Rouge Gazon, jeudi 26 juin

Ces trois étapes entre Thann et Fesches constituent l’épilogue de la traversée des Vosges. J’ai dépassé le terme de mon projet initial et je voudrais que cette étape soit la première de la suite de mon parcours qui devrait s’arrêter à la mer.

Col de Rimbach

Je suis arrivée par le train à Thann où j’ai pu, contrairement à mes fâcheuses habitudes, démarrer sans commettre d’erreurs. Une fois encore, le sentier me fait comprendre que les grands espaces se méritent après avoir avalé quelques kilomètres de montée en sous-bois. Il se répète un peu car je passe pour la deuxième fois dans une forêt dédiée au Roi de Rome. Il m’avait déjà servi cette appellation près de Niederbronn, 350 km plus au nord, mais cette fois il est plus explicite, le panneau indique que ce fameux Roi ne serait autre que Napoléon, pas le père mais le fils autrement dit l’Aiglon !

Le chemin gagne sans se presser le col du Hundsruecken (col du dos du Chien !) avant d’émerger deux kilomètres plus loin hors d’une sapinière sur la crête au Col du Rossberg.

Ici, point d’herbages ras comme sur les Hautes Chaumes du gazon du Faing entre Calvaire et Schlucht, mais au contraire des prairies de hautes herbes rehaussées de brassées de fleurs. Depuis trois semaines l’herbier s’est encore enrichi : Orchidées, pensées multicolores, centaurées, campanules et autres variétés qui me sont inconnues, se côtoient. Ce sont souvent des fleurs modestes, à la grâce discrète loin de leurs cousines des Alpes ou des pays tropicaux, mais c’est l’effet de masse qui en fait toute la beauté. Je traverse ce jardin floral, chef d’oeuvre de pointillisme, dans un bourdonnement d’abeilles avec le vrombissement épisodique de quelques taons et grosses mouches qui s’acharnent à me frôler le visage et que mes battements de mains rageurs n’arrivent pas à éloigner.

A quelques centaines de mètres de là, au lieu-dit la Waldmatt, des écoliers espiègles et bagarreurs papillonnent bruyamment autour d’un refuge isolé. Une institutrice énergique et visiblement agacée sort du bâtiment pour ramener momentanément le calme en clamant qu’elle en a assez de ces bagarres, qu’elle ne veut plus écouter ces jérémiades parce que l’on est plus en classe maternelle mais en CM2 ! L’agitation ne met que quelques secondes à reprendre comme si de rien n’était.

Au rocher du Vogelstein (Rocher des oiseaux), je déloge quelques passereaux pour y pique-niquer, prévoyant d’aller prendre le café et le dessert à la ferme-auberge de Belacker, à une petite heure de marche de là. La floraison est ici encore plus spectaculaire. Je n’ai jamais vu un telle profusion de fleurs dans les Vosges !

Vers le col de Rimbach

Après la crête, on découvre en contre-bas, la ferme-auberge, minuscule, perdue sur le flanc de la montagne où elle règne au milieu de pâturages où paissent paisiblement des troupeaux de vaches. Elle semble accrochée au sentier fin comme un lac et qui démarre sous mes pieds, et qui va se perdre au loin en direction du Rimbachkopf. Il faut pousser un petit portillon rouillé pour accéder à l’entrée encadrée par un suisse et un tyrolien, deux statues naïves en bois peint.
L’intérieur est sombre, sent le vieux et la cendre froide. Un groupe de randonneurs attablé achève son repas à la lueur d’une chandelle. On doit passer la commande auprès de la cuisinière cantonnée à ses fourneaux. Elle me propose une part de tarte à la rhubarbe que j’accompagne de sirop de grenadine. Je crains un pe u les cafés de ces fermes-auberges qui sont certes imbattables pour les tourtes et les « roïgabrageldi » mais qui n’ont pas le savoir faire italien!

Avant de me remettre en route, je discute avec un groupe de quatre marcheurs qui digèrent leur pique-nique, avachis dans l’herbe et qui m’orientent dans une mauvaise direction. L’un des hommes est très intéressé par mon périple et me demande mille renseignements car il rêve ( comme le dit son épouse ! ) de faire le GR5 des Vosges dans son intégralité. Je lui prouve que le chemin est court du rêve à la réalité, tant le balisage est efficace, les hébergements nombreux, les dénivelées et la distance à parcourir accessibles à tout marcheur moyen. Sa femme, elle, en revanche me manifeste beaucoup de compassion à me voir randonner seule et au moment de repartir elle me souhaite bon courage, comme si j’allais à l’abattoir. Je ris intérieurement de ce manque de compréhension, mais il y a moins d’un an, j’aurais probablement fait la même réflexion à une marcheuse solitaire. Je lui retourne la politesse en pensant que parfois il faut beaucoup plus de courage pour supporter des coéquipiers !

Je traverse encore beaucoup de forêts, que les dernières pluies et la chaleur ont rendues luxuriantes. Les fougères sont gigantesques et envahissent presque le sentier.

Le chemin descend au col des Perches, contourne le lac en le surplombant par des passages très aériens qui nécessitent à certains endroits délicats des passerelles métalliques et arrive à la Haute Bers, grande prairie d’altitude.
Pause magique dans l’herbe, au soleil dans une légère brise caressante avant de remonter par un sentier balisé de blanc et bleu qui me conduit à la crête avant de rejoindre, entre brassées de fleurs d’arnica et troupeaux de vaches brunes carillonnantes la ferme-auberge du Rouge Gazon.

Version imprimée ou à télécharger

Elle me donne une image bien différente de celle que j’avais découverte il y a un mois et demi au cours d’un week-end passé en famille. Le parking alors débordait de voitures et la salle de restaurant bruyante comme un hall de gare était pleine à craquer de touristes de tout poil. En ce jour de semaine, le parking est quasi-vide, je peux m’installer sur la terrasse pour noircir quelques pages de mon cahier de notes et y prendre un café en toute tranquillité en attendant le dîner.


Devant le bâtiment, les mêmes moutons et ânes crasseux auxquels se sont ajoutés des chèvres et un bouc curieux.

Je mange dans le calme, un groupe de randonneurs retraités occupe un coin de la salle et deux ou trois petits groupes sont éparpillés ça et là. Je regrette seulement que Mario ne soit pas là.
Logique commerciale assez cocasse : J’avais demandé une chambre « single » mais il ne restait que des chambres doubles, relativement onéreuses ; N’occupant qu’un seul lit, je ne voulais pas payer pour deux, j’ai donc opté pour la formule « dortoir », alternative nettement plus avantageuse. En raison du faible taux d’occupation, je me trouve seule à profiter d’une chambre … de douze lits !