Les Alpes par les GR®5 : De Ceillac à Fouillouse (23)

Fouillouse, jeudi 25 septembre 2008

Noir, c’est noir ! Jamais je n’aurais dû vouloir terminer le pot de café que le serveur m’apporte pour mon petit déjeuner. Dès la première cuillerée, je me rends compte que c’est un concentré de caféine, mais dans le souci d’éviter la déshydratation, je veille toujours le matin à emmagasiner le plus possible de liquide. Les effets ne se font guère attendre. L’estomac se révolte moins d’une demi-heure plus tard et le cœur bat la chamade. Si dans la montée, les palpitations sont bénéfiques, dès que je m’arrête ou que l’effort s’affaiblit, elles se poursuivent me procurant une sensation de malaise. Je réduis les pauses, et je repars dès que je sens resurgir cette oppression génératrice d’inquiétude.

Après quelques kilomètres de goudron, la pente s’impose, sans concession. Un petit lacet s’élève résolument entre les sapins qui s’éclaircissent peu à peu. Je me souviens parfaitement de cette partie, faite un an plus tôt. Obligatoirement nous ne devions guère discuter d’une part pour maîtriser notre souffle et d’autre part en raison de l’étroitesse du chemin qui impose de marcher en file indienne. On franchit une passerelle de bois, on remonte un torrent, avant d’arriver sur des prairies d’altitude où le sentier marque un répit. J’ai hâte de voir si le lac Miroir est à la hauteur de sa réputation: Eh, bien non, comme la fois précédente à certains endroits, la surface brouille le reflet. Je m’adonne néanmoins à une séance photo. Au loin, les sonnailles de moutons égarés au milieu des arbres. Soudain un grognement me tire de mon ouvrage, un grognement que je reconnaîtrais entre mille même si depuis le début de ma randonnée, ce n’était qu’un mythe.

A quelques mètres, derrière moi, un patou. Pas franchement agressif semble t-il mais impressionnant par la taille et la carrure. Il entend m’interdire l’approche du troupeau qui se cache plus haut. Ça tombe bien, je n’ai aucunement l’intention d’aller me chercher un méchoui pour le repas du soir. Je le lui dis pour le calmer tout en m’éloignant de la zone interdite.

Lac Sainte Anne

Je bute sur un fer à cheval… confirmation que le bonheur est bien sur le chemin, j’ai envie de le prendre, mais renonce pour le pas alourdir inutilement mon sac.

Je continue toujours au pas de grenadier la montée au Lac Sainte Anne. Sur un surplomb, en face de moi brusquement surgit en contre-jour, dans un bruit de galop la silhouette d’un cavalier accompagné d’un chien. Image saisissante de Far-West. La stupeur de part et d’autre nous fige sur place. Un face à face inattendu entre le « poor lonesome cow-boy » et la « poor lonesome hiker » qui croyaient chacun de son coté, après le départ des derniers randonneurs estivaux et de la plupart des troupeaux, être le seul héritier du chemin. Je m’écarte pour lui laisser le passage. John Wayne se révèle être un bien jeune homme.

Après le salut d’usage, je l’interpelle, curieuse de connaître la raison de sa présence ici:

– Vous faites de la randonnée équestre ?

– Non, je suis berger, ou plutôt apprenti berger.

– Ah oui ! C’est la première fois que je rencontre un berger à cheval ! m’étonné-je.

– J’étais palefrenier avant. Et j’en ai eu assez de ce travail. Pour moi c’est pratique, car je peux me déplacer plus rapidement pour trouver mes moutons.

– Mais vous habitez où ? A lui de m’indiquer une petite cabane en contrebas jouxtant un enclos où broutent deux chevaux.

– Je suis là tout l’été avec mon patron. Aujourd’hui, il est parti en ville pour vendre des agneaux. On va bientôt redescendre. Une partie du troupeau est en haut. Au fait, vous n’avez pas vu des moutons vers le lac ?

– J’ai vu un patou et j’ai entendu les sonnailles au milieu des mélèzes.

Ma réponse semble le contrarier; retrouver les brebis cachées entre les arbres doit être difficile en raison du manque de visibilité.

On discute encore un peu de choses et d’autres.

– Votre nouveau métier vous plait ?

– Oh, oui ! J’aime bien cette vie.

– Alors tant mieux, je souhaite qu’il vous apporte beaucoup de bonheurs. Tiens, au fait j’ai trouvé un fer sur le chemin près du lac, il doit être à vous ! On dit que ça porte bonheur, mais je l’ai laissé pour le suivant. Vous pourrez le récupérer !

– C’est certainement au cheval que je montais hier.

Toujours ces palpitations qui me font repartir de plus belle. Encore un patou, celui qui défend les moutons restés en haut. Il est vautré sur le chemin et ne semble pas interpellé par ma présence. Son indifférence me soulage.

L’arrivée au Lac Sainte Anne est somptueuse. C’est une turquoise sertie des flancs de la montagne qui se partage entre éboulis et prairies roussies, se prolongeant vers le ciel par des cimes décharnées jusqu’à l’os. Deux groupes de marcheurs, insectes minuscules de l’autre coté du lac et sur le Col Girardin. La présence humaine même lointaine et anonyme, parcelle de vie dans un univers raboteux qui éprouve la solitude a toujours un coté rassurant. Les silhouettes du col s’évanouissent après quelques secondes, aspirées par l’autre versant.

La couche de neige s’épaissit dans la montée après le lac jusqu’à ensevelir totalement le chemin. Les premiers randonneurs se sont frayés un passage improvisé de piquets en piquets, les autres ont enchaîné. Un panneau annonce l’arrivée au col. Le panorama qui s’étend à perte de vue est l’un des plus beaux de ma randonnée. Une mer déchaînée de sommets, tels des vagues pétrifiées coiffées d’écume, brassant des fonds ocres s’étalent à perte de vue sous un ciel de tempête. D’ici, le lac Saint Anne prisonnier de l’une d’elles est une aigue marine et Ceillac qu’on reconnaît à son église esseulée, une île lointaine.

Je me livre à la petite séance de photo avant de me lancer dans la pente, plein sud qui transpire sous les rayons intermittents. La montagne me colle aux pieds et m’oblige à inaugurer une nouvelle technique de randonnée: En équilibre sur des coussins mouvants de boue qui doublent mes semelles, je descends agrippée à mes bâtons jusqu’aux alpages abandonnés des moutons et des bergers et laissés aux quelques marmottes peu frileuses filant encore entre les chaos rocheux.

Je fais l’impasse de Maljasset et prends la direction de Fouillouse, deux courtes étapes condensées en une seule.

Cabane de berger

Longue descente commençant par une partie un peu aérienne avant un tronçon sans intérêt de plusieurs kilomètres de route goudronnée jusqu’au petit Pont du Chatelet coincé dans l’entonnoir des versants,  qui enjambe de son arche démesurée l’Ubaye.

Les trois cents de mètres de dénivelée et les quelques kilomètres avant le gîte de Fouillouse viennent à bout de mon énergie. Je paie au prix fort ma montée expéditive du Col Girardin, que j’ai exécutée en 3h 30, alors qu’elle était annoncée sur le topoguide en 4h50. Ce n’est pas une fatigue saine, mais presque de l’épuisement. C’est la première fois depuis le début de ma randonnée que je ressens autant de lassitude. J’éprouve un réel soulagement quand j’arrive à découvert, me rappelant qu’il ne reste plus de montée avant l’arrivée. Je décide de réduire au minimum les tâches incontournables de lessive et de me coucher en attendant le dîner.

Dans la salle à manger viennent s’installer un binôme, deux messieurs probablement de mon âge et un groupe d’une dizaine de personnes qui occupent l’espace de l’éclat de leurs rires et de leurs discussions. Les deux hommes s’attablent à coté de moi et ne daignant m’adresser la parole que pour me demander le sel.

Je suis transparente. Ce sont ces moments-là qui me renvoient la face sombre de la solitude.

Pour des raisons différentes, Fouillouse m’aura laissé pour chacune de mes visites une mauvaise impression, qui ne tient ni à la qualité du gîte ni au charme du village. (lire la suite)

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