Les Alpes par les GR®5 : De Larche à Saint Dalmas le Selvage (25)

De Larche à Valdeblore

Saint Dalmas le Selvage, samedi 27 septembre 2008

Je suis pleine d’espoir, incorrigiblement crédule devant les prévisions météo qui, pour une fois sont dispensées par la télévision. Ce n’est pas pour autant une garantie d’exactitude, mais à l’hôtel, tout le monde semble y croire : le temps devrait être beau, nous aurons tout au plus quelques petits cumulus dans l’après-midi. C’est une chance car l’étape est longue. Il me faut aller jusqu’à Saint Dalmas le Selvage, car le gîte de Boussieyas où je comptais m’arrêter est fermé; il ne reste que le dortoir ouvert, sans aucun moyen de trouver à manger ou de réchauffer un repas. Je préfère rallonger l’étape qui sera donc la plus consistante de la randonnée avec ses neuf heures quarante annoncés au départ.

Le vague projet de faire une trêve est renvoyé à une date ultérieure et peut-être même aux calendes grecques.

Malgré ma sieste réparatrice de la veille, la nuit a été bonne. J’ai soldé ma dette de sommeil et ce matin je me sens plutôt en forme. Un regard à travers le carreau de la fenêtre renforce mon envie de me mettre en route.

On sent que dehors il fait froid. On croirait à un matin d’hiver, quand la nature immobile sous le givre semble attendre quelques rares rayons pour essayer de renaître.

Je prépare d’emblée tous les vêtements chauds.

Je dois tambouriner à la porte du restaurant, bientôt rejointe par l’autre randonneuse, pour sortir l’hôtelier qui s’est oublié après avoir fait bombance une bonne partie de la nuit. En harcelant ma montre, je déjeune un peu à la hâte, ne voulant pas prendre trop de retard dès le départ, car je sais qu’il n’y a aucun hébergement possible sur le trajet: il me faut impérativement rallier Saint Dalmas avant la nuit.

Sept heures trente, je me mets en route.

Dès la sortie de Larche, j’assiste à la noria des camions à bestiaux venus embarquer les moutons pour la fête de Barcelonnette ou pour la fin de l’estive.

Pour le randonneur le Mercantour se mérite. Il faut s’infliger un pensum de cinq kilomètres de macadam avant d’arriver à Pont Rouge, porte d’entrée du parc investie d’un vaste parking. Ensuite par un sentier foulé par des milliers de semelles estivales, désert à présent, il faut remonter tout le superbe vallon du Lauzanier. Ce parcours que j’avais fait seule il y a plus d’un an me parait familier. Je l’avais découvert se réchauffant sous les premiers rayons du soleil, parcouru de nombreux groupes de randonneurs sous l’œil affûté de marmottes peu farouches en quête d’un relief de pique-nique. En cette fin septembre, le froid a dissuadé les marcheurs et endormi les marmottes au fond de leurs galeries probablement jusqu’au printemps à venir. Je ne croise que deux bergers à la recherche de leurs troupeaux dispersés sur les versants.

Lac du Lauzanier

Dès les pierriers qui précèdent le lac, les premiers napperons de neige font leur apparition, discrets, logés au creux des rochers ou entre les touffes. Au fil de ma montée, la neige s’impose de plus en plus.

Tout est blanc autour du lac à part le sentier qui le contourne. On le voit s’élever régulièrement  jusqu’à disparaître dans un verrou glaciaire.

Je revis aujourd’hui dans ces retrouvailles, l’émotion de l’année dernière: Ce petit lac du Lauzanier m’avait alors semblé si beau, scintillant sous un chaud soleil dans son berceau de verdure et de pierres ; et il l’est tout autant maintenant transi dans ses draps blancs.

En juillet 2007 (suite à une randonnée en groupe où mes coéquipiers avaient arrêté à Fouillouse),  j’ai fait réellement pour la première fois une étape en solitaire. Avant de me lancer, j’en avais éprouvé quelques craintes. Mais très rapidement le plaisir de s’approprier le chemin et maîtriser son itinéraire avaient gommé cette appréhension.

Avec l’altitude, la boue capitule devant les rochers et les rochers petit à petit disparaissent sous la neige qui anéantit par endroits le tracé. Je ne trouve pas les traces des randonneurs passés hier, il a dû encore suffisamment neiger après leur passage pour les effacer. Il faut balayer du regard les environs pour y déceler, une dépression, un sillon, de vagues empreintes, un cairn ou une balise.

La dernière demi-heure avant le sommet est difficile. La neige s’est accumulée dans les pierriers où je ne discerne absolument plus le chemin. Je monte un peu au hasard dans la poudreuse qui recouvre irrégulièrement les chaos de roches tout en gardant en ligne de mire le panneau planté au sommet. Je dois sonder le terrain de mes bâtons avant de faire un pas. Tantôt je m’enfonce jusqu’au genou, tantôt  mon pied glisse sur les pierres qui affleurent sous quelques centimètres de neige.

Enfin, vers midi, j’arrive au pas de la Cavale, large brèche balayée par les vents qui n’ont laissé qu’une mince pellicule blanche.

Le passage d’un col est toujours pour moi un moment d’apaisement et de jouissance. Il m’allège de ce sentiment d’insécurité engendré par une ascension de plusieurs heures dans l’isolement de paysages arides et inhospitaliers et me procure la satisfaction d’avoir dépassé une difficulté supplémentaire me rapprochant ainsi du but que je m’étais fixé. Car dans un long parcours, renoncer à une étape, c’est renoncer à aller au bout de son projet.

Le froid vif m’empêche de rester trop longtemps. Je néglige la séance photo au sommet devenue presque traditionnelle pour entamer sans plus tarder la descente, par un lacet boueux et mouvant qui se dérobe sous mes pieds. Je zigzague jusqu’en fond de vallée où je retrouve exactement au même endroit que l’année dernière un immense troupeau de moutons, qui m’avait obligée alors, à une pause que j’avais occupée par mon pique-nique. Aujourd’hui, je le prends de cours; en forçant le pas, j’arrive à le contourner largement pour ne pas en découdre avec les patous qui veillent.

Je me rappelle parfaitement ces paysages; On se souvient toujours avec beaucoup plus d’acuité du chemin quand on le parcourt seul, même si la mémoire lui inflige quelques distorsions: Quelques tronçons qui semblent plus courts ou plus longs, pas à leur place; quelques panoramas plus grandioses ou au contraire plus étriqués…

Justement, la remontée sur le col des Fourches a rétréci. En haut, quelques promeneurs emmitouflés dans des parkas s’attardent un peu devant les panneaux d’interprétation. Me voyant arriver, un couple de promeneurs m’accoste, curieux de savoir d’où je viens devant l’absence de village ou de route dans le paysage qui s’étale devant eux. Ils sont fort étonnés quand je leur montre le Pas de la Cavale, plus encore quand j’ajoute que je suis partie de Larche ce matin et carrément incrédule quand je leur annonce où était le départ de mon périple. Assurément, ils ont à faire à une illuminée ou une inconsciente.

A partir du col, je dégringole à travers champ pour couper la route jusqu’à Boussiéyas, qui semble complètement abandonné. Tout y est fermé à part le dortoir du gîte. Je n’y rencontre âme qui vive. Même le téléphone public est hors service.

Entre le Pas de la Cavale et le Col des Fourches

Après, la descente sur saint Dalmas est encore longue. Le sentier s’abaisse progressivement  en grandes traversées qui épousent tous les contours de la montagne, allant se perdre au creux des ravines avant de revenir en sens inverse. Les paysages changent. On devine de timides  influences méditerranéennes par les touffes d’herbes jaunes, les premiers bouquets de lavande et de romarin, et les arbustes flamboyants parsemés dans la rocaille. Le soleil paresseux, une fois de plus n’est peut-être pas absent, mais trop timoré pour pouvoir donner un peu d’éclat à cette harmonie colorée.

Saint Dalmas est un superbe petit village accueillant et plein de cachet. On y trouve tout ce que l’on veut car il dispose en plus du gîte, d’un bar-restaurant, d’une petite épicerie et d’un petit commerce de fruits et légumes de pays.

Le gîte est déjà rempli à mon arrivée. Un groupe d’escalade de tout âge occupe une bonne partie de la cuisine et la plupart des dortoirs. La gérante m’accueille chaleureusement. Je lui fais part de mon désir de terminer ma traversée des Alpes par la Vallée des Merveilles et de ma crainte de trouver de la neige en altitude. A sa connaissance, il n’y en a pas encore, mais elle m’avertit qu’en moins d’une nuit tout peut changer, et le chemin, sans raquettes et sans connaissance sur le terrain peut devenir impraticable ou dangereux. Elle se met en quatre pour me dégotter les coordonnées de tous les gîtes, hôtels et refuges sur lesquels je pourrai me rabattre pour la suite en cas de changement de projet.

Je vais dîner dans le restaurant du village.

Je partage mon dortoir avec un couple d’escaladeurs et une famille qui visiblement se croit seule. Mais heureusement, après un caprice, des palabres et pour finir une fessée dispensée par le père excédé, la gamine capricieuse de six ou sept ans, ne met pas très longtemps à s’endormir. (lire la suite)

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