pas en raison de la dénivelée mais des marques qu’il faut chercher continuellement, qui obligent à revenir sur ses pas quand elles deviennent invisibles. Mon allure poussive fait sourdre les premières inquiétudes.

Le pas du Mont Colomb est plus étroit qu’un huis de porte, deux personnes ne peuvent d’y tenir côte à côte et quand j’y arrive, c’est l’effroi. Candidat au suicide, c’est le moment. La descente de l’autre coté est vertigineuse, il n’y a qu’à se lancer dans le vide. Oui, mais voilà ce n’est pas à l’ordre du jour, alors on va commencer par ranger les bâtons qui encombrent, ramper comme un lombric et s’accrocher à la moindre aspérité comme de la vigne vierge. La technique est carrément grotesque, salissante au plus haut point, d’une lenteur désespérante, mais efficace.

Après ce petit passage anxiogène, je découvre à mes pieds un gigantesque pierrier qui n’en finit pas, au moins aussi long que celui que j’ai escaladé. Je commence à descendre, lentement, trop lentement et j’ai l’impression que je ne viendrai jamais à bout de cet amoncellement gigantesque. Là encore, il me faut chercher chaque signe et remonter au besoin.

L’inquiétude se précise, amplifiée par cet univers minéral oppressant loin de toute vie. Si les deux autres baisses sont aussi incertaines, si mes hésitations se renouvellent régulièrement, je n’arriverai pas avant la nuit ! J’ai l’impression qu’un piège se referme sur moi.

Mais je garde à l’esprit qu’il ne faut pas vouloir aller trop vite car la chute serait la pire infortune: je me concentre pour assurer chaque pas en m’équilibrant de mes bâtons. Je m’encourage et me conseille à haute voix. J’avance, je cherche les marques, jamais deux choses à la fois.

Arrivée dans la pelouse, je reprends confiance, je passe le barrage puis le refuge « Nice » où je vois de loin deux personnes. S’agit-il d’ouvriers (puisque le refuge est en restauration) ou de randonneurs ? En tout état de cause, il y a probablement une partie où l’on peut passer la nuit au cas où l’on se trouve en perdition par ici. Cette possibilité me soulage, mais fait surgir immédiatement un nouveau problème. Je pourrais évidemment me rabattre sur ce refuge, s’il s’avère que je ne peux pas aller au terme de l’étape, mais comment prévenir Mario à qui j’ai dit que je serais ce soir à celui des Merveilles ? Ici, le téléphone portable ne passe pas. L’inquiétude qu’il ressentira me force à poursuivre.

Je continue donc, et m’engage dans le vallon où je longe la rive nord de trois lacs autour desquels paissent placidement des chamois qui ne prêtent guère attention à mon passage.

Au pied du Mont de Chamineye, un nouveau clapier, tout aussi impressionnant que les précédents me toise. Monstrueux, décourageant. Je me lance à la conquête de la baisse de Basto, mais rapidement, la terre piétinée, vestige de sentier, disparaît totalement. Le chemin est un itinéraire que l’on se crée progressivement entre deux balises ou cairns consécutifs.

J’hésite de plus en plus souvent: l’angoisse grandit et me rend aveugle à ces marques de peinture que je trouve imperceptibles. Je perds du temps à balayer du regard tous ces tas de cailloux qui m’environnent, à m’approcher de ceux que je crois être des cairns, à m’embarquer sur des parcours où apparaissent des anciennes marques qui ne mènent à rien.

A mi-pente, je n’arrive plus à trouver la suite du parcours. Je commence à envisager de renoncer, mais je résiste encore avec un raisonnement implacable: « Les autres y sont bien arrivés, suis-je plus bête qu’eux ? « 

Soudainement, le ciel s’assombrit, le soleil se cache ajoutant à l’angoisse qui se transforme en panique. La solitude dans ces moments est terriblement éprouvante. Je commence à être convaincue que l’autre coté de la baisse et la suivante seront de même difficulté, que le temps ne va cesser de se dégrader, me plongeant dans un brouillard qui me supprimera la vue et m’empêchera d’avancer ou de revenir sur mes pas. Le spectre d’une nuit à la belle étoile où la température doit tomber probablement en dessous de moins cinq degrés, commence à envahir ma pensée. A l’affolement, s’ajoute la rage et la déception. J’imaginais monts et merveilles, et cette étape tourne au cauchemar !

Après d’interminables minutes et des milliers de réflexions pessimistes, à force de scruter, je retrouve la balise qui m’ouvre la suite du chemin, mais je crains d’être confrontée au même problème dans une demie heure ou une heure ; je me raisonne, prends la décision de monter jusqu’au dessus et selon la topographie du terrain et l’état du ciel, je continuerai ou je reviendrai au refuge Nice.

Je reprends mon ascension, le cœur battant, autant par le trouble que par la dénivelée. J’escalade, toujours aussi lentement, lorgnant mon altimètre qui me renseigne sur la durée de marche avant le sommet et les nuages, qui n’étaient finalement que des formations isolées n’étant pas de taille à empêcher le soleil de s’imposer.

La lac des Merveilles

L’arrivée est un soulagement: le pierrier qui suit est plus court que les précédents et au-delà, un sentier admirablement bien dessiné descend vers le vallon surplombant le lac de Basto, avant de remonter en zigzag la pente de la Baisse de Valmasque qui est la porte d’entrée de la Vallée des Merveilles. Comme par miracle, le vent a dégagé le ciel.

La tension tombe, la marche tranquille qui réconcilie doucement mon corps et mon esprit avec cette montagne que j’avais haïe l’espace de quelques heures, m’ouvre les yeux sur ce qui m’entoure.

Je m’amuse de ces chamois, qui paissent paisiblement au bord du lac niché dans le vallon en me regardant crapahuter maladroitement dans les derniers éboulis de la baisse de Basto. C’est le monde à l’envers, en général ce sont les randonneurs qui doivent lever la tête pour observer les chamois !

La montée de la baisse de Valmasque est commune à plusieurs circuits qui se rejoignent à son pied. Arrivée au sommet, je m’arrête à l’abri du vent pour manger. Il est presque trois heures et je n’ai encore, depuis mon départ ce matin à huit heures pas fait la moindre pause. Je déguste dans une sérénité retrouvée un morceau de cake au thon et quelques surimis en fouillant du regard les parois qui m’entourent, espérant y déceler la présence de bouquetins. Mais à cette heure, ils doivent chaumer, chassés loin des chemins par quelques groupes de marcheurs passés avant moi.

L’entaille profonde et grandiose de la vallée des Merveilles s’ouvre à mes pieds, bordée des pentes rocailleuses du Mont Bego et du Mont des Merveilles. Elle bute au sud contre la crête qui relie la Cime du Diable et la Cime Escandial. Son lit, tapissé d’herbes rousses et émaillé d’éboulis de toute taille que le froid a prélevés de la montagne emprisonne le petit lac lapis-lazuli des Merveilles.

Pour la première fois de la journée, mon étape se transforme en itinérance nonchalante. Je louvoie lentement dans la pente de la Baisse de Valmasque et dans le fond de la vallée. Un cheminement pour m’absorber dans ce spectacle grandiose qui s’impose à mon regard, m’en imprégner, transformer cette abstraction en réalité, ce rêve en projet abouti.

Je m’attarde devant quelques gravures rupestres localisées à proximité du chemin, qui se mélangent aux graffitis et tags plus récents. Les explications un peu laconiques de mon guide ou du dépliant que j’ai trouvé dans un gîte ne m’éclairent guère sur ces populations mystérieuses du paléolithique qui vivaient là.

J’arrive au refuge, fatiguée, après une longue journée mémorable remplie d’émotions de toute sorte, heureuse de ne pas avoir renoncé quand la détresse me le suggérait. Un abandon, à deux étapes de la fin du voyage (qui en aura compté soixante) aurait eu un terrible arrière goût d’échec.

Le gîte qui me paraissait si petit du haut de la vallée est une vaste bâtisse posée au bord du lac. Il peut accueillir près de soixante dix personnes, mais ce soir il est loin d’être plein. A mon arrivée, il y a un groupe de quatre marcheurs et un autre est attendu pour le repas.

Les dortoirs sont des chambres froides et les douches glaciales. Je fais une toilette de chat, avant de me réfugier dans la salle commune pour lire et rédiger quelques notes, blottie contre le poêle qui vient d’être allumé et qui diffuse avec encore beaucoup de retenue une chaleur espérée.

Demain, je voudrais un peu me poser ici, faire plus ample connaissance avec cette Vallée des Merveilles. (lire la suite)

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