Les Alpes par les GR®5 : De La Chalp d’Arvieux à Ceillac (22)

Ceillac, mercredi 24 septembre 2008

Lever en même temps que la petite famille et déjeuner entre le biberon de Gabrielle et les préparatifs de piscine pour Jessica, la grande sœur qui nous avait faussé compagnie hier pour cause de soirée entre filles.

Je vais pouvoir enfin restaurer mes stocks en faisant un petit crochet par Arvieux, ravitaillé par un « Proxi » qui me procure tout ce dont je rêve depuis quelques jours à commencer par le chocolat. J’y rajoute un morceau de fromage du pays, des gâteaux, deux pommes, cinq minutes de bavardage et quelques conseils pour trouver un raccourci me permettant de regagner mon sentier que j’ai dû abandonner avant le village.

Je retrouve sans difficulté la large piste balisée avant le hameau Des Maisons. Je sais pour y être passée à plusieurs reprises qu’approximativement à cet endroit un lacet se dérobe dans les prés. Mais je ne trouve aucune indication qui mentionne son départ. Je cherche, je reviens sur mes pas et finis par me lancer sur le seul petit chemin que je vois. Après quelques centaines de mètres, les marques rouges et blanches réapparaissent comme par miracle, fraîches et pimpantes. Tout porte à croire qu’il a volontairement été camouflé, peut-être par des paysans lassés de voir des armées de randonneurs traverser leurs parcelles à la belle saison.

Mes hésitations ne m’auront guère fait perdre de temps dans la montée jusqu’au Lac de Roue que je revois pour la troisième fois.

Le soleil commence à percer la grisaille et je descends sur Château Queyras sous l’éclairage stroboscopique qui tombe de la ramure des grands arbres. Le souvenir de cette partie de parcours, allez savoir pourquoi, est encore très vivace.

Après des kilomètres de solitude, de villages et de villes presque dépeuplés, Château Queyras fait figure de fourmilière. Sur le pont des groupes de jeunes équipés de harnais écoutent plus ou moins distraitement les conseils d’un instructeur avant d’attaquer la via ferrata sur le Guil, alors que des VTTistes tournicotent en attendant les derniers retardataires occupés à régler

Lac de Roue

leur mécanique. Des touristes vont et viennent nonchalamment, s’attardant à observer les escaladeurs accrochés aux filins surplombant le torrent.

Longue ascension en dents de scie jusqu’au Col fromage, alternant tronçons sous couvert de pins et tronçons dans les prairies.

Il faut profiter des moindres degrés que la montagne concède avec tant d’avarice en cette fin du mois de septembre pour pique-niquer. Je les trouve à mi-montée, dans un alpage au soleil et à l’abri du vent qui, en plus est meublé d’une souche faisant office de siège. Je prends un peu mon temps, c’est ma revanche d’hier !

La reprise est difficile après la pause, quand on doit poursuivre son ascension : il faut remettre la machine en route, sortir le cœur de sa léthargie, accélérer la respiration, chauffer les muscles engourdis. Après trois cent mètres de rodage, les rouages sont huilés, le corps peut reprendre à plein régime.

La nuit a déposé dans les creux d’ombre et au pied des arbres des napperons ajourés de neige. A mon passage, les mélèzes larmoient sur mon épaule.

Je passe Fontaine Rouge au pied de la Pointe de la Selle et monte toujours jusqu’au col du Pré fromage.

Encore des hésitations, ma mémoire flanche. Elle a condensé des distances et gommé des paysages. Curieusement, j’ai l’impression de découvrir pour la première fois la longue partie entre Pré Fromage et Col Fromage, si bien que je vérifie plusieurs fois sur le guide s’il n’y a pas d’autres GR® par ici, car les balises sont bien évidentes.

Le col ravive mon souvenir. Il est d’ailleurs très beau aujourd’hui: Un patchwork ajouré, rouille et émeraude, constellé de mélèzes, escalade les pentes caillouteuses où pointent des ergots de pierre claire.

Sommets de la Selle

La descente sur Ceillac se fait par un large chemin rythmé de virages en épingle à cheveux qui perd régulièrement de l’altitude jusqu’au hameau du Villard.

Me précédant de deux cents mètres, une « autre-moi », une copie, termine semble-t-il sa randonnée: Étrange impression de voir cette femme mince et brune, coupe courte, vêtue et équipée exactement comme moi: polaire et pantalon noirs, sac à dos rouge. Comme moi, elle tient ses bâtons rassemblés dans la main droite. J’ai la sensation de me dédoubler, elle est mon avenir – proche, certes, elle ne me devance que de quelques minutes- et je suis son passé. Juste avant Ceillac, nos chemins se séparent, mon clone bifurque à droite, alors que je prends l’autre direction pour trouver mon hôtel.

Je tergiverse un peu: je le croyais au centre du village, il se cache dans un quartier neuf.

A la réception, un paquet m’y attend sagement depuis trois jours. J’avais demandé à Mario de m’envoyer le guide de randonnée suivant.

Le sixième et déjà le dernier de mon voyage…

Il fait remonter les nombreux souvenirs empilés dans ma mémoire et affleurer les impressions qui leurs sont liées. Cette traversée qui me paraissait si audacieuse au départ, si effrayante par sa distance et la durée de la solitude est progressivement devenue réalité. Sa longueur me semble maintenant ridiculement faible, la solitude une alliée agréable, commode et accommodante.

Je suis consciente que cette expérience ne tient pas de l’exploit. Beaucoup de marcheurs pourraient la mener à bien dès lors qu’ils pensent que cela est possible.

Je me garde cependant de crier victoire trop tôt:  je ne suis pas encore arrivée, et plus que jamais, parce que je sens que la réussite est à portée de main, ou plutôt de chaussures, je voudrais pouvoir sur la plage de Nice ou Menton récompenser mes pieds par un bain dans la méditerranée. (lire la suite)

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