Les Alpes par les GR®5 : Dans les pas des hommes préhistoriques (32)

Refuge des Merveilles, samedi 4 octobre 2008

Hier soir, nous n’étions en définitive que dix, tous placés à la même table, moi à la jonction des deux groupes. Repas convivial, où chacun évoque la raison de sa présence ici.

Des alsaciens à la retraite installés dans le sud, envisagent pour le lendemain la visite du site qui ne peut se faire qu’accompagnée d’un guide agréé du Parc du Mercantour. Ça arrange bien mes affaires, car pour moi seule, le gardien du refuge -qui détient la triple casquette de guide, gardien et cuisinier- ne fait pas de visite individuelle. Je pourrai me joindre à eux. L’autre groupe, n’est pas intéressé et repartira après le petit-déjeuner.

Le sorcier

Je discute un peu avec la gérante, randonneuse de mon âge, qui s’enquiert de mon parcours: elle trouve ça « chouette », ne me prend nullement pour une illuminée, car elle a l’habitude des randonneurs solitaires, même si neuf sur dix sont des hommes.

Le ton des discussions a changé avec les kilomètres accumulés, aux yeux de mes interlocuteurs j’ai fait mes preuves: on ne parle plus des dangers qui me guettent à chaque détour de chemin, on évoque plutôt les motivations à se lancer sur un si long parcours, les raisons et le vécu de la solitude et les problèmes d’organisation; je sens parfois un peu d’envie ou l’admiration. On me demande souvent pourquoi ce parcours-là plutôt que celui de Compostelle…

Compostelle, la tarte à la crème des randonnées, le trek « tendance ». C’est la question récurrente de tout ce qui marche et ne marche pas. Mes arguments sont affûtés, peut-être un peu taillés à la hache, mais tant pis: Non, je n’ai pas envie de marcher de conserve avec un troupeau cosmopolite de sportifs, de mystiques, de groupes ou de faux solitaires qui choisissent ce chemin pour ne pas être seuls. Non, je n’ai pas envie de me coltiner des centaines de kilomètres espagnols rectilignes sans intérêt, de courir en fin d’étape pour trouver une place dans un gîte. Non, je n’ai pas envie d’aller à la chasse au tampon sur un credencial, de traîner un bâton et arborer une coquille qui feraient de moi une authentique pèlerine.

D’ailleurs, y avait-il au moyen-âge des femmes pèlerines qui allaient à Santiago pour le salut de leur âme ? Non, bien sûr, puisqu’elles n’en avaient pas !

Non, ma motivation est ailleurs: Pour moi le but étant le chemin, il doit me surprendre, m’instruire, m’émerveiller et m’obliger à me dépasser.

La solitude me rend volubile. Quelqu’un me dira même être étonné, me laissant entendre à mots couverts, qu’il pensait que les randonneurs (euses) solitaires étaient des ours(es).

Non, la plupart des solitaires ne se sont pas des misanthropes: très souvent ils marchent en groupes ou en famille, mais pour les projets de longue haleine ou ceux qui sont décidés à la dernière minute, ils osent partir seuls.

Nous partageons un immense dortoir. Dans mon duvet et sous deux couvertures, j’entends le vent arracher le toit et faire claquer un volet mal accroché.

Matin glacial, où le grésil de la nuit poussé pas un vent mordant qui ne faiblit pas, s’est logé au creux de chaque repli de rocher ou touffe d’herbes.

Départ pour la visite commentée de trois heures des gravures rupestres, fixé à neuf heures et demie. Nous nous mettons en route: Je ressens une curieuse impression car j’avais perdu l’habitude de la vie en groupe, des babillages incessants, de l’attente des plus lents. Néanmoins, je me remets très rapidement au diapason de l’ambiance grégaire.

Le guide donne les explications indispensables qui transforment de simples figures piquetées incompréhensibles en symboles chargés d’histoire: poignards, réticulés, corniformes m’ont dévoilé quelques uns de leurs secrets, gardant tout de même une bonne part de mystère.

Le groupe que j’accompagne peine à faire les deux cent cinquante mètres de dénivelée cumulée sur trois heures de visite. Pour ma part j’ai du mal à me réchauffer, malgré le bonnet et les gants avec ce rythme lent, haché par les observations et les explications. Cette visite me renvoie étrangement à celle de Topkapi et Sainte Sophie que nous avions faite il y a quelques années, Mario, Pierre et moi dans un Istanbul grelottant sous la neige.

La mer depuis le Mont Bego

La soupe chaude que l’on me sert pour le déjeuner à la terrasse ensoleillée du refuge à l’abri du vent m’aide à vaincre mon hypothermie.

Je n’ai pas de carte détaillée du lieu et l’après-midi est déjà bien entamé quand je termine mon repas. J’opte donc pour l’ascension du Mont Bego,- sommet dédié au Dieu Taureau vénéré des hommes de l’âge du bronze qui venaient dans la vallée faire paître leurs troupeaux- et retour par le même chemin.

Le sentier zigzague régulièrement sur l’adret de la montagne. Je monte, éblouie de la lumière violente d’un soleil chaud méridional qui tempère les assauts du vent glacial.

Je ne vais pas jusqu’à la cime, par manque de temps, mais vers 2600m, au-delà des sommets arides gris de plomb, au sud-est, flottant sur l’horizon au dessus d’une nappe vaporeuse le Mont Cinto qui domine la Corse.

Au sud ouest, derrière une poignée de petits lacs, s’échelonnent des éminences qui finissent par s’évanouir, laissant apparaître à travers un voile léger la baie d’Antibes bordant la mer qui se marie au ciel dans un dégradé de bleu.

Cette mer, qui représente la fin du voyage.

Je m’assieds sur une pierre, pour laisser libre cours à ce sentiment mélangé de bonheur et de regrets: Bonheur d’avoir été au bout de mon projet et de rentrer à la maison, riche de cette expérience et habitée de toutes ces beautés; Regrets de devoir dans deux jours descendre d’un nuage, revenir à la sédentarité, à la routine et aux vicissitudes de la vie.

Je me souviens avec un serrement de cœur de mes tout premiers pas sur ce chemin s’échappant de Wissembourg qui devaient me sortir de ma souffrance, du moment où mon congé m’avait été accordé pour concrétiser le désir de prolonger ma route au-delà des Vosges que j’avais évoqué un peu à la légère et qui tout à coup me paraissait effrayant. Je me revois avant le départ bourrée d’inquiétudes et au début de mon aventure, lorsque je pensais que j’avais plus de chance d’arrêter que de poursuivre.

A présent, je constate à quel point, ce chemin a tenu ses promesses en me faisant « aller plus haut que ces montagnes de douleur« .

Je suis bien …, mais il faut déjà penser à redescendre.

Le refuge, ce soir vit dans une grande effervescence: il est complet, envahi de groupes français et italiens qui se serrent dès leur arrivée dans la salle commune, la seule qui dispense assez de chaleur pour pouvoir y rester sans être emmitouflé sous trois pulls.

Les uns discutent autour d’un vin chaud, d’autres ont sorti des cartes et quelques uns essaient de lire.

Installée dans un coin de la pièce, j’ai toutes les peines du monde à rédiger mes quelques notes quotidiennes, distraite par l’agitation qui m’entoure. (lire la suite)

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