Balade anachronique

Arrivée au Château de Luzelbourg. Donjon sous une résille d’échafaudage, barrières métalliques délimitant un périmètre interdit au public où s’activent trois ouvriers du bâtiment d’une entreprise locale.

 

 

  • Bienvenue gente Dame. Quelle grande infortune vous a présentement poussée à errer comme la pietaille par chemins infestés de manants et de brigands ? Avez-vous esgaré vostre palefroi et votre escorte ?
  • Que nenni ! Je me promène pour mon plus grand plaisir.
  • Mille regretz de ne pouvoir vous octroyer un giste pour la nuit. Mon Castel a subi forte avarie et les manouvriers sont à l’ouvrage pour réparer murs et fenestres. Mais je vais quérir sur le champ Dame Radeguonde qui pourra vous faire servir goûteux breuvage afin de vous resvigorer.
  • Ne vous donnez pas cette peine, preux Chevalier, j’ai encore du chemin, je ne voudrais pas m’attarder davantage.


Dans la villa gallo-romaine du Wasserwald, je surprends un homme, tunique antique et sandales latines affairé à son araire.

  • Par Jupiter, tous les ans c’est le même cirque. Impossible de remettre cette araire au travail après l’hiver !
  • J’ai le même problème avec ma tondeuse. A priori, je dirais qu’il suffit de nettoyer un peu la bougie !
  • Ah, la bougie ? … je ne vois pas le rapport !


Après m’avoir examiné minutieusement :

  • Mais quel accoutrement singulier ! D’où viens-tu ?
  • D’Argentoratum. (Strasbourg)
  • Et c’est la nouvelle mode là-bas ?
  • Pas exactement, mais moi je vais pedibus urbi et orbi, alors j’ai une tenue ad hoc !
  • Quelle curieuse idée d’errer de la sorte et où vas-tu nunc ?
  • A Tres Tabernae (Saverne) et in fine à Argentoratum !  Je suis venue, j’ai vu, mais à présent je dois poursuivre. Ave, celle qui marche te salue !

À la tour du Bortsch un marcheur du Club Vosgien, le mollet ferme et la démarche énergique arrive en sens inverse.

  •  Bonchour,  belle chournée , hein ! On ne rencontre pas encore grand monde à cette saison !
  •  J’ai quand même vu des ouvriers, un chevalier du moyen-âge et un gallo-romain…
  •  Yô ! Et vous allez où  cômme ça ?

Une bonne représentation valant mieux qu’une longue explication, je déploie ma carte pour lui montrer l’itinéraire:

rando ecolo

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Descente du Brotsch. De plus en plus insistant, un picotement qui me mordille le talon m’incite à m’arrêter à Hexentich (Table des sorcières) pour vérifier l’état de mon pied confronté à la résistance d’une chaussure neuve qu’il est chargé de casser.

Dans un souffle, surgit d’entre les arbres un fatras de guenilles assis sur un balai. Freinage désespéré dans un crissement de crin roussi.

  • Vous arrivez chez moi sans y être invitée ! Mais j’ai l’habitude, les randonneurs sont d’un sans-gène. Ah, vous aussi, vous avez les arpions qui fleurissent ! On Locataire de Hexentischn’ a pas idée de marcher avec des godillots pareils !
  • Godillots pareils ! Tout de même, c’est ce qui se fait de mieux en matière de randonnée !
  •  Heureusement, j’ai plus d’un baume dans ma besace. Montrez-moi un peu ça….
  • Rugor, tumor, calor, dolor … c’est une belle ampoule qui se prépare !
  • Oui bon, une banale réaction inflammatoire locale, quoi !

De sa musette elle commence à sortir une quantité incroyable de flacons, fiasques, piluliers, tubes, pipettes, sachets qu’elle étale sur la table.

D’un air pénétré, marmonant des incantations mystérieuses, elle entame la préparation dans un mortier douteux : Je voudrais me sauver mais avec une seule chaussure c’est plutôt difficile.

  • Trois poils de balai pour nettoyer la lésion,… une pincée de poudre d’interrupteur pour l’ampoule…. une cuillerée d’hypochlorite de sodium pour atténuer la rougeur… une boule de glace à la mentha vulgaricum pour l’échauffement … Bien mélanger… un peu de bave de crapaud et de un demi centimètre carré de peau de serpent… ça sert à rien, mais c’est pour le fun… un peu d’extrait d’arnica montana et une once d’écorce de saule pour la …
  •   … pour la douleur ! De l’arnica et de l’aspirine, c’est le moins qu’on puisse faire !
  • Mais vous êtes sorcière vous aussi ? On n’est pas de la même école apparemment !

Consciencieusement elle malaxe, triture, broie, humecte à la salive la mixture avant de me l’appliquer sur l’ampoule naissante….

  •  Merci, … euh, … je ne sens déjà plus rien !

Sans tarder, je me rechausse et file sans demander mon reste….

Châteaux de Geroldseck, deux pour le prix d’un ! Le petit d’abord, désert et en piteux état et le Grand.

 

  • Restez céans ou je vous pourfends sur le champ de mon braquemart !
  • Quel rustre ! Je suppose que vous êtes le propriétaire de cette ruine !
  • Mais est-elle bien effrontée cette ribaude, vestue de ces misérables penailles comme une gueuse. Que cherches-tu ?
  • Rien de spécial, je ne faisais que passer. J’ai vu que le Petit Geroldseck est inoccupé.
  •  Mon cousin n’est point là. Il est parti guerroyer en terre sainte pour occire l’infidèle pendant que son chastelet tombe en ruine ! Et maintenant, passe prestement ton chemin ou j’envoye mes gens d’armes pour te précipiter au cachot.

Quelques kilomètres plus loin, à la station du Haut-Barr de la ligne de télégraphe Paris-Strasbourg, Claude Chappe juché au sommet de la tour,  l’oeil rivé à sa longue vue est  absorbé à scruter l’horizon.

  • Bonjour Monsieur Chappe, vous m’avez l’air bien préoccupé.
  • Hum ! J’attends depuis plusieurs jours une dépêche qui n’arrive pas ! Avec ces nappes de brouillard et ces arbres qui prennent de la hauteur, on a de moins en moins de réseau ! Il faudrait que je perfectionne un peu mon invention !
  • Je peux peut-être vous aider, j’ai mon téléphone portable !

Et comme s’il ne m’avait pas entendue, il soliloque :

  • Ah… tiens, tiens, je crois déceler du mouvement dans le régulateur et les indicateurs du relais de la cathédrale…
  • Quelle cathédrale ?…
  • Mais la cathédrale de Strasbourg, pardi ! Oui, oui, j’attends des informations sur ce qui semble être des mouvements de troupes !
  •  Je vais prendre note … page 23… ligne 42…  Ensuite…  page 67…. ligne 54
  •  Page 67…. ligne 54… C’est bien mystérieux !
  •  Il faut que j’aille consulter le code ! Vous n’imaginez tout de même pas qu’avec cette invention on peut envoyer les mémoires de De Gaulle en 5 volumes !
  • En langage SMS, pourquoi pas !
  •  … ? Le premier signal indique le n° de la page où se trouve l’information et le second le n° de ligne.
  • Regardez plutôt: Voyons voir… page 23…. et à la ligne 42, je lis: « Vous… Zavez… Un… Nouveau message ». Je continue, ajoute-t-il en feuilletant fébrilement le catalogue, page 67, ligne 54: « Des troupes de CRS, gendarmes et sapeurs-pompiers sont massés à Strasbourg. Arrivée imminente de Sarkozy et Obama ». Je crains hélas ma bonne Dame que nous soyons entrés en guerre !
  • Ah mais non, soyez rassuré, maintenant on est copain comme cochon, c’est simplement le sommet de l’Otan !
  •  … ?
  • Ça serait un peu long à expliquer… Et ce n’est pas que je m’ennuie, mais je voudrais rentrer à Strasbourg avant le couvre feu…

Rire satanique qui  tombe du pont du Diable pour accueillir le passant voulant se rendre au château du Haut Barr...
Un évêque bedonnant, locataire officiel de la forteresse,  veille à remettre dans le droit chemin les brebis qui pourraient se laisser influencer.

  • Mais mon enfant, vous avez manqué l’office du matin. C’est péché ! Il faudra vous en confesser. Mais à l’heure qu’il est je peux vous offrir de partager mon repas. Mon bedeau a fait rôtir une poularde bien grasse, mijoter deux ou trois pâtés de faisan et de grives, a préparé un gigot de chevreuil. Sans oublier les douceurs pour le dessert et quelques pichets d’un excellent vin de messe !

  • Sans façon,  je dois  presser le pas pour aller prendre mon train à Saverne si je ne veux pas rentrer trop tard à Strasbourg. Que Dieu vous garde, mais il faudrait l’aider un peu ! Pour votre santé, ne mangez pas trop gras, trop sucré et trop salé et faites comme moi un peu d’exercice !…

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