Crête des Vosges par les GR®5 : De Wissembourg à Climbach (1)

Climbach,  dimanche 10 février 2008

Laissant derrière moi Wissembourg, j’avance plein ouest vers le soleil, sur un petit sentier qui s’élève doucement à travers des prairies vallonnées étonnamment vertes pour un mois de février. Le chemin longe quelque temps la route avant de s’enfoncer dans une forêt aérienne infiltrée de lumière. J’atteins le sommet de Scherhol, coiffé d’une maisonnette – refuge du Club Vosgien – , où l’on s’attendrait à y rencontrer Blanche-Neige et les nains. Puis le sentier descend mollement au col du Pigeonnier envahi de familles profitant du beau temps pour une promenade dominicale.

Le chemin dégringole ensuite à travers les genêts et un fouillis de végétation avant de fendre les prairies qui cernent Climbach. Arrivée un peu trop tôt pour me rendre directement à l’hôtel, je vagabonde un peu pour tuer le temps à la recherche des ruines d’une église située à proximité du village, que je ne trouve pas, un lotissement ayant délogé les panneaux indicateurs.

Aujourd’hui, rien ne s’est déroulé comme prévu, d’ailleurs rien ne se passe généralement comme je le prévois ! Je craignais de débuter cette marche dans la froidure, entre brouillard et cafard, traverser des paysages ternes et plats (car j’avais un préjugé défavorable contre les Vosges du Nord) avec la tristesse au cœur et l’angoisse au ventre. Je savais évidemment que je n’éprouverais aucun problème physique, les Vosges présentent peu de dénivelées, mais je redoutais que le mental ne suive pas. J’avais envisagé comme une possibilité que ce périple tourne court et que je sois rapidement de retour au bercail.

Remparts de Wissembourg

Je dois chercher un peu les premières balises qui se perdent dans le fourmillement des panneaux urbains, mais après les dernières maisons les rectangles rouges qui jalonnent le GR53 s’affichent fièrement sur les troncs et les clôtures.
Le temps est splendide, exceptionnellement chaud pour la saison.

Il y a près de trois mois ma vie a basculé. Pendant des semaines j’ai sombré inexorablement m’enlisant dans un puits de souffrance sans fond aux parois lisses où je ne pouvais me raccrocher. D’ailleurs je n’en n’avais pas plus l’envie que l’énergie.

Je voyais ces mains tendues, j’entendais ces paroles de réconfort, j’étais sensible à la tendresse de Mario mais je ne pouvais me résoudre à cet avenir qui se profilait. Je n’avais que le vide devant moi.
J’étais dans un état que je n’aurais imaginé ; aucune période de ma vie n’a été à ce point douloureuse.
J’ai passé mes journées à pleurer et à penser, murée dans un autisme funeste. J’ai abandonné tout ce qui faisait ma vie: la musique, la famille et les amis. Je n’ai peut-être pas voulu mourir, mais j’avais arrêté de vivre.
J’allais au travail contrainte et forcée, arrivant à l’heure de la sonnerie et repartant sitôt le cours terminé pour éviter les collègues. Je m’isolais…
Les évènements et le temps glissaient sur moi. Je n’ai à présent aucun souvenir précis de cette période, il n’en subsiste que des impressions: cette fatigue immense, cette oppression qui m’étreignait dès le réveil, ce sommeil comateux…

Si, un souvenir me reste tout de même.
Connaissant ma passion pour la randonnée, à bout de ressources pour me tirer durant quelques heures de mon abattement, mi-décembre, Mario m’a proposé de partir marcher dans les Vosges pour le week-end. Je me rappelle mes larmes dans la voiture, sa main sur mon genou et ses paroles de réconfort pour me calmer et la marche, la boule nichée au creux de l’estomac. Le temps était splendide, comme rarement en Alsace à cette saison. Et puis il y a eu cette halte au rocher de Falkenstein surplombant la vallée de Villé que le soleil rasant d’hiver caressait avec délicatesse. Ce spectacle était si beau et si serein, que l’espace de quelques minutes l’étau s’est desserré, j’ai oublié ma douleur et retrouvé les sensations que me procurait autrefois la marche.

C’était si peu au regard des heures passées, recroquevillée dans ma détresse mais c’est probablement grâce à ce fameux samedi que j’ai peut-être pu me remettre à arpenter les sentiers.

J’étais incapable de comprendre ce qui m’arrivait, pourquoi ma tête et mon corps réagissaient de la sorte, mais je sentais que je me détruisais et j’étais persuadée que rien ni personne ne pourrait réellement me venir en aide.

Abri de Scherhol

Et puis courant janvier, alors que je touchais le fond, incidemment je suis tombée sur un numéro de « Sciences et Avenir » traitant de la dépression nerveuse: ses mécanismes physiopathologiques, ses symptômes, les thérapies. J’ai dévoré les articles et complété mon information en consultant des sites sur Internet qui y étaient consacrés.
Je venais de mettre des mots sur mes maux et j’accédais au statut de malade.

Coïncidence peut-être, quelques jours après je devais me rendre pour des raisons professionnelles au laboratoire du centre de santé pour récupérer du matériel ;  Dans le hall d’accueil, était affichée la liste des médecins consultants, et parmi eux des psychiatres. Je me suis alors renseignée auprès de l’hôtesse qui m’a immédiatement fixé un rendez-vous, premier d’une longue série.
J’amorçais ma lente et difficile ascension…

Je suis la seule cliente de l’unique hôtel du village. Je mange en discutant avec la patronne qui, ayant compris que j’étais enseignante m’entretient des prouesses scolaires de son bambin de six ans pendant tout le repas.
De retour dans ma chambre, je repense à tout ce qui a précédé mon départ :

Aujourd’hui, c’est la première étape de cette randonnée que j’ai voulue comme étant celle de ma reconstruction : ce projet, j’ai commencé à timidement l’envisager avec les premiers signes de mon retour à la vie. Je sentais que marcher était l’une des composantes de la thérapie qui me permettrait de sortir de cet état, au même titre que les antidépresseurs, les consultations chez le psychiatre, l’écoute et la parole de mes proches. J’avais pu tester, ces deux mois précédents, à quel point la marche pouvait me sortir de ce tourbillon d’idées noires. Partiellement et momentanément certes, mais ce n’était déjà pas si mal.

Je n’ai pas du jour au lendemain décidé d’aller marcher seule : tantôt j’étais enthousiaste au point d’apprendre par cœur le topo-guide, tantôt découragée, je renonçais à ce projet qui me semblait utopique.

Version imprimée ou à télécharger

Il n’était pourtant pas très audacieux, donc réaliste. Les Vosges sont à une encablure de Strasbourg, il me serait facile en cas d’échec de trouver un train ou un car pour rentrer rapidement à la maison. Et de plus, elles m’étaient familières. Sans avoir arpenté tous les tronçons du GR5, j’en connaissais la quasi-totalité des lieux stratégiques et une grande partie du parcours.
Petit à petit, l’idée s’est imposée ; ce projet m’était devenu vital.

Cette randonnée a pour moi valeur de symbole: Cet itinéraire qui traverse les Vosges du nord au sud, entre Wissembourg et le Grand Ballon par le GR53 puis le GR5, je vais le vivre par intermittence mais dans sa totalité. Ma convalescence va certainement être une longue route cahoteuse ponctuée de découragements à l’image de ce chemin qui enchaîne les descentes et les montées mais qui, imperceptiblement m’amènera au point culminant de mon périple. Je me suis fixée un but: je voudrais, lorsque j’arriverai au Grand Ballon, probablement en mai ou juin, avoir pris assez de recul sur ces évènements pour pouvoir revivre comme avant.

J’avais glissé dans mon sac avant de partir un cahier destiné à recueillir mes notes, comme je l’ai toujours fait pour mes randonnées précédentes. Mais celle-ci est différente: ce n’est pas le chemin sur le terrain qui importe, mais celui que je vais faire dans ma tête. Je ne sais pas aujourd’hui ce que je vais pouvoir y consigner. Peu de descriptions probablement, ces montagnes que je connais en grande partie ne constituent pas l’essentiel de mon cheminement, elles sont tout au plus un support à ma rédemption.

Contrairement à ce que je craignais, je suis plutôt sereine même si les pensées se bousculent dans ma tête lorsque j’avance. Véritable machine à laver les idées, la marche solitaire les brasse pour les débarrasser de leur noirceur.
Machine également à remonter le bon vieux temps, qui me replonge dans les bonheurs ressentis au cours de mes anciennes randonnées, même si elles n’ont jamais été solitaires auparavant.

Cette étape m’a confirmé que l’envie et le plaisir de marcher,  ne se sont pas évanouis en cet automne 2007  (lire la suite)

Galerie de photos

Wissembourg -Saverne
 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *