La traversée du Jura par les GR®5 : De La Chapelle des Bois à Cressonnières (Les Rousses) (10)

Cressonnières, Lundi 1er septembre 2008

Il pleure sur le Chapelle des Bois, si souriante les deux jours précédents. Je quitte l’hôtel vers neuf heures, après avoir discuté un peu avec le patron, intéressé par mon projet et qui souhaite avoir quelques informations sur le tracé de la traversée du Jura pour en faire une partie.

Je me mets en marche sans entrain sous un ciel bas et un crachin qui tire un rideau de mélancolie sur un paysage rendu atone.

Je dépasse l’ancien cimetière des pestiférés dont il ne reste qu’une croix de fer forgé dans un champ d’herbes folles ajoutant à ce début de solitude morose en terres inconnues une touche un peu sinistre.

Je me déçois : j’avais espéré ce moment, j’avais imaginé que je me lancerais guillerette sur le chemin et voilà que je commence à réfléchir et cafarder, engoncée dans ma veste imperméable. Cette aventure dont j’avais rêvée, m’apparaît inutile, dépourvue de sens. Elle devait me procurer du plaisir et j’en éprouve de l’ennui.

Il faut provoquer le destin, dit-on. Je coiffe mon chapeau de soleil qui hélas ne fait guère venir le beau temps mais qui a au moins le mérite de m’épargner les gouttes sur les lunettes.

Je monte et passe devant une Madone qu’un paysan a édifiée pour remercier la Vierge d’avoir sauvé sa fille d’une méningite. Moi, je me dis que la Vierge ne méritait pas cela, parce qu’en matière de maladies infectieuses, par les temps passés, elle ne s’est pas beaucoup foulée, quand on pense que quatre vingt quinze pour cent des enfants atteints de méningite mourraient ! L’a-t-on injuriée, fustigée, a-t-on brûlé son effigie pour son manque d’efficacité envers l’immense majorité qui périssait ?

La Chapelle des Bois

Des croix, des vierges… Bon, d’accord, ce matin je ne suis pas d’humeur à trouver des vertus à toutes ces bondieuseries, mais il faut tout de même reconnaître qu’elles constituent pour le randonneur des cairns très efficaces !

Je suis, sans trop y réfléchir un balisage rouge et blanc qui disparaît dans le pré où l’on devine vaguement une sente dont on ne sait si on la doit aux semelles des randonneurs ou aux sabots des vaches. Après avoir pataugé amplement pendant sept cents mètres dans ce chemin équivoque qui s’éteint, je reviens sur mes pas, jusqu’au dernier signe tangible peint sur une grange. Et me voilà repartie dans la même direction, utilisant d’autres traces qui disparaissent à leur tour.

Depuis que Patrick m’a quittée, rien ne va plus, avait-il le soleil attaché à son sac et un GPS dans sa poche ? A part un jour de pluie, nous avons eu un temps radieux et nous n’avons pas fait d’erreur de parcours, excepté lorsque le balisage sur le terrain différait du tracé proposé par mon mentor de papier. Et pourtant je ne peux pas dire qu’il a beaucoup contribué à repérer l’itinéraire !

Je me résous à consulter ma carte – enfin ! devrais-je dire –  qui me remet sur le bon chemin, nettement mieux indiqué. Une heure perdue dans la gadoue et les bouses et trois kilomètres additionnels en punition de ma négligence (je m’étais en réalité embarquée sur le parcours de la “Grande Traversée du Jura” qui ne semble pas fréquenté). Tout cela est bien mal engagé, et mon moral accuse le coup !

Le chemin escalade ensuite la pente aiguë du Risoux par un lacet étroit, empierré et ruisselant, semé de racines glissantes. Je sors mes bâtons, je redouble de vigilance en assurant chaque pas, mais la peur du vide m’étreint. Le spectre de la glissade surgit.

Je crie ma trouille et ma désillusion avec une grossièreté libératoire :

 »  Mais p….. ,  qu’est ce que je fous là, toute seule à me faire ch… sur ce chemin sous la flotte ? Je sens que je vais pas tarder à me casser la gueule ! Je n’pourrai jamais aller jusqu’à Nice ! En plus de ça, j’ai eu la connerie d’aller claironner que je ferais la traversée du nord au sud ! Ben merde, je vais avoir l’air fin de dire aux gens qui vont me téléphoner dans quelques jours que j’ai abandonné sans même avoir dépassé le Jura ! « 

Dans cette montée un peu périlleuse, la perspective d’une longue solitude me saute à la figure, effrayante. J’entrevois soudain une marche cauchemardesque et interminable où je serai tenaillée par le cafard et l’appréhension du danger. Le rêve s’écroule.

Et puis, après peut-être une quarantaine de minutes, comme par miracle, la pente s’adoucit, le sentier se fait plus caressant, le ciel se retient. Ma peur s’estompe.

Et progressivement ce petit chemin qui se tortille sur la crête, m’invite à me débarrasser de mes craintes, me fait reprendre confiance et m’ouvre une fenêtre sur des lendemains qui chantent un peu plus juste.

Sur la crête noyée dans le brouillard, les kilomètres de sentier ou de piste s’enchaînent, apaisants et silencieux, au milieu des sapins. A deux reprises ils effleurent le vide par des belvédères d’où l’on ne voit pas plus loin que les quelques rangées d’arbres en contrebas.

Je ne traverse pour descendre aux Rousses que de la forêt, où je ne croise que quelques forestiers. A mi-chemin, un curieux chalet peint en rose. Sa couleur le destine-t-il à dissimuler les rendez-vous galants ?  A priori non, ce n’est qu’un abri forestier ordinaire !

Le Chalet rose

Quand j’arrive aux Rousses, je prends pleinement conscience que nous sommes lundi et jour de rentrée pour les enseignants. Je pense à mes collègues qui, tout le long de la journée ont cumulé les réunions et discussions comme moi les kilomètres. Je songe avec délice qu’il me reste encore deux mois de liberté, ce bien précieux dont il ne faut pas gâcher une parcelle.

La petite station qui, hier encore, affichait une animation estivale a pris ses quartiers d’hiver. Quelques touristes arpentent encore sans conviction la rue principale dont les terrasses de restaurants et de bars ont plié tables et chaises ou s’agglutinent devant les vitrines des rares commerces encore ouverts. Pas même une boulangerie ou une supérette pour se ravitailler. Je me résigne à un sandwich avalé dans le fond d’un bistrot avant de poursuivre.

Enfin un panorama dégagé après cette interminable forêt et un soleil vespéral qui caresse les prairies et dessine sur l’herbe l’ombre démesurée des fermes, des arbres et des vaches.

Ce tableau suscite une vague d’optimisme qui balaie les dernières inquiétudes terrées dans ma poitrine.

Je me rends à l’hôtel franco-suisse de la Cure, construit à cheval sur la frontière où j’avais réservé ma chambre ce matin, omettant de demander les tarifs. Je découvre avec consternation qu’ils pratiquent des prix prohibitifs et comme j’ai dépassé non loin de là un superbe gîte le long du sentier, j’y retourne. Soudain ma solitude m’apparaît bien commode ; elle me donne la liberté de tergiverser, de revenir sur mes pas, d’ajouter un ou deux kilomètres sans être obligée de me justifier ou de négocier.

Déception, sur la porte d’entrée du gîte convoité, une affichette signale que précisément ce soir, il est fermé pour raison de santé. Je remonte à Cressonnières où je m’installe dans un hôtel un peu plus abordable.

J’ai apprivoisé ma solitude ; ennemie ce matin, je m’en suis faite une alliée ce soir. Elle n’aura mis qu’une petite journée pour remplacer dans mon esprit, le vide par un flot de pensées et d’émotions que suscitent l’effort, les images, les senteurs, les sons …

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